Que se passe-t-il quand la chair
de la chair d’une cité industrielle anglaise prend ses quartiers en plein désert
du Mojave ? L’accent du Nord est-il soluble dans le Jack Daniel’s ? Des
vieux et des jeunes singes, qui tient le mieux l’alcool ? Qu’est-ce que ça
veut dire Humbug ? Quelle odeur
sent un studio hanté à New York ? La pop prête à consommer peut-elle avoir
de l’impact sur un disque plein d’aventures et d’intrigues ? Pourquoi le
troisième album d’Arctic Monkeys est-il plein d’aventures et d’intrigues ?
La réponse tout de suite dans ces pages. [Article
Estelle Chardac].
La première fois qu’on les a vus à la télévision, ils avaient cet air hagard et farouche des timides qu’on dérange. Surexposés au regard médiatique dans la fleur de l’âge ingrat, les Arctic Monkeys refusaient de s’exprimer, et pour cause, qu’y avait-il à dire de ces chansons, égosillées et empressées tel un coït adolescent bâclé dans un substitut de lit ? Criblée d’aspérités, leur peau Clearasil semblait presque tout dire de ces brouillons d’hommes et musiciens brouillons, présentés par la presse comme les Buzzcocks de ce nouveau siècle. Ils n’en avaient ni le bagout, ni la prestance, ni la grâce mélodique Pourtant, une génération entière d’internautes à peine aussi âgés qu’eux les sanctifièrent illico sur l’autel de leur iPod. La faute à des paroles tongue-in-cheek tranchantes de réalisme aptes à résonner chez les nombreux orphelins des Libertines. Trois cent mille copies de écoulées en une semaine au
mitan de la torpeur hivernale de
2006 et une tornade de récompenses n’avaient en rien ébranlé notre conviction que Laurence Bell
avait fait un des rares faux pas de sa carrière à la tête de Domino.
Ne manquait plus à cette histoire de mauvais goût qu’un point final qu’on rêvait semblable à celui d’autres contemporains boutonneux (Jet, The Vines) : l’oubli total et définitif. La défection du bassiste Andy Nicholson, quelque temps après la sortie d’un Ep au titre ironique et presque autocritique (Who The Fuck Are The Arctic Monkeys?), semblait d’ailleurs mener le quatuor sur cette voie de garage. Alex Turner n’avait de toute façon pas l’étoffe d’un Jarvis Cocker ou d’un Liam Gallagher, auquel il avait emprunté la coupe filasse, pour tenir la distance et emmener son cortège de mates au-delà du statut de phénomène à la mode. Et pourtant. Sept mois plus tard, les cheveux avaient poussé, et les idées aussi. Aussi rythmé qu’un film d’Howard Hawks, Favourite Worst Nightmare (2007) refaisait le portrait des gars du Nord en souplesse. Swing dialectique, dédales guitaristiques et atmosphères moites mitonnées par James Ford, contredirent toutes les réticences initiales. Votre magazine lui-même n’en revenait pas et avait salué la métamorphose avec un dithyrambe aussi joyeux que le réquisitoire initial contre le groupe était cruel. Désormais rejoints par le joli bassiste Nick O’Malley, les quatre Anglais avaient semé quelques cailloux qui trahissaient un sens de l’humour à la Monty Python, à travers une apparition télévisuelle costumée par-ci, un clip malicieux par-là…
Délesté de ses tics verbeux, Turner s’y imposait comme un songwriter en quatre dimensions, capable de crayonner situations et portraits avec une misère de métaphores. Guère qu’un prélude, en réalité, au chef-d’œuvre surprise qui s’ensuivit à peine un an plus tard : The Age Of The Understatement (2008) de The Last Shadow Puppets, escapade au large d’une certaine pop sans âge. Aux côtés du truculent Miles Kane, l’elfe des Monkeys y faisait valser les orchestrations de Bacharach, réactualisant la chanson de marin dans un nœud d’arrangements modernes. Emballement tacchycardique. À tel point qu’il semblait illusoire de voir le chanteur revenir à ses simiesques premières amours. Cela aurait été mal jauger les qualités humaines de plus en plus apparentes chez cette âme fidèle et romantique, désormais entichée de la sublime journaliste Alexa Chung, spécialiste des apparitions absurdo-comiques à la télévision anglaise. Lui-même s’était particulièrement décoincé sous la double influence de Miles et d’Alexa et appliquait désormais son sens de la formule à l’exercice de l’interview. Le groupe tout entier avait également pris de nouvelles couleurs, comme l’illustraient des mini-reportages de tournée envoyés par le batteur Matt Helders en guise de cartes postales sur leur blog MySpace. Soit un joyeux mélange de bitures chez Puff Daddy, de confections minutieuses de margaritas en backstage, de lancers de Crocs et de séances amusées de jacuzzi, comme pour grignoter à leur sauce le mythe des rock stars décadentes.
Groupe démocratique par excellence, élu par le peuple, bien avant sa signature chez l’élite de l’indie, Arctic Monkeys s’apprête aujourd’hui à sortir un album fascinant, Humbug. Le peuple sera-t-il toujours au rendez-vous ? Ou désertera-t-il ses chouchous plus vite que les cruels supporters de Marie-Ségo après la présidentielle ? Nous y voilà, donc. Inspirés par un concert commun avec Queens Of The Stone Age, les jeunots se sont exilés dans le désert du Mojave chez Josh Homme pour lancer les hostilités. Ils en sont revenus plus… hommes que jamais, amincis et le cheveu longuet, à croire que l’inspiration chez eux s’accompagne nécessairement d’une importante croissance capillaire. Tout droit sorties des seventies elles aussi, les chansons explorent le versant plus inconscient du groupe. Telles les décoctions acides du romantisme fleur bleue de The Last Shadow Puppets, incisées de guitares en fusion et d’effets étranges, ces dix échappées psychédéliques serpentent rarement sur la même route. Malgré quelques références nouvelles (Dr Dre, Bowie, QOTSA), le quatuor a effacé ses traces derrière lui, toujours brillamment aidé par l’ami James Ford à la mise en scène. On entend déjà les fans de la première heure se grignoter les ongles. Ils ne sont pas les seuls. À l’instar du troisième album des Strokes, Humbug est une sacrée prise de risques pour les Arctic Monkeys, qui apparaissent fiers, détendus mais aussi curieux du dénouement de leur nouvelle aventure quand nous en rencontrons la brillante moitié ce 26 mai.
Installées dans le cadre cossu du Costes, les figures pâlottes de Matt Helders et d’Alex Turner détonnent au milieu des luxuriantes tentures et boiseries du salon chinois où le Tigre qui pleure se monnaye à 38 euros. Et les Singes qui rient, à quelle sauce les mange-t-on ici ? “On voit beaucoup de gens nous regarder de travers depuis qu’on est arrivés. Mais on est ravis d’être les taches sur le tapis… les trous dans le canapé”, s’amusent les lads à l’accent toujours encombré, qui offrent sans le vouloir une belle allégorie de leur statut de semi-autistes du grand bain pop. L’iPhone branché en repeat sur le remix de U2 par Justice, ou sur une prestation ridicule de Lady Gaga pour le simple plaisir se moquer, les deux zigues d’Arctic Monkeys ressemblent finalement à tous les gens de leur âge, à la différence qu’ils ont réussi un exploit de taille : grandir dans l’œil du cyclone sans se faire souffler leur âme. S’abîmer dans de nouvelles eaux sans succomber à l’ivresse des profondeurs. Devenir adulte sans perdre de leur charme enfantin, ce que n’indique pas forcément cet entretien léger comme les beaux jours, entre déconne magistrale et souvenirs désertiques.
On a eu le plaisir d’écouter l’album des Wombles cet après-midi… Utiliser ces créatures poilues de l’imaginaire enfantin anglais comme prête-nom, c’est une savante métaphore ?
Alex Turner : (Rires.) Tiens, pourquoi pas ? C’est un album plus… poilu, non ? (Air faussement pensif.) Hum… Tout bien réfléchi, il est constitué en plusieurs couches, comme de la fourrure : ça se tient.
Faites-nous rêver et racontez-nous que l’enregistrement dans le désert du Mojave avec Josh Homme était une expérience mystique.
AT : Eh bien, ça l’était… Avant d’y aller, on s’est dit : “Tiens quelle différence ça peut bien faire, au fond ?”
Matt Helders : Ouais, on croyait tout savoir sur tout. Les petits malins.
AT : Mais une fois sur place, difficile de ne pas être affecté par les paysages.
MH : Tu as l’impression d’être loin de tout. De l’endroit d’où tu viens, de ceux où tu te rends d’habitude.
AT : Les gens sont tellement différents. Cela nous fournissait un champ de possibilités infini. On s’est sentis libres, sans l’ombre d’une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Ce qui est plus simple pour s’ouvrir… et rajouter un peu de fourrure ici et là. (Rires.)
TROU
Des rencontres animales à signaler ?
MH : On a beaucoup entendu parler de l’araignée locale, une sorte de croisement avec une fourmi qui peut te piquer sans être très venimeuse. Mais pas de coyote à l’horizon.
AT : Le seul animal répandu là-bas était le crystal meth… (Rires.) Mais on ne touche pas à ça. On a vu un type qui avait un trou dans la tête de la taille d’une balle de ping-pong. De golf, même. Tous les matins, on mangeait dans un café, le Country Kitchen. Un jour, il est apparu, tout droit sorti d’un film de David Lynch.
MH : J’ignore comment il s’était fait ça, mais comme je ne me sentais déjà pas vraiment en droit de le regarder…
AT : Josh a voulu l’aborder, mais il a senti son regard de défi qui semblait lui dire “Vas-y, pose-moi une seule question, tu verras”. (Rires.) Ça, c’était lors de notre première visite dans le Mojave. Quand on y est retournés, c’était un peu moins bizarre. D’autant qu’on avait une idée plus précise de la direction à suivre, avec le désert qui s’était incrusté dans les chansons pour leur offrir une toile de fond.
Cela se ressent peut-être dans certains sons, et surtout certains effets de guitares…
AT : Oui je crois que l’influence du désert était concentrée sur ce département. (Sourire.) La présence de Josh et de l’ingénieur du son Alan, qui est un excellent guitariste, a sûrement été déterminante pour nous mener sur cette voie. Dans le studio, il y avait plein de matériel et de guitares disposées par leurs soins, mais on n’en a pris qu’une chacun. On voulait se contenter du strict minimum car il s’agissait de perdre le contrôle, pour voir où ça nous mènerait. On voulait vivre une petite aventure et ça a fonctionné !
Puis vous êtes allés à Electric Ladyland Studios en compagnie de James Ford. Est-ce un studio aussi légendaire qu’on le dit ?
AT : Pire que ça, c’est hanté !
MH : Apparemment il y a un fantôme de petit enfant. Enfin, je suppose que ce n’est pas le seul qui rôde dans un endroit pareil.
AT : Le type qui a mixé notre album brûle souvent de la sauge pour éloigner les esprits avant de se mettre au travail.
MH : Mais il prend vraiment tout ça très au sérieux. (Matt trifouille dans son téléphone.) Guy Aroch a pris la photo de notre pochette là-bas, tiens, regarde. Il n’a pas utilisé un seul effet pour arriver à ce résultat.
AT : Pour première fois on apparaît sur notre pochette et dans nos clips. Je crois que c’est plus que jamais notre album. Tout le monde a été galvanisé par l’expérience et s’est vraiment senti impliqué dedans. Enfin, non pas qu’on ne se soit pas impliqués auparavant, mais j’ai l’impression que ce disque a une identité plus forte.
Avez-vous réécouté votre disque précédent, Favourite Worst Nightmare ?
AT : Non. J’en avais l’intention, mais c’est comme retrouver des vieux devoirs d’école. Enfin, j’aime encore certaines chansons quand même. C’est amusant de voir combien ce qui peut te coller la honte change avec les années. Dans nos toutes premières démos, je chante avec un gros accent pseudo-américain à la Iggy Pop. (Rires.) Tu sais, quand tu es nerveux, tu mets en place une sorte de façade, alors… À une époque, j’étais très embarrassé par ces enregistrements, mais aujourd’hui ça me fait marrer.
Vous avez coproduit ce nouvel album ?
AT : À partir du moment où tu es sur place pendant l’enregistrement, ça va de soi automatiquement. Je trouve juste ça bizarre de le présenter ainsi dans les crédits, de mettre le doigt dessus, à l’américaine. Il y a un côté professionnaliste dans la démarche qui me gêne. Bon, maintenant, on ne s’est jamais approchés de la table de mixage non plus.
MH : Ce n’est pas trop notre place. En studio, il faut veiller à ne pas se marcher sur les pieds.
GUEULE DE BOIS
Il y a une chanson évolutive très surprenante sur le disque, Secret Door.
AT : Oui, avec un passage à la Bowie. Cela fait des années qu’on l’a dans notre besace. C’est Fordy, pardon James Ford, qui a pris la chose en main : “Ok, voilà ce qu’on va en faire”.
MH : (Prenant un air affecté.) “On va lui donner de l’air, de l’air”.
AT : Il te transperce de ses yeux féroces et là tu sais quoi faire. (Rires.) James est un être délicieux. C’est aussi la personne la plus immunisée contre les gueules de bois que je connaisse.
MH : Il boit comme un trou toute la nuit et le lendemain, il est frais comme une jeune vierge. Le lieu commun c’est de dire qu’on peut tout se permettre quand on est jeunes, mais je pense que c’est l’inverse. Il faut être très bien entraîné.
Tout comme cette conversation, certaines chansons empruntent plusieurs chemins de traverse. Pour paraphraser les paroles de Cornerstone, vous êtes-vous gardés de prendre des raccourcis ?
MH : Je pense que c’est inconscient, mais on nous a souvent dit que ce disque était effectivement moins direct. Tant mieux, il te tient en haleine plus longtemps.
AT : Comme un bonbon fourré : dur à l’extérieur, mou à l’intérieur (ndlr. le bonbon fourré se dit “humbug” en anglais, or, le groupe n’avait pas donné de nom à l’album au moment de l’interview). L’inverse du Dragibus…
MH : Parce que là tu sais à quoi t’attendre. J’aime bien cette comparaison, mec. Si on récapitule notre conversation jusqu’ici, on a : de la fourrure et du bonbon fourré. (Rires.)
Vous ne devriez répondre à ces questions qu’en analogies et digressions, tant qu’on y est…
AT : Josh Homme est le king de l’analogie, soit dit en passant ! Il te sort des trucs d’un ridicule : “Oh ça sonne comme un gamin obèse barbouillé de chocolat”. (Rires.)
MH : Pour décrire un son de caisse claire un peu grésillant, il va te parler de “tigre qui vient de se faire trancher la queue”. (Rires.) Ma préférée : “un chien sans dents qui aboie, avec un côté doux mais agressif” pour je ne sais plus trop quoi. (Rires hystériques.)
Et qui est le mystérieux Dessie Bell ?
AT : Ah, c’est l’alter ego de notre bassiste Nick. On a pris des photos dans le désert et sur l’une de ces photos Nick et moi avons vraiment l’air d’un duo dance typique. Du coup on s’est fait une fausse couve de Mixmag qui est assez tordante. Pour info, on s’appelait Future Proof. Lui, c’était Dessie Bell, et moi… je ne sais plus, tiens.
MH : Peut-être Diz Tortion ? (Rires.)
Est-ce que le rôle de Nick à la basse s’est consolidé dans le groupe ?
AT : (Il m’interrompt.) Quoi, depuis Dessie Bell ?
MH : Évidemment son rôle est moins intéressant depuis qu’il est devenu bassiste d’un duo electro. (Rires.)
AT : Oui, je suppose que pour cet album d’Arctic Monkeys, on l’a laissé un peu plus jouer avant de lui dire d’aller se faire foutre. (Rires.)
MH : Ça devait quand même être bizarre comme position à tenir, au début. Enfin, depuis le temps, il s’y est fait.
AT : Je me plais quand même à penser que ça aurait pu être beaucoup plus déstabilisant pour lui si on n’avait pas grandi dans la même rue. En tournée, il y a aussi John Asheton qui s’occupe des claviers.
MH : Il sait même jouer de la batterie.
AT : Son esprit est tel le proverbial moineau…
MH : Il volète dans tous les sens. On aurait pu le rebaptiser John Action. Mais là ce ne serait pas un alter ego. Il faudrait plutôt parler de L’Ego.
AT : De nos jours tout le monde a ses alter ego, à commencer par Beyoncé avec Sacha Fierce. On adore Beyoncé. Elle est géniale. Tu l’aimes bien ?
Oui, mais pas Lady Gaga, dont vous avez repris Poker Face sur votre site.
(Unanimes.) Beurk ! Bouh…
AT : Ça pue dessous les bras, Lady Gaga. Vous l’avez vu jouer en acoustique sur YouTube ? Non ? Putain, ça va vous clouer sur place. Elle joue du piano avec son pied ! Je n’arrivais même pas à rire la première fois que je l’ai vu tellement c’était incroyable. Et absolument repoussant. (Rires hystériques bis.)
MH : Pour en revenir à Beyoncé, on n’arrêtait pas d’écouter Put A Ring On It quand on était dans le désert. Cette fille est une machine à tubes.
AT : (Complètement hors de propos.) Tiens, pourquoi on n’appellerait pas l’album Humbug ?
EMH : Ou Furry Humbug ? (Rires.) Il nous reste une semaine pour nous décider sur le choix du titre, alors on verra. Qui sait ?
La première fois qu’on les a vus à la télévision, ils avaient cet air hagard et farouche des timides qu’on dérange. Surexposés au regard médiatique dans la fleur de l’âge ingrat, les Arctic Monkeys refusaient de s’exprimer, et pour cause, qu’y avait-il à dire de ces chansons, égosillées et empressées tel un coït adolescent bâclé dans un substitut de lit ? Criblée d’aspérités, leur peau Clearasil semblait presque tout dire de ces brouillons d’hommes et musiciens brouillons, présentés par la presse comme les Buzzcocks de ce nouveau siècle. Ils n’en avaient ni le bagout, ni la prestance, ni la grâce mélodique Pourtant, une génération entière d’internautes à peine aussi âgés qu’eux les sanctifièrent illico sur l’autel de leur iPod. La faute à des paroles tongue-in-cheek tranchantes de réalisme aptes à résonner chez les nombreux orphelins des Libertines. Trois cent mille copies de
Ne manquait plus à cette histoire de mauvais goût qu’un point final qu’on rêvait semblable à celui d’autres contemporains boutonneux (Jet, The Vines) : l’oubli total et définitif. La défection du bassiste Andy Nicholson, quelque temps après la sortie d’un Ep au titre ironique et presque autocritique (Who The Fuck Are The Arctic Monkeys?), semblait d’ailleurs mener le quatuor sur cette voie de garage. Alex Turner n’avait de toute façon pas l’étoffe d’un Jarvis Cocker ou d’un Liam Gallagher, auquel il avait emprunté la coupe filasse, pour tenir la distance et emmener son cortège de mates au-delà du statut de phénomène à la mode. Et pourtant. Sept mois plus tard, les cheveux avaient poussé, et les idées aussi. Aussi rythmé qu’un film d’Howard Hawks, Favourite Worst Nightmare (2007) refaisait le portrait des gars du Nord en souplesse. Swing dialectique, dédales guitaristiques et atmosphères moites mitonnées par James Ford, contredirent toutes les réticences initiales. Votre magazine lui-même n’en revenait pas et avait salué la métamorphose avec un dithyrambe aussi joyeux que le réquisitoire initial contre le groupe était cruel. Désormais rejoints par le joli bassiste Nick O’Malley, les quatre Anglais avaient semé quelques cailloux qui trahissaient un sens de l’humour à la Monty Python, à travers une apparition télévisuelle costumée par-ci, un clip malicieux par-là…
Délesté de ses tics verbeux, Turner s’y imposait comme un songwriter en quatre dimensions, capable de crayonner situations et portraits avec une misère de métaphores. Guère qu’un prélude, en réalité, au chef-d’œuvre surprise qui s’ensuivit à peine un an plus tard : The Age Of The Understatement (2008) de The Last Shadow Puppets, escapade au large d’une certaine pop sans âge. Aux côtés du truculent Miles Kane, l’elfe des Monkeys y faisait valser les orchestrations de Bacharach, réactualisant la chanson de marin dans un nœud d’arrangements modernes. Emballement tacchycardique. À tel point qu’il semblait illusoire de voir le chanteur revenir à ses simiesques premières amours. Cela aurait été mal jauger les qualités humaines de plus en plus apparentes chez cette âme fidèle et romantique, désormais entichée de la sublime journaliste Alexa Chung, spécialiste des apparitions absurdo-comiques à la télévision anglaise. Lui-même s’était particulièrement décoincé sous la double influence de Miles et d’Alexa et appliquait désormais son sens de la formule à l’exercice de l’interview. Le groupe tout entier avait également pris de nouvelles couleurs, comme l’illustraient des mini-reportages de tournée envoyés par le batteur Matt Helders en guise de cartes postales sur leur blog MySpace. Soit un joyeux mélange de bitures chez Puff Daddy, de confections minutieuses de margaritas en backstage, de lancers de Crocs et de séances amusées de jacuzzi, comme pour grignoter à leur sauce le mythe des rock stars décadentes.
Groupe démocratique par excellence, élu par le peuple, bien avant sa signature chez l’élite de l’indie, Arctic Monkeys s’apprête aujourd’hui à sortir un album fascinant, Humbug. Le peuple sera-t-il toujours au rendez-vous ? Ou désertera-t-il ses chouchous plus vite que les cruels supporters de Marie-Ségo après la présidentielle ? Nous y voilà, donc. Inspirés par un concert commun avec Queens Of The Stone Age, les jeunots se sont exilés dans le désert du Mojave chez Josh Homme pour lancer les hostilités. Ils en sont revenus plus… hommes que jamais, amincis et le cheveu longuet, à croire que l’inspiration chez eux s’accompagne nécessairement d’une importante croissance capillaire. Tout droit sorties des seventies elles aussi, les chansons explorent le versant plus inconscient du groupe. Telles les décoctions acides du romantisme fleur bleue de The Last Shadow Puppets, incisées de guitares en fusion et d’effets étranges, ces dix échappées psychédéliques serpentent rarement sur la même route. Malgré quelques références nouvelles (Dr Dre, Bowie, QOTSA), le quatuor a effacé ses traces derrière lui, toujours brillamment aidé par l’ami James Ford à la mise en scène. On entend déjà les fans de la première heure se grignoter les ongles. Ils ne sont pas les seuls. À l’instar du troisième album des Strokes, Humbug est une sacrée prise de risques pour les Arctic Monkeys, qui apparaissent fiers, détendus mais aussi curieux du dénouement de leur nouvelle aventure quand nous en rencontrons la brillante moitié ce 26 mai.
Installées dans le cadre cossu du Costes, les figures pâlottes de Matt Helders et d’Alex Turner détonnent au milieu des luxuriantes tentures et boiseries du salon chinois où le Tigre qui pleure se monnaye à 38 euros. Et les Singes qui rient, à quelle sauce les mange-t-on ici ? “On voit beaucoup de gens nous regarder de travers depuis qu’on est arrivés. Mais on est ravis d’être les taches sur le tapis… les trous dans le canapé”, s’amusent les lads à l’accent toujours encombré, qui offrent sans le vouloir une belle allégorie de leur statut de semi-autistes du grand bain pop. L’iPhone branché en repeat sur le remix de U2 par Justice, ou sur une prestation ridicule de Lady Gaga pour le simple plaisir se moquer, les deux zigues d’Arctic Monkeys ressemblent finalement à tous les gens de leur âge, à la différence qu’ils ont réussi un exploit de taille : grandir dans l’œil du cyclone sans se faire souffler leur âme. S’abîmer dans de nouvelles eaux sans succomber à l’ivresse des profondeurs. Devenir adulte sans perdre de leur charme enfantin, ce que n’indique pas forcément cet entretien léger comme les beaux jours, entre déconne magistrale et souvenirs désertiques.
On a eu le plaisir d’écouter l’album des Wombles cet après-midi… Utiliser ces créatures poilues de l’imaginaire enfantin anglais comme prête-nom, c’est une savante métaphore ?
Alex Turner : (Rires.) Tiens, pourquoi pas ? C’est un album plus… poilu, non ? (Air faussement pensif.) Hum… Tout bien réfléchi, il est constitué en plusieurs couches, comme de la fourrure : ça se tient.
Faites-nous rêver et racontez-nous que l’enregistrement dans le désert du Mojave avec Josh Homme était une expérience mystique.
AT : Eh bien, ça l’était… Avant d’y aller, on s’est dit : “Tiens quelle différence ça peut bien faire, au fond ?”
Matt Helders : Ouais, on croyait tout savoir sur tout. Les petits malins.
AT : Mais une fois sur place, difficile de ne pas être affecté par les paysages.
MH : Tu as l’impression d’être loin de tout. De l’endroit d’où tu viens, de ceux où tu te rends d’habitude.
AT : Les gens sont tellement différents. Cela nous fournissait un champ de possibilités infini. On s’est sentis libres, sans l’ombre d’une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Ce qui est plus simple pour s’ouvrir… et rajouter un peu de fourrure ici et là. (Rires.)
TROU
Des rencontres animales à signaler ?
MH : On a beaucoup entendu parler de l’araignée locale, une sorte de croisement avec une fourmi qui peut te piquer sans être très venimeuse. Mais pas de coyote à l’horizon.
AT : Le seul animal répandu là-bas était le crystal meth… (Rires.) Mais on ne touche pas à ça. On a vu un type qui avait un trou dans la tête de la taille d’une balle de ping-pong. De golf, même. Tous les matins, on mangeait dans un café, le Country Kitchen. Un jour, il est apparu, tout droit sorti d’un film de David Lynch.
MH : J’ignore comment il s’était fait ça, mais comme je ne me sentais déjà pas vraiment en droit de le regarder…
AT : Josh a voulu l’aborder, mais il a senti son regard de défi qui semblait lui dire “Vas-y, pose-moi une seule question, tu verras”. (Rires.) Ça, c’était lors de notre première visite dans le Mojave. Quand on y est retournés, c’était un peu moins bizarre. D’autant qu’on avait une idée plus précise de la direction à suivre, avec le désert qui s’était incrusté dans les chansons pour leur offrir une toile de fond.
Cela se ressent peut-être dans certains sons, et surtout certains effets de guitares…
AT : Oui je crois que l’influence du désert était concentrée sur ce département. (Sourire.) La présence de Josh et de l’ingénieur du son Alan, qui est un excellent guitariste, a sûrement été déterminante pour nous mener sur cette voie. Dans le studio, il y avait plein de matériel et de guitares disposées par leurs soins, mais on n’en a pris qu’une chacun. On voulait se contenter du strict minimum car il s’agissait de perdre le contrôle, pour voir où ça nous mènerait. On voulait vivre une petite aventure et ça a fonctionné !
Puis vous êtes allés à Electric Ladyland Studios en compagnie de James Ford. Est-ce un studio aussi légendaire qu’on le dit ?
AT : Pire que ça, c’est hanté !
MH : Apparemment il y a un fantôme de petit enfant. Enfin, je suppose que ce n’est pas le seul qui rôde dans un endroit pareil.
AT : Le type qui a mixé notre album brûle souvent de la sauge pour éloigner les esprits avant de se mettre au travail.
MH : Mais il prend vraiment tout ça très au sérieux. (Matt trifouille dans son téléphone.) Guy Aroch a pris la photo de notre pochette là-bas, tiens, regarde. Il n’a pas utilisé un seul effet pour arriver à ce résultat.
AT : Pour première fois on apparaît sur notre pochette et dans nos clips. Je crois que c’est plus que jamais notre album. Tout le monde a été galvanisé par l’expérience et s’est vraiment senti impliqué dedans. Enfin, non pas qu’on ne se soit pas impliqués auparavant, mais j’ai l’impression que ce disque a une identité plus forte.
Avez-vous réécouté votre disque précédent, Favourite Worst Nightmare ?
AT : Non. J’en avais l’intention, mais c’est comme retrouver des vieux devoirs d’école. Enfin, j’aime encore certaines chansons quand même. C’est amusant de voir combien ce qui peut te coller la honte change avec les années. Dans nos toutes premières démos, je chante avec un gros accent pseudo-américain à la Iggy Pop. (Rires.) Tu sais, quand tu es nerveux, tu mets en place une sorte de façade, alors… À une époque, j’étais très embarrassé par ces enregistrements, mais aujourd’hui ça me fait marrer.
Vous avez coproduit ce nouvel album ?
AT : À partir du moment où tu es sur place pendant l’enregistrement, ça va de soi automatiquement. Je trouve juste ça bizarre de le présenter ainsi dans les crédits, de mettre le doigt dessus, à l’américaine. Il y a un côté professionnaliste dans la démarche qui me gêne. Bon, maintenant, on ne s’est jamais approchés de la table de mixage non plus.
MH : Ce n’est pas trop notre place. En studio, il faut veiller à ne pas se marcher sur les pieds.
GUEULE DE BOIS
Il y a une chanson évolutive très surprenante sur le disque, Secret Door.
AT : Oui, avec un passage à la Bowie. Cela fait des années qu’on l’a dans notre besace. C’est Fordy, pardon James Ford, qui a pris la chose en main : “Ok, voilà ce qu’on va en faire”.
MH : (Prenant un air affecté.) “On va lui donner de l’air, de l’air”.
AT : Il te transperce de ses yeux féroces et là tu sais quoi faire. (Rires.) James est un être délicieux. C’est aussi la personne la plus immunisée contre les gueules de bois que je connaisse.
MH : Il boit comme un trou toute la nuit et le lendemain, il est frais comme une jeune vierge. Le lieu commun c’est de dire qu’on peut tout se permettre quand on est jeunes, mais je pense que c’est l’inverse. Il faut être très bien entraîné.
Tout comme cette conversation, certaines chansons empruntent plusieurs chemins de traverse. Pour paraphraser les paroles de Cornerstone, vous êtes-vous gardés de prendre des raccourcis ?
MH : Je pense que c’est inconscient, mais on nous a souvent dit que ce disque était effectivement moins direct. Tant mieux, il te tient en haleine plus longtemps.
AT : Comme un bonbon fourré : dur à l’extérieur, mou à l’intérieur (ndlr. le bonbon fourré se dit “humbug” en anglais, or, le groupe n’avait pas donné de nom à l’album au moment de l’interview). L’inverse du Dragibus…
MH : Parce que là tu sais à quoi t’attendre. J’aime bien cette comparaison, mec. Si on récapitule notre conversation jusqu’ici, on a : de la fourrure et du bonbon fourré. (Rires.)
Vous ne devriez répondre à ces questions qu’en analogies et digressions, tant qu’on y est…
AT : Josh Homme est le king de l’analogie, soit dit en passant ! Il te sort des trucs d’un ridicule : “Oh ça sonne comme un gamin obèse barbouillé de chocolat”. (Rires.)
MH : Pour décrire un son de caisse claire un peu grésillant, il va te parler de “tigre qui vient de se faire trancher la queue”. (Rires.) Ma préférée : “un chien sans dents qui aboie, avec un côté doux mais agressif” pour je ne sais plus trop quoi. (Rires hystériques.)
Et qui est le mystérieux Dessie Bell ?
AT : Ah, c’est l’alter ego de notre bassiste Nick. On a pris des photos dans le désert et sur l’une de ces photos Nick et moi avons vraiment l’air d’un duo dance typique. Du coup on s’est fait une fausse couve de Mixmag qui est assez tordante. Pour info, on s’appelait Future Proof. Lui, c’était Dessie Bell, et moi… je ne sais plus, tiens.
MH : Peut-être Diz Tortion ? (Rires.)
Est-ce que le rôle de Nick à la basse s’est consolidé dans le groupe ?
AT : (Il m’interrompt.) Quoi, depuis Dessie Bell ?
MH : Évidemment son rôle est moins intéressant depuis qu’il est devenu bassiste d’un duo electro. (Rires.)
AT : Oui, je suppose que pour cet album d’Arctic Monkeys, on l’a laissé un peu plus jouer avant de lui dire d’aller se faire foutre. (Rires.)
MH : Ça devait quand même être bizarre comme position à tenir, au début. Enfin, depuis le temps, il s’y est fait.
AT : Je me plais quand même à penser que ça aurait pu être beaucoup plus déstabilisant pour lui si on n’avait pas grandi dans la même rue. En tournée, il y a aussi John Asheton qui s’occupe des claviers.
MH : Il sait même jouer de la batterie.
AT : Son esprit est tel le proverbial moineau…
MH : Il volète dans tous les sens. On aurait pu le rebaptiser John Action. Mais là ce ne serait pas un alter ego. Il faudrait plutôt parler de L’Ego.
AT : De nos jours tout le monde a ses alter ego, à commencer par Beyoncé avec Sacha Fierce. On adore Beyoncé. Elle est géniale. Tu l’aimes bien ?
Oui, mais pas Lady Gaga, dont vous avez repris Poker Face sur votre site.
(Unanimes.) Beurk ! Bouh…
AT : Ça pue dessous les bras, Lady Gaga. Vous l’avez vu jouer en acoustique sur YouTube ? Non ? Putain, ça va vous clouer sur place. Elle joue du piano avec son pied ! Je n’arrivais même pas à rire la première fois que je l’ai vu tellement c’était incroyable. Et absolument repoussant. (Rires hystériques bis.)
MH : Pour en revenir à Beyoncé, on n’arrêtait pas d’écouter Put A Ring On It quand on était dans le désert. Cette fille est une machine à tubes.
AT : (Complètement hors de propos.) Tiens, pourquoi on n’appellerait pas l’album Humbug ?
EMH : Ou Furry Humbug ? (Rires.) Il nous reste une semaine pour nous décider sur le choix du titre, alors on verra. Qui sait ?