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Le jugement du Néon de Arcade Fire

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Attendu comme le Messie par une armée de fans disséminés tout autour du globe, le second album d’Arcade Fire était un peu plus qu’un simple disque. Car il tenait à lui de confirmer les plus fols espoirs placés en Win Butler, Régine Chassagne et leurs cinq acolytes à l’aune de leur Funeral et de leurs concerts faramineux. Révélation surprise de la saison 2005, la formation basée à Montréal s’est tue de longs mois pour mieux relever le défi. Et réussit son pari, armée d’un panache étourdissant, en signant onze chansons merveilleuses, perdues entre noirceur vénéneuse et lueur ensorceleuse. Depuis Londres, retour sur la gestation de Neon Bible, un miracle musical que l’on espère déjà voué à un succès universel.


Dans une vaste chambre située au onzième étage d’un chic hôtel londonien, avec vue plongeante sur la Tamise, une cohorte de journalistes venus du monde entier – ou peu s’en faut – ne prend même pas le temps de goûter au luxe de l’endroit. Ils ont mieux à faire, en cette matinée du mois de janvier. Ils sont en mission. Ils écoutent, dans un silence forcément religieux, le nouvel album d’Arcade Fire. L’œuvre la plus attendue depuis… Depuis on ne sait même plus. À l’aune des rumeurs et autres informations diffusées au compte-goutte par le prisme du tout puissant Internet dans un balais promotionnel savamment orchestré afin d’attiser curiosité et excitation, cette sortie ressemblerait presque à l’événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune. Pendant ce temps, dans les couloirs du palier inférieur, une armée d’attachés de presse, téléphone portable dans une main et planning griffonné dans l’autre, s’affaire à diriger les quelques heureux élus qui ont droit à une entrevue avec certains membres de cette formation pas comme les autres. Et dont le pouvoir de fascination reste intact, quelque deux années après sa percée magnifique, son ascension vertigineuse, à grands coups de bouche-à-oreille transatlantique, de concerts dégingandés, de presse dithyrambique. Et de chansons attachantes, viscéralement honnêtes, magnifiquement exubérantes. Et prodigieusement bancales. Funeral restera à jamais comme l’un des rares disques de l’histoire du rock pouvant se targuer d’avoir figuré dans les référendums deux années de suite, pour être sorti en septembre 2004 sur le continent nord américain avant d’aborder les rivages européens en février 2005. Le genre d’exploit qui suscite la convoitise autant qu’il force le respect. Qui aurait pu aussi dérégler ce bel et fragile équilibre régnant entre les sept personnes engagées dans cette aventure aux allures de conte de fées. Mais dès que se referme la porte de l’une des suites réservées au seul besoin des interviews, laissant derrière elle le vacarme des sonneries et discussions (“non, nous ne pouvons pas vous assurer plus de quinze minutes d’entretien”“oui, il vous faudra patienter, nous avons du retard sur le planning”) et que l’on se retrouve face à Jeremy Gala – batteur et clavier, arrivé juste après la sortie de Funeral –, Sarah Neufeld – la petite violoniste capable de pallier à elle seule l’absence d’un orchestre – et Win Butler – la figure centrale de l’histoire –, on comprend que ces gens-là n’ont pas changé. Qu’ils doivent juste s’accommoder désormais de cette perpétuelle agitation les cernant de toute part. Ils préfèrent en sourire. Même si, par la force des choses, leur vie a pris une autre tournure. “L’une des grandes différences entre le premier album et celui-ci”, chuchote Win, “c’est qu’à l’époque de l’enregistrement de Funeral, nous avions tous un boulot ou étions au chômage. On se retrouvait en studio quand on le pouvait. La musique n’était pas notre gagne-pain. Depuis, nous nous y consacrons à temps plein”.

GALERIE MARCHANDE
Win Butler fait plus vieux que son âge. Car cet immense garçon au physique de pivot de basket – un sport qu’il a pratiqué dans son adolescence –n’a que vingt-six ans. Depuis qu’il a coupé ses cheveux, il a des faux airs de l’acteur Peter Lorre. Il parle toujours posément. Sans jamais prononcer un mot plus haut que l’autre. À le regarder, un rien mal à l’aise, ne sachant quoi faire de ses paluches démesurées, on a du mal à reconnaître le performer habité que l’on a vu sur scène la veille au soir. Il n’a surtout rien d’une star du nouveau millénaire. Ce qu’il semble pourtant condamné à devenir. Rarement on avait perçu un tel engouement autour d’un groupe à la sortie d’un nouvel album. Peut-être pour Radiohead, juste avant qu’OK Computer n’atterrisse dans les bacs. Ou pour U2, à l’époque reculée de War. Ces nouveaux enjeux, Win, sa femme Régine Chassagne, son petit frère Will, Jeremy, Sarah, Richard Reed Parry et Tim Kingsbury ont souhaité pouvoir les affronter avec un tant soit peu de sérénité. Alors, ils ont tourné le dos à un certain amateurisme bon teint pour s’offrir d’abord les services d’un manager, en la personne de Scott Rodgers, l’homme qui accompagne Björk depuis ses débuts. Puis ont décidé de s’engager, pour quelques territoires – aux États-Unis, ils sont par exemple restés fidèles à Merge Records, les premiers à avoir réellement cru en eux –, avec la toute-puissante Universal. Mais, courtisés pendant des mois par tout ce que le monde comptait de majors, le groupe s’est retrouvé en position de force et n’a pas cédé tête baissée à l’appel des sirènes. Il a pu imposer ses volontés. Toutes ses volontés. Comme personne n’y est arrivé depuis longtemps dans cette industrie à l’agonie. Il reste ainsi maître de toutes les décisions, aussi bien artistiques que commerciales, en réalisant de fait son disque sur son propre label, Sonovox, la structure internationale n’en assurant “que” la promotion et la distribution. “Nous louons leurs services, en quelque sorte”, se risque à avancer Jeremy. Histoire de mettre les points sur les “i”, Arcade Fire est même parvenu à ce que le logo d’Universal soit absent de la pochette… Mais pour Win Butler, aussi importantes soient ces considérations liées à la chose mercantile, ce n’est pas là que réside l’essentiel. Cette décision mûrement réfléchie et discutée entre les principaux intéressés doit surtout permettre à sa musique d’atteindre de nouvelles contrées. “Gamin, la plupart des artistes que j’ai écoutés, et que j’écoute encore, étaient tous signés sur des majors”, explique-t-il, sans malice aucune. “J’ai grandi dans la banlieue de Houston… J’aimais la musique mais je ne soupçonnais pas le moins du monde l’existence des formations indie, mêmes des plus importantes comme Pavement. Je ne les ai découvertes que plus tard. J’ai adoré The Cure et Bruce Springsteen parce qu’on pouvait entendre leurs chansons dans les galeries marchandes”. Des chansons, Arcade Fire a dû s’atteler à en écrire de nouvelles. À la fin de l’an 2005, après douze mois passés à écumer les salles – de plus en plus grandes, les salles – du monde entier, à découvrir des pays dans lesquels il n’aurait naguère jamais imaginé mettre un orteil, le groupe a décidé de poser ses valises. D’arrêter ce tourbillon démesuré, même si cela signifiait refuser l’invitation d’accompagner U2 autour de la planète pour le Vertigo Tour. Après deux dernières prestations en première partie des Irlandais à Montréal, les 26 et 28 novembre 2005, les sept compagnons ont préféré baisser provisoirement le rideau. “On savait qu’on ne pouvait plus progresser avec ces morceaux. Il nous fallait passer à autre chose. Ça devenait une nécessité”, explique Win. “Et puis, l’idée de pouvoir enfin rester à la maison ressemblait alors aux plus belles vacances que l’on pouvait imaginer”. Mais en lieu et place de vacances, Arcade Fire doit surtout relever un sacré défi. Comment donner suite à un disque pour lequel, du public à leurs pairs – Messieurs David Byrne et Bowie en tête –, de la presse spécialisée aux médias dits sérieux, personne n’a trouvé les mots assez justes pour l’encenser à sa vraie valeur ?

MAGIC RPM  #108


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