En six ans, les Canadiens n'ont toujours
pas fini leur ascension fulgurante. En 2004, le foudroyant Funeral laissait les néophytes ébahis. Trois ans plus tard, les
incursions sombres aux allures futuristes de Neon Bible ne donnaient rien à redire. Cet été, Arcade Fire était
encore attendu comme le messie. En un album fleuve d'une diversité inédite, voilà
le groupe de Win Butler qui envoie valser tous les pronostics. À l’aune de The Suburbs,
Régine Chassagne détaille cette science de la perfection. [Article et interview Catherine Guesde].
On savait les Québécois friands des explorations douloureuses dans les terres du passé : depuis Funeral (2004), la bande de Win Butler n’a eu cesse de pousser jusqu’aux limites du supportable le sentiment de perte et de nostalgie. The Suburbs, successeur attendu de Neon Bible (2007), ne déroge pas à cette règle, puisque c’est une lettre d’un ami d’enfance qui a inspiré à Butler l’écriture de la (double) chanson éponyme, qui ouvre et referme le disque. Le thème de la banlieue n’a d’ailleurs pas grand-chose de géographique, les suburbs étant surtout le lieu où tous les membres du groupe ont grandi. C’est donc de l’enfance et du temps qui passe qu’il sera question ; des souvenirs et de leurs mensonges, lorsqu’ils se révèlent incapables de tenir leurs promesses, rendant le passé inaccessible. La hantise d’une époque révolue se révèle le plus souvent poignante, comme sur Suburban War, où une inoffensive introduction de guitare mélancolique commence par attendrir l’auditeur à grand renfort de sentimentalité, pour ensuite mieux l’achever lors d’une montée en tension saturée d’émotion.
“The past won’t rest, until we jump the fence and leave it behind”, déclame Win Butler d’une voix rauque – et c’est bien de ce deuil du passé qu’il est question. Wasted Hours continue d’explorer le thème de la perte, avec une touche d’amertume diluée dans un folk apaisé. Certes, le temps ancien est souvent à jeter, mais le présent n’en est pas pour autant invivable, ce dont témoigne avant tout la voix grave et décidée de Win, défaite de son larmoiement si caractéristique. Les incursions de punk survolté (Month Of May), les airs de reine des dancefloors que prend Régine Chassagne sur Sprawl II tout comme les accents électroniques (Half Light II (No Celebration)) l’attestent : malgré son vague à l’âme et ses pauses nostalgiques, The Suburbs est peut-être le premier enregistrement d’Arcade Fire à regarder l’avenir en face, avec une confiance patiemment acquise. Ce que confirme la pop légère pianotée sur The Suburbs, ballade estivale qui n’a rien d’une fuite, mais qui distille une insouciance dignement méritée. Voyageant dans le temps en passant par des tonalités inédites, en seize titres d'un album fleuve, The Suburbs déroule le tapis rouge qui nous permet à présent d’acclamer le retour des Montréalais en connaissance de cause.
Comme son titre l'indique, The Suburbs gravite autour de la question de la banlieue. Comment ce sujet s'est-il imposé à vous ?
Quand nous sommes revenus de la tournée de Neon Bible, nous avons enfin eu un moment de calme et pu laisser libre cours à notre inspiration. Ce qui me semble intéressant, c'est que nous n'avons pas décidé a priori d'enregistrer un disque sur ce thème. Nous avons composé et découvert après-coup que, même si les chansons sont très différentes, toutes se déroulent en périphérie de la ville. En fait, la banlieue n'est pas tant le thème central de cet album que son cadre : toutes les chansons ont ce lieu comme arrière-plan. En ce sens, The Suburbs a quelque chose de cinématographique.
Quel est votre rapport à cette jeunesse en banlieue ? Abordez-vous ce thème avec distance, avec nostalgie ou avec ironie ?
Nous nous plaçons simplement dans une perspective descriptive. Il s'agit de peindre cet endroit tel qu'il est, sans porter aucun jugement. Nous ne sommes ni pour ni contre…
Plus que sur Neon Bible, vous semblez ici multiplier les points de vue, tant sur le plan narratif (c'est tantôt un adulte, tantôt un adolescent qui parle) qu'au niveau musical (la diversité des tonalités) ou visuel (les huit pochettes). Aviez-vous le projet de traiter la banlieue de façon exhaustive ?
Non, pas consciemment. Pour nous, il s'agissait simplement d'écrire ce qui nous semblait le plus juste à ce sujet. Mais nous n'avions pas le projet d'épuiser ce thème. Nous sommes partis d'un constat personnel : Win et moi avons chacun grandi en périphérie de la ville, et même si nous n'étions pas dans le même pays – Will a passé son enfance au Texas tandis que j’habitais au Québec –, nous avons remarqué que nos expériences étaient semblables. C'est ce vécu commun qui a donné son fil directeur au disque.
The Suburbs paraît plus optimiste que les prédécesseurs. Est-il effectivement tourné vers l'avenir plus que vers le passé ?
Je pense que cet album part dans plusieurs directions. Il se tourne tout autant vers l'avenir que vers le passé, puisqu'il décrit également des émotions que nous avons ressenties pendant notre enfance.
Le temps qui passe, les époques révolues semblent être un thème récurrent. Comment expliquer cette hantise ?
Je n'en ai aucune idée. Il m'arrive souvent d'écrire des choses sans savoir pourquoi. Je pratique l'écriture de façon très intuitive. Ce que je sais, c'est que nos textes partent toujours d'un sentiment que nous avons éprouvé, d'émotions que nous comprenons, ou encore de choses dont nous pouvons rêver. Les thèmes que nous choisissons ne sont jamais très éloignés de ce que nous sommes. Cela dit, il ne faut pas non plus prendre notre album pour un journal intime…
The Suburbs est un album fleuve. D'où vient cette abondance de titres (seize au total) ?
En réalité, nous en avions bien plus, au départ. (Sourire.) La composition a eu lieu au cours d'une phase de forte créativité. Nous revenions de tournée, et personne n'était là pour nous déranger. Les idées fusaient… Ensuite, il a fallu faire un tri, et nous n'avons conservé que ce qui formait un tout cohérent, c'est-à-dire ces seize titres qui traitent de la banlieue. Les autres chansons ne sont pas prêtes mais nous les gardons à l'esprit, et elles seront sans doute enregistrées un jour…
On savait les Québécois friands des explorations douloureuses dans les terres du passé : depuis Funeral (2004), la bande de Win Butler n’a eu cesse de pousser jusqu’aux limites du supportable le sentiment de perte et de nostalgie. The Suburbs, successeur attendu de Neon Bible (2007), ne déroge pas à cette règle, puisque c’est une lettre d’un ami d’enfance qui a inspiré à Butler l’écriture de la (double) chanson éponyme, qui ouvre et referme le disque. Le thème de la banlieue n’a d’ailleurs pas grand-chose de géographique, les suburbs étant surtout le lieu où tous les membres du groupe ont grandi. C’est donc de l’enfance et du temps qui passe qu’il sera question ; des souvenirs et de leurs mensonges, lorsqu’ils se révèlent incapables de tenir leurs promesses, rendant le passé inaccessible. La hantise d’une époque révolue se révèle le plus souvent poignante, comme sur Suburban War, où une inoffensive introduction de guitare mélancolique commence par attendrir l’auditeur à grand renfort de sentimentalité, pour ensuite mieux l’achever lors d’une montée en tension saturée d’émotion.
“The past won’t rest, until we jump the fence and leave it behind”, déclame Win Butler d’une voix rauque – et c’est bien de ce deuil du passé qu’il est question. Wasted Hours continue d’explorer le thème de la perte, avec une touche d’amertume diluée dans un folk apaisé. Certes, le temps ancien est souvent à jeter, mais le présent n’en est pas pour autant invivable, ce dont témoigne avant tout la voix grave et décidée de Win, défaite de son larmoiement si caractéristique. Les incursions de punk survolté (Month Of May), les airs de reine des dancefloors que prend Régine Chassagne sur Sprawl II tout comme les accents électroniques (Half Light II (No Celebration)) l’attestent : malgré son vague à l’âme et ses pauses nostalgiques, The Suburbs est peut-être le premier enregistrement d’Arcade Fire à regarder l’avenir en face, avec une confiance patiemment acquise. Ce que confirme la pop légère pianotée sur The Suburbs, ballade estivale qui n’a rien d’une fuite, mais qui distille une insouciance dignement méritée. Voyageant dans le temps en passant par des tonalités inédites, en seize titres d'un album fleuve, The Suburbs déroule le tapis rouge qui nous permet à présent d’acclamer le retour des Montréalais en connaissance de cause.
Comme son titre l'indique, The Suburbs gravite autour de la question de la banlieue. Comment ce sujet s'est-il imposé à vous ?
Quand nous sommes revenus de la tournée de Neon Bible, nous avons enfin eu un moment de calme et pu laisser libre cours à notre inspiration. Ce qui me semble intéressant, c'est que nous n'avons pas décidé a priori d'enregistrer un disque sur ce thème. Nous avons composé et découvert après-coup que, même si les chansons sont très différentes, toutes se déroulent en périphérie de la ville. En fait, la banlieue n'est pas tant le thème central de cet album que son cadre : toutes les chansons ont ce lieu comme arrière-plan. En ce sens, The Suburbs a quelque chose de cinématographique.
Quel est votre rapport à cette jeunesse en banlieue ? Abordez-vous ce thème avec distance, avec nostalgie ou avec ironie ?
Nous nous plaçons simplement dans une perspective descriptive. Il s'agit de peindre cet endroit tel qu'il est, sans porter aucun jugement. Nous ne sommes ni pour ni contre…
Plus que sur Neon Bible, vous semblez ici multiplier les points de vue, tant sur le plan narratif (c'est tantôt un adulte, tantôt un adolescent qui parle) qu'au niveau musical (la diversité des tonalités) ou visuel (les huit pochettes). Aviez-vous le projet de traiter la banlieue de façon exhaustive ?
Non, pas consciemment. Pour nous, il s'agissait simplement d'écrire ce qui nous semblait le plus juste à ce sujet. Mais nous n'avions pas le projet d'épuiser ce thème. Nous sommes partis d'un constat personnel : Win et moi avons chacun grandi en périphérie de la ville, et même si nous n'étions pas dans le même pays – Will a passé son enfance au Texas tandis que j’habitais au Québec –, nous avons remarqué que nos expériences étaient semblables. C'est ce vécu commun qui a donné son fil directeur au disque.
The Suburbs paraît plus optimiste que les prédécesseurs. Est-il effectivement tourné vers l'avenir plus que vers le passé ?
Je pense que cet album part dans plusieurs directions. Il se tourne tout autant vers l'avenir que vers le passé, puisqu'il décrit également des émotions que nous avons ressenties pendant notre enfance.
Le temps qui passe, les époques révolues semblent être un thème récurrent. Comment expliquer cette hantise ?
Je n'en ai aucune idée. Il m'arrive souvent d'écrire des choses sans savoir pourquoi. Je pratique l'écriture de façon très intuitive. Ce que je sais, c'est que nos textes partent toujours d'un sentiment que nous avons éprouvé, d'émotions que nous comprenons, ou encore de choses dont nous pouvons rêver. Les thèmes que nous choisissons ne sont jamais très éloignés de ce que nous sommes. Cela dit, il ne faut pas non plus prendre notre album pour un journal intime…
The Suburbs est un album fleuve. D'où vient cette abondance de titres (seize au total) ?
En réalité, nous en avions bien plus, au départ. (Sourire.) La composition a eu lieu au cours d'une phase de forte créativité. Nous revenions de tournée, et personne n'était là pour nous déranger. Les idées fusaient… Ensuite, il a fallu faire un tri, et nous n'avons conservé que ce qui formait un tout cohérent, c'est-à-dire ces seize titres qui traitent de la banlieue. Les autres chansons ne sont pas prêtes mais nous les gardons à l'esprit, et elles seront sans doute enregistrées un jour…