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Interview de Nicolas Vernhes - 21/01/10 de Animal Collective

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Durant les années 2000, quelques férus de musique aventurière ont pu apercevoir son nom ici ou là, pour peu qu’ils prennent encore la peine d’acheter des disques et d’en scruter le livret de A à Z. Nicolas Vernhes, metteur en son patenté, apparaît par exemple dans les petits papiers de Deerhunter, Cat Power, Fischerspooner, Black Dice ou Animal Collective.

Autant d’artistes qui ont visité le studio Rare Book Room à New York pour y concevoir parmi les épisodes musicaux les plus passionnants du nouveau siècle. Au moment où Campfire Songs d'AC est réédité, il était temps de pousser la porte du local à trouvailles pour aller serrer la pince à Nicolas, et comprendre comment un Français expatrié est devenu acteur de la défricheuse scène new-yorkaise.

[Interview et photos par Jonas Cuénin, notre correspondant à New York].


Magicrpm.com : Commençons par le commencement : quand t’es-tu installé à New York ?

Nicoals Vernhes : J’ai débarqué en 1990 pour terminer mes études de philo et de ciné.

Est-ce que tu as tout de suite été immergé dans l’environnement musical de la cité ?
En sortant de la fac, je n’avais aucune envie de me dégoter un vrai boulot, alors j'ai commencé à jouer dans un groupe avec des potes, Baby Tooth. Le milieu de la musique m'intéressait déjà pas mal. J'étais fasciné par l'ambiance qui pouvait régner dans un studio d'enregistrement. Et même du point de vue technique : la façon dont on malaxe une idée pour la concrétiser sur bandes. Quand tu es simple musicien, tu as un son en tête, tu le reproduis dans ton local de répète, mais quand tu déboules en studio, ce n’est jamais pareil. Avec Baby Tooth, on avait un son assez complexe, à la fois pop et mathématique, un peu bruitiste. Comme une exploration permanente qui s’avérait justement assez difficile à capturer. Du coup, quand est venu le temps d’enregistrer un disque, j’ai dû apprendre à structurer notre musique pour lui rendre justice sur disque. C'est de là qu'est partie mon envie de faire la même chose pour d’autres.

Quelles étaient tes marottes à la base, celles qui ont pu susciter chez toi ce goût pour la sculpture sonore ?
Quand j'étais jeune, j'étais déjà attiré par le son en lui-même, et ses différentes incarnations sur un disque. Ceux de My Bloody Valentine ou Sonic Youth par exemple : des formations qui avaient ce côté à la fois bruitiste et mélodieux. Je les écoutais presque de façon scientifique, pour savoir comment tout était orchestré.

Décris-nous la façon dont tu as fait ton trou à New York avec Rare Book Room, la genèse de ton outil de travail.
Tout a commencé par un appel à une copine qui habitait Williamsburg, l'un des quartiers de Brooklyn. Je lui ai demandé où je pouvais trouver un espace qui pourrait servir à la fois de salle de répète et d'enregistrement, histoire d’éviter de payer les 30 ou 40$ de l'heure que les studios déjà installés demandaient. Et je me suis retrouvé ici, en 1995, à Williamsburg, dans un studio sous le pont du même nom.

Williamsburg en 1995, j’ai ouï dire que c’était le souk.
Disons que le quartier était assez vide, la rue principale que tout le monde connaît aujourd'hui (ndlr. Bedford Avenue) était encore inexploitée. Il y avait vraiment toute une animation à créer, des bars ou des cafés à ouvrir, des magasins de fringues à installer, etc.

C’est à cette époque-là que tu fais tes armes, alors.
Oui, au fur et à mesure, mes potes musiciens ont commencé à venir jouer chez moi, à y boutiquer leurs albums. Je me suis formé comme ça, assez simplement, sur le tas. J'ai tout de suite ressenti une grande satisfaction à mettre tout en œuvre pour enregistrer quelqu'un, apprendre à travailler avec lui en prenant son temps, en laissant la porte ouverte aux idées pour que quelque chose de spécial survienne.

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D’où vient précisément le nom du studio, Rare Book Room ?
Dans une bibliothèque, la "rare book room" désigne la pièce où l’on entrepose les œuvres les plus rares. À l’époque, le batteur de Baby Tooth travaillait dans la rare book room d’une bibliothèque médicale vers Upper East Side. Il vivait une période difficile de sa vie. Un jour, en entrant dans cette pièce à l’ambiance singulière, tout s’est mystérieusement clarifié dans sa tête. Le lendemain, on nommait notre premier disque Rare Book Room. Et par la suite, j'ai décidé d’appeler le studio comme ça.

Tu as pas mal travaillé avec Animal Collective, sur Campfire Songs, Here Comes The Indian ou Strawberry Jam. Comment as-tu fait leur rencontre ?
J'ai connu Animal Collective grâce à des amis communs, Black Dice, avec qui j'avais réalisé l’album Beaches And Canyons. À l'époque, ils faisaient souvent des trucs enregistrés avec des MiniDiscs, des bruitages, de l'expérimental venu d’ailleurs. Pour Campfire Songs, ils étaient allés chez les parents d'un des membres du groupe. Ils avaient placé des MiniDiscs au milieu des bois, s'étaient installés autour, pas trop près, et avaient autant capté leur musique pastorale que les bruits en provenance de l’environnement.

Après ça, il n'y avait pas vraiment de label pour les mettre dans un studio, alors je leur ai masterisé le disque. Ils ont aimé le résultat, et par la suite ils m'ont recontacté pour enregistrer Here Comes The Indian. On a tout fait ici, dans cette pièce. C'était bruyant, dense, agressif, violent, le tout début d'Animal Collective enregistré de la sorte. Après ça, il y a eu Strawberry Jam, sur lequel j'ai fait le mixage des parties déjà engendrées avec le producteur Scott Colburn. Quand tu travailles avec une formation aussi bruyante, le challenge consiste à recréer cette puissance pour qu'elle sorte correctement sur ta chaîne. Il faut traduire l'énergie et les fréquences graves tout en gardant l'essence du son que tu retrouves en live. C'est toujours un défi.

On peut dire que tu as participé à lancer la machine ?
J'ai surtout eu la chance d'être là au bon moment, au moment où ils sortaient leur vrai premier disque studio. J'ai tout de suite repéré leur talent et leur potentiel. J’adorais les voir en live. Parfois, à la Knitting Factory, ils formaient un cercle en plein milieu de la foule, et ils délivraient leur concert là, assis avec des micros un peu partout autour. C'était spécial parce que, quoiqu’ils fassent, on sentait toujours cet entrain mélodique. De tout ce bruit émergeait quelque chose de viscéralement pop.

Le comble de cette sensation a été atteint avec Merriweather Post Pavilion, le disque de la consécration.
Ah, mais même depuis Strawberry Jam ! Pour moi, cet album, c'était déjà de la pop music. C'est à cet instant que j’ai su qu’ils allaient emprunter une direction très intéressante.

Comment enregistre-t-on Animal Collective ?
Il faut beaucoup discuter. Animal Collective, c'est comme un tableau dans lequel il faut replacer les éléments. Il faut vraiment comprendre. Et si tu te plantes, ces éléments sont dispersés au mauvais endroit, ils ont la mauvaise taille, la mauvaise couleur, la mauvaise sonorité. Il faut parvenir à se détacher de leur perspective hyper personnelle pour entrevoir quelque chose de plus global.

Pourquoi n’as-tu pas participé à la réalisation de Merriweather ?
Sur MPP, ils ont complètement changé leur équipe en prenant quelqu'un qui faisait plus de la pop ou du hip-hop pour filtrer leur musique dans ce sens (ndlr. Ben Allen). C'était une démarche très intelligente puisque cet album est super populaire.

Tu es toujours en contact avec eux ?
Complètement, cette forte relation liée à leurs débuts existe toujours.

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Et Cat Power, Deerhunter, Fischerspooner ?
Cat Power, c’est resté très limité. Elle est juste venue enregistrer quelques morceaux, surtout des reprises. Deerhunter, j'ai mixé leur premier disque, et j’ai collaboré intégralement avec eux sur les deux suivants. Fischerspooner, c'est drôle, on a commencé leur premier album dans mon premier studio et on l'a terminé ici, dans celui que j’ai investi par la suite, alors que l'endroit n'était pas encore aménagé. Je crois qu'on l'a fait à l'étage, un peu à l'arrache avec un Mac et un micro. À l'origine, ils voulaient faire de la musique froide et minimale pour coller avec leurs performances. Parce qu’au départ, plus que des concerts, c'était vraiment de la performance. Et la musique a plu à un producteur allemand qui a entrepris de sortir le disque en Europe. Nous, on s'est dit que c'était étrange de ne pas lier la musique à la performance visuelle, il manquait quelque chose. Et finalement, le LP est d’abord sorti en Allemagne, puis en Angleterre, avant d’être édité ici, aux États-Unis.

Comment choisis-tu les groupes avec qui tu collabores ?
C'est un choix assez conscient en fait. J'aime beaucoup travailler avec ceux qui tentent de créer quelque chose d’original. Et surtout au départ, quand ils sont encore en train de concevoir leur son, de se chercher une identité. C'est ce qui m'intéresse : le début de l'aventure. Être présent à l’origine, comme avec Black Dice, Animal Collective ou Deerhunter, c'est génial.

Quel est ton meilleur souvenir en studio ? Ou ton pire, par là même.
Tu sais, en général ça se passe vraiment bien. C'est souvent lié à l'intérêt commun qui existe entre le groupe et moi. Un artiste n’arrive jamais en me sortant d’emblée : man, make me famous! Je ne vais pas citer de nom, mais c'est arrivé une seule fois que la collaboration ne fonctionne pas, et c'était à cause d'un problème d'ego. Je n’ai pas de portemanteau à ego, mais c'est un peu l'idée. En passant la porte du studio, on pose le sien et on travaille en individu quelconque, d’égal à égal. Les divas ne m'intéressent pas, c'est le talent pur qui m'attire.

Quel regard as-tu sur la scène new-yorkaise ?
La scène new-yorkaise, c'est plusieurs scènes qui se rencontrent souvent, mais qui ont quand même chacune leur identité. De la scène purement expérimentale et intellectuelle de Manhattan Downtown à celle des très très jeunes qui débarquent tout juste à New York (Williamsburg par exemple). Ce qui est assez marquant, c'est que les gens ici apprécient tous les styles de musique possibles : rock, expérimental, musique africaine, jazz... Peu importe. C'est ce mélange incroyable d'influences qui me sidère. Chaque grande cité produit sa propre émulation, mais à New York, il se passe vraiment quelque chose de particulier. C'est comme une turbine à générer de la musique.

On dit en ce moment que cette énergie s'amoindrit un peu... Au profit de Los Angeles par exemple.
Peut-être. New York est une ville complexe, bruyante, qui lessive : loyers élevés, stress, saisons fatigantes, etc. Tu peux venir bosser sur ta musique ici deux ou trois ans, mais si ça ne marche pas, ou si ça marche justement très bien, tu peux avoir envie de changer d'air. Pour créer ici, il faut être assez zen.

Est-ce que justement, à Brooklyn, on peut s'attendre plus ou moins à une déferlante de groupes qui vont ressembler à Animal Collective ? Est-ce qu'Animal Collective est la pop des dix prochaines années ?
C'est vrai qu’à partir de rien, cette musique s’installe petit à petit. Mon goût pour la pop expérimentale me pousse à espérer que ce mouvement s’amplifie, que ce genre trouve un public de plus en plus large. Ça me fait énormément plaisir de voir la musique que j'aime se démocratiser un peu.

Un mot pour conclure ?
Comprendre. Comprendre les groupes avec lesquels on travaille.
[Interview et photos par Jonas Cuénin, notre correspondant à New York].


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