Or donc, Animal Collective… Une
formation incandescente et insaisissable qui parvient à happer le souffle novateur d’un siècle sonore en pleine
déliquescence rébarbative. À l’aube d’un huitième album qu’on devine déjà
mémorable, il était grand temps de relater dans les détails la trajectoire de
ces quatre amis d’enfance devenus quatuor à la musicalité prodigieuse. Étayée
par ses deux membres essentiels, Avey Tare et Panda Bear, voici contée, de la
genèse au règne, l’histoire d’une formation qui s’épanouit là où si
peu parviennent, au firmament. [Article Jean-François Le Puil].
Un piano démantibulé accompagné d’une batterie qui paraît dévaler l’escalier. Le chaos est transpercé par des sonorités vrillées. Un chant doucereux énonce avec tendresse une mélodie enfantine avant qu’un branle-bas de combat affectif ne la saborde. Hurlements cathartiques, sauvages et poignants. Le piano gronde sous les coups de boutoir, l'acoustique s'embrase, mais les cris s’éloignent. La voix s’apaise à nouveau. Une résonance cristalline et digitale se mue alors, comme par miracle, en ode dansante. Aussi spatiale qu’euphorisante, elle s’éternise avec grâce et s’éteint sans regret. Alvin Row, la matrice d'une carrière à venir, soit douze minutes et trente-neuf secondes d’un OVNI musical sans référent combinant électronique aventureuse et rythmique d’un autre âge, folk héroïque et pop astrale, post-rock dévasté et dance music jubilatoire. Une étoile filante sonique que Radiohead et Incredible String Band, Arthur Russell et Kylie Minogue, Amon Düül et Four Tet, Arnold Dreyblatt et Phoenix, contempleraient tous avec la même envie jalouse dans ciel leur paraissant inatteignable.
En l’occurrence, ce ciel divin a pour nom Spirit They’re Gone, Spirit They’ve Vanished (2000), premier effort d’un groupe qui n’utilise pas encore le patronyme Animal Collective. Seuls ses deux auteurs sont crédités sur la pochette : Avey Tare et Panda Bear. Le premier en est l’unique compositeur, le second intervient essentiellement pour distiller les parties rythmiques. Jeune homme au visage adolescent aujourd’hui âgé de vingt-huit ans, Avey Tare – David Portner pour l’état civil – a beau être habillé comme un sac à patates (une habitude chez ces gens-là), il répond avec amabilité aux questions et prend ses distances vis-à-vis de cet essai inaugural et quasi solitaire : “C’est dingue de voir à quel point ce disque a marqué certains esprits. J’étais tellement jeune… Il s’agissait de mes toutes premières compositions, elles étaient très intimes. Je les ai enregistrées sur un pauvre huit-pistes, un véritable enfer. C'était il y a sept ans déjà, et j’espère avoir fait mieux depuis ! Le contraire serait plutôt inquiétant. (Sourire.) Même si j’en suis plutôt fier, la façon dont cet album a été conçu est totalement différente de ce que nous avons réalisé par la suite. Nous n’étions pas encore ceux que nous sommes devenus”. Effectivement, même si les quatre membres qui forment aujourd’hui Animal Collective se sont connus sur les bancs d’un lycée de Baltimore, Maryland, ils devront attendre leur migration new-yorkaise pour s’impliquer à corps perdus dans un projet commun.
Alors que le gracieux Noah Lennox – le suscité Panda Bear –, brun garçon aux cheveux effilés tout aussi aimable que son meilleur ami, avoue être arrivé dans la Grosse Pomme pour “retrouver sa copine de l’époque”, Avey relate avec précision ce premier été passé ensemble au beau milieu d’une urbanité foisonnante, sur Prince Street. L'année zéro du nouveau siècle. Le moment où tout semble s’être décidé. “Brian (ndlr. Weitz, alias Geologist, autarcique collecteur sonore) et moi avions convaincu Noah de nous rejoindre à New York pour nous y mettre sérieusement. On était réunis dans un appartement. Le matériel était disséminé sur le sol : des guitares acoustiques, des claviers, des amplis et plein d’autres objets dont nous nous servions accidentellement. On a commencé à improviser en trafiquant nos synthés afin de créer un bourdonnement électronique permanent”. Même si employer un tel qualificatif relève de l’ineptie à l'endroit d'une formation qui, comme les plus glorieuses machineries krautrock, puise son essence créatrice dans l’interaction perpétuelle qui se noue entre ses membres, Avey Tare peut alors être considéré comme le leader naturel du trio.
Et, en tant que tel, il accueille avec enthousiasme l’investissement total de Panda Bear : “Brian et moi étions déjà très proches, mais on avait tendance à n’emprunter qu’une seule direction. Noah a une culture très éclectique et a réussi à élargir notre horizon. Il y avait une sorte d’entente lumineuse entre nous. On n’avait même pas besoin de se parler, nous communiquions en jouant sans cesse. Cet été-là, nous avons compris où nous voulions aller exactement”. Le résultat de ces sessions harmonieuses atterrira en partie sur Danse Manatee (2001). Sur la pochette de ce deuxième Lp, le nom de Geologist s’ajoute ainsi à celui d’Avey Tare et de Panda Bear. Le disque, certes émotionnellement moins fort que son prédécesseur, exalte une musique tout aussi inclassable : bidouillages électroniques inconnus doublés d'incantations vocales primitives, compositions à fleur de peau, mélodies instinctives qui embrassent sans cesse la plus ardue des expérimentations…
Les trois Américains transpercent le temps et établissent un pont aérien flamboyant entre Can et The Flaming Lips. Une chanson comme Runnin The Round Ball rappelle même étonnamment les récentes élucubrations technoïdes de Battles. Très fier de cet album pour avoir “réussi à créer un son futuriste à la fois étrange et sombre”, Avey se rappelle également qu’il aurait “pu y inclure quinze chansons supplémentaires. On enregistrait sans cesse, tout en enchaînant les concerts”. Une période fertile pendant laquelle le guitariste Josh Dibb, alias Deakin, vient prêter main-forte au trio sur scène. La bande des quatre développe alors cette propension à étrenner leurs nouveaux morceaux en concert avant de les graver sur bandes. Un procédé qui reste, aujourd'hui encore, indissociable du fonctionnement du groupe. “Après notre première tournée, nous étions lessivés”, se remémore Avey Tare. “De retour chez nous, on a décidé d’aller jouer dans la nature en pensant que c'était un bon moyen pour nous ressourcer. On voulait faire quelque chose de très intime”. Le résultat est précieux. Composé de longs mantras totalement acoustiques (Geologist étant sommé de déserter ses machines camées), Campfire Songs (2003) fait figure d’embardée atypique, aussi spontanée et rafraîchissante qu’un réveil en pleine rosée matinale. D’une brise malicieuse aux gazouillis des oiseaux, on y entend la nature vaquer à ses plus humbles occupations. On y discerne même le réacteur d’un avion en plein vol, comme le symbole d’une formation qu’on devine déjà surdouée et qui ne devrait plus tarder à décoller.
ORGANISATION LIBERTAIRE
L’année 2003 sera d'ailleurs décisive. Si l’on compte bien, le collectif vient de publier quatre albums en trois ans (en y incluant Hollinndagain, un live à édition ultralimitée). Mais la confusion règne. Un line-up à géométrie variable et une très faible distribution confinent notre bande d’originaux au rang de curiosité profondément ancrée dans l’univers citadin new-yorkais. Un homme, Todd Hyman, va offrir à ces jeunes gens l’opportunité de recadrer les choses. Il puise au fin fond de sa mémoire : “Je ne me souviens plus très bien quand je les ai rencontrés pour la première fois. Un ami commun m’a présenté à Dave et Noah alors qu’ils travaillaient chez Other Music (ndlr. disquaire culte sis à Manhattan). C’était déjà mon groupe local préféré, mais il existait ce flou permanent sur sa composition. D’abord Avey Tare, puis Panda Bear, et parfois Deakin ou Geologist. Alors, en 2002, je leur ai proposé de monter leur propre label, histoire de clarifier tout ça”. Alors que ce dernier ne se voit affubler du nom de Paw Tracks, le groupe décide d'agir à l'avenir sous l’identité permanent d'Animal Collective. “Animal” a été choisi en référence à la micro-structure créée par leurs soins à la sortie de Spirit They’re Gone…, quand “Collective” souligne cette idée d’organisation libertaire, les quatre membres d’honneur pouvant, suivant les humeurs de chacun, participer ou non à la réalisation d’un projet.
La première référence de Paw Tracks sera Here Comes The Indian (2003). Mais si ce disque clarifie la situation factuelle du quatuor (pour la première fois réuni au grand complet en studio), il en assombrit clairement la direction artistique. Car il s’agit sans doute de son album le plus ardu et taciturne. Extrêmement denses, les textures électroniques de Geologist se révèlent le plus souvent inextricables, même si elles harnachent parmi les plus grands instants de bravoure psyché-bordélique jamais composés par nos joyeux drilles. Des chansons expiatoires et abrasives qui semblent destinées à exorciser l’orage relationnel qui tance alors la bande d’amis. D’ailleurs, ils ne tardent pas à s’accorder une pause. Mais auparavant, FatCat, structure anglaise qui est alors au nerd ce que le filament est à l'ampoule, agrippe de son immense papatte défricheuse la destinée de ces New-yorkais d’adoption. Non content de s’assurer la sortie des futurs efforts de ses nouveaux protégés, le label a l’idée géniale de ressortir sous forme de double album Spirit They’re Gone… et Danse Manatee. Et Todd Hyman de se voir au passage un brin couper l’herbe sous le pied.
Le succès critique de la réédition (de facto, l’une des plus lysergiques de ces dernières années) commence à asseoir la réputation d’Animal Collective en dehors des États-Unis. L’année suivante, le très attendu Sung Tongs finira d’en faire une référence. À nouveau réalisé par les seuls Avey Tare et Panda Bear, ce sixième Lp figure un folk tribal et infantile, aussi halluciné que primal. Rien à voir avec les atmosphères tortueuses de Here Comes The Indian. Encore une fois, Animal Collective affirme son aversion pour la redite. “Avant d’entrer en studio, nous n’avons qu’une seule certitude : nous ne voulons pas nous répéter”, précise Panda Bear au sujet de cette soif de renouvellement inextinguible. “Et cette contrainte que nous nous imposons nous excite”, poursuit-il. “Nous avons une capacité énorme à nous repousser dans nos derniers retranchements pour ne pas refaire la même merde, encore et encore. Voilà pourquoi nos albums sont si différents”. Créer en réaction à ses travaux antérieurs : une formule vieille comme la musique que le quartette semble avoir ancré au plus profond de ses viscères. Mais le grand écart permanent a aussi son revers, comme celui de laisser en route les admirateurs des débuts. Car, si Sung Tongs et son successeur magique Feels (2005) atteignent les sommets des bilans honorifiques de fin d’année, ils épousent un “classicisme” folk et une expression vocale affirmée que certains regrettent.
Même si reprocher à Animal Collective une tendance au classicisme revient à blâmer Elephant Man pour s'être repoudré le visage, le gentil Panda ne renie absolument pas cette domestication présumée : “Nous sommes conscients du fait que modifier notre musique en permanence revient à maltraiter nos fans. Mais on ne sait rien faire d’autre que d’expérimenter… Et puis, on ne demande à personne d’adhérer systématiquement à ce que nous faisons”. Avey confirme, avant d’ajouter avec malice : “Pendant l’enregistrement du nouvel album, nous rigolions avec Noah parce qu’on était tout contents de sons très étranges que nous venions de produire et l’on se disait que c’était sûrement les meilleurs effets que nous n’avions jamais créés. Mais on était aussi persuadés que nous serions les seuls à trouver ça bien !”. Un décalage dont les deux éminences grises s’accommodent facilement, replaçant toujours l’envie de recherche éphémère au centre de leurs préoccupations : “L'instant présent dicte tout. Nous essayons de saisir notre humeur du moment pour la «clouer» instantanément sur bandes”. À l’orée de ces propos, on saisit mieux l’interaction exacerbée qui existe entre le son d’Animal Collective et l’état d’esprit qui anime ses membres au moment de chaque enregistrement, de la frénésie créatrice de Danse Manatee au désir d’apaisement de Campfire Songs, en passant par le chaos ambiant de Here Comes The Indian. Pourtant, cette versatilité n’entrave en rien l’ascension du groupe depuis quatre ans. Peut-être parce que, au-delà des différentes mues observées, l’unique fil conducteur de ce parcours se révèle être le talent, voire le génie.
Ou comment une formation aussi libre qu’étrange parvient à réconcilier la quasi-totalité des mélomanes avides de nouveaux territoires sonores, là où tant d’autres s’enfoncent inexorablement dans des abîmes d’indifférence. “C’en est presque surréaliste”, plussoie Panda au sujet de cette unanimité en forme d’état de grâce. “Lorsque j’ai commencé à faire de la musique, mon seul but était de voyager, de visiter le Japon par exemple. Et c’est ce qu’on a fait, il y a déjà cinq ans maintenant. Je ne sais pas si on le mérite vraiment, et même si je le vivais moins bien au moment de Sung Tongs, je suis très content de ce qui nous arrive aujourd’hui. Tout est mieux organisé, on s’occupe de nous pendant les tournées, le public est de plus en plus enthousiaste. Bien sûr, reste l’énorme inconvénient d’être souvent éloigné de sa famille. Mais je crois que notre heure est arrivée, et que nous devons faire des efforts pour ne pas rater le coche”. Avey, lui, envisage les évènements de façon moins torturée : “Je trouve ça assez naturel. Le pire qui puisse t’arriver lorsque tu fais ce métier serait de constater que de moins en moins de personnes achètent tes disques, que les salles dans lesquelles tu joues deviennent de plus en plus petites. Pour nous, il se passe l’inverse à l’heure actuelle. Mais ça me paraît naturel parce qu’on a franchi les étapes de manière mesurée. Nous en sommes quand même à notre huitième album ! (Sourire.) Ce n’est pas comme si tout nous était tombés dessus du jour au lendemain”.
ÉNERGIE ADOLESCENTE
Animal Collective n’est donc pas Arcade Fire, même si les deux phénomènes partagent un même producteur : Scott Colburn. Alors que les pyromanes canadiens l’ont récemment appelé au chevet du paroxystique Neon Bible, l’homme a rejoint le quatuor en début d’année à Tucson, Arizona, pour l’enregistrement de Strawberry Jam, à paraître courant septembre. Un choix particulier puisque Colburn avait déjà exercé sa science de la captation sur le précédent Feels. Il avait alors été appelé en renfort pour avoir travaillé avec les cultissimes Sun City Girls, une formation qui malverse l'underground new-yorkais depuis le milieu des années 80, et dont le parcours recèle d’évidentes similarités avec celui de leurs cadets, que ce soit en termes de recherche sonore propre ou de discographie lunatique et proéminente. “On était assez réticents à l’idée de retravailler avec Scott parce que nous n’avions jamais bossé deux fois avec le même producteur”, affirme Panda. “Mais notre idée était de le sortir de son studio habituel pour qu’il expérimente un équipement auquel il n’était pas habitué et voir ce qu’il était capable d’en tirer”.
Le résultat est visiblement à la hauteur des attentes. “Feels était immédiat, facile, assez doux”, martèle d’emblée Panda Bear. “Strawberry Jam est beaucoup plus agressif et nous emmène très loin. Il se rapproche plus de Danse Manatee ou Here Comes The Indian. On a utilisé des sonorités très aiguisées, tout en essayant de limiter les hautes fréquences dont on avait tendance à abuser. L’approche est plus épurée”. Effectivement, des titres comme Reverend Green ou Peacebone, écrit par Avey pendant un séjour à Paris, organisent la synthèse idéale entre les premières recherches électroniques du groupe, une sensibilité pop extrême et une science du live acérée. Les refrains puissants, éruptifs et spatiaux trouvent une place de choix au milieu de ces compositions sophistiquées. Strawberry Jam paraît donc poursuivre avec éclat la trajectoire d’Animal Collective : imprévisible et ascensionnelle. “Nous avons passé sur cet album plus de temps que sur n’importe quel autre”, confesse en soupirant Panda. “Nous l'avons même mixé deux fois, parce que nous n’étions pas entièrement satisfaits de la première version (ndlr. le mixeur est le Français Nicolas Verhnes, assistant de nombreuses manipulations sonores dans son studio de Brooklyn). Parmi nos derniers disques, Strawberry Jam est sans doute mon favori. Il est le résultat d'un travail qui a duré presque deux ans”.
Un délai inhabituel s’expliquant notamment par un changement de label surprenant. Alors que FatCat paraissait être le terrain de jeu idéal pour permettre à Animal Collective de s’ébrouer sans contrainte, c’est finalement sur Domino que sortira ce nouvel Lp. À l’évocation du sujet, Panda met tout de suite les pattes dans le plat : “L’aspect financier a évidemment joué un rôle. Je suis marié, j’ai un enfant et je dois maintenant penser à stabiliser ma situation pour le bien de ma famille”. Avey reprend : “Nous nous sommes dit qu’il était temps de s’engager dans un environnement encore mieux structuré, qui nous donnerait de meilleures opportunités pour avancer. Et puis, Laurence Bell (ndlr. cofondateur de Domino) est souvent venu nous voir en concert. Il appréciait sincèrement notre musique et il a su nous convaincre”. Et lorsqu’on les titille sur leur intérêt pour des groupes comme Franz Ferdinand ou les Arctic Monkeys – leurs nouveaux compagnons de jeu –, Panda Bear, fidèle à un éclectisme musical sans faille, se montre moins circonspect que son ami : “J’aime bien les premiers, et un peu les seconds. Je ne connais pas leurs paroles par cœur, mais j’apprécie l'énergie adolescente qu'ils dégagent sur scène”.
Un nouveau label, apparemment idoine donc, qui leur a donné assez d'argent (et sans doute un peu plus encore) pour louer une maison en plein désert de Tucson, à une demi-heure du studio en voiture. Là où ils ont enregistré, coupés du monde. “Nous travaillions sans cesse. Il y avait dans le studio des orgues fantastiques, des pianos, des pédales d'effets innombrables. Nous n'avions pas le temps d'errer dans le désert”, affirme Avey Tare, avant de confier, d’un air entendu : “Nous fumions des quantités de cette herbe, la Salvia Divinorum (ndlr. en français, la sauge des devins). Certains l'appréciaient plus que d'autres, mais elle avait des effets sacrément psychédéliques et vraiment intéressants. Un peu comme de la DMT (ndlr. autre substance sacrément hallucinogène)”. Les plus sages, eux, “regardaient des films, et toute la série des documentaires Blue Planet sur la BBC”. Panda, lui, se “baladai(t) la nuit, sous un ciel démesuré et rempli d’étoiles, heureux de (se) sentir insignifiant. C’était comme être sur la planète Mars. L'atmosphère était aride, les distances, infinies”.
L'endroit idéal pour s’échapper de la pression inhérente aux nouvelles attentes qu'ils génèrent ? Pas du tout. “Non, nous étions très confiants avant d’entrer en studio, en partie parce que tout était déjà composé. Même si on ne voulait pas décevoir les gens de Domino, la seule pression existante est celle que nous nous imposons seuls, comme des grands”. Certes, mais on imagine que les retrouvailles en ce début d'année furent tout de même brouillées par l'incertitude, le quatuor ayant eu tendance à se distendre quelque peu ces deux dernières années. Outre plusieurs embardées solos, le changement le plus flagrant reste le déménagement de Panda Bear à Lisbonne, afin d’y rejoindre son épouse Fernanda, rencontrée en pleine tournée et qui lui a donné depuis une petite fille, Nadja.
“Je suis un type assez impulsif. Je crois que l’amour pourrait m’emporter hors de ce monde”, avoue-t-il tendrement. “Nous étions tous un peu soucieux pour l’avenir du groupe quand je suis parti. Sûrement plus eux que moi d’ailleurs, puisque j’étais le mieux placé pour savoir qu’il n’était pas question de lâcher la rampe. En fait, nous avons juste dû nous organiser différemment, avec des voyages, beaucoup d’emails et quelques casse-tête à résoudre. Mais au final, cette expérience s’est avéré très positive. Nous commencions à étouffer à New York. Désormais, quand nous nous retrouvons, il règne une fraîcheur nouvelle que nous avions perdue à force d’être toujours les uns sur les autres. Nous avons aussi dû apprendre à travailler chacun de notre côté, de manière plus précise. Nous avons sûrement plus progressé grâce à ces contraintes que nous ne l’aurions fait si on était tous resté au même endroit”. Des paroles qui nous rappellent le fondement intrinsèque d’Animal Collective : une amitié indéfectible. Cette humanité privilégiée qui cimente un groupe et le sublime en période d’enregistrement, lorsque les instruments remplacent la parole, et l'inspiration, les sentiments purs.
“On se connaît mieux que quiconque. On a passé tellement d'heures à jouer ensemble, enfermés pendant des jours et des jours, sans même se parler. Notre musique émane directement de cette relation”, confie Avey Tare avec sincérité, avant que son alter ego n’abonde en son sens : “Tout ce que nous avons vécu ensemble depuis notre enfance définit aujourd’hui notre musique, de la même façon que tout être humain est conditionné par son passé. Évidemment, la vie aidant, nous évoluons. Il existe parfois des tensions, des frictions entre nous, mais on arrive toujours à les dépasser parce qu'on se comprend. Tout ça crée une intensité incroyable qui imprègne en permanence nos chansons”. Une magie humaine rare entoure ainsi la bande et l’aide à transcender ses instincts enfantins et son innocence première, y foutant littéralement le feu. Et cela paraît éternel. Leur récente tournée américaine a ainsi permis à Panda, Avey et Geologist de tester de “nouvelles nouvelles” chansons. Tare les évoque déjà avec gourmandise : “Même si je suis évidemment très impatient avant la sortie de Strawberry Jam, nous avons déjà la tête aux compositions suivantes, qui empruntent une direction encore différente. Seuls Brian, Noah et moi avons bossé dessus, cette fois. Nous avons déjà neuf, voire dix morceaux achevés. On a un peu délaissé nos guitares pour se rapprocher de la musique contemporaine, de la danse, des ballets ”.
La prochaine étape d’un parcours qui se joue des attentes avec un sens virtuose de l’esquive, et défie l’avenir avec aplomb. D’ailleurs, lorsque l'on se risque à demander à Panda quels adjectifs il aimerait voir accoler à son groupe dans les futures anthologies musicales, il affirme derechef qu'il détesterait être décrit “comme un branleur, un gentil drogué farfelu qui improvisait au petit bonheur la chance. Nous avons toujours bossé très dur, en prenant notre travail beaucoup plus au sérieux que n’importe qui”. Avey, lui, sourit timidement, puis hésite longuement. “Quels mots pour définir notre musique lorsque nous ne serons plus là pour en parler ? Hum, je ne sais pas… ” Il finit par rétorquer de manière décidée, comme si la réponse lui brûlait les lèvres depuis le départ : “Une musique dont l’essence est l’âme”.
Un piano démantibulé accompagné d’une batterie qui paraît dévaler l’escalier. Le chaos est transpercé par des sonorités vrillées. Un chant doucereux énonce avec tendresse une mélodie enfantine avant qu’un branle-bas de combat affectif ne la saborde. Hurlements cathartiques, sauvages et poignants. Le piano gronde sous les coups de boutoir, l'acoustique s'embrase, mais les cris s’éloignent. La voix s’apaise à nouveau. Une résonance cristalline et digitale se mue alors, comme par miracle, en ode dansante. Aussi spatiale qu’euphorisante, elle s’éternise avec grâce et s’éteint sans regret. Alvin Row, la matrice d'une carrière à venir, soit douze minutes et trente-neuf secondes d’un OVNI musical sans référent combinant électronique aventureuse et rythmique d’un autre âge, folk héroïque et pop astrale, post-rock dévasté et dance music jubilatoire. Une étoile filante sonique que Radiohead et Incredible String Band, Arthur Russell et Kylie Minogue, Amon Düül et Four Tet, Arnold Dreyblatt et Phoenix, contempleraient tous avec la même envie jalouse dans ciel leur paraissant inatteignable.
ENTENTE LUMINEUSE
En l’occurrence, ce ciel divin a pour nom Spirit They’re Gone, Spirit They’ve Vanished (2000), premier effort d’un groupe qui n’utilise pas encore le patronyme Animal Collective. Seuls ses deux auteurs sont crédités sur la pochette : Avey Tare et Panda Bear. Le premier en est l’unique compositeur, le second intervient essentiellement pour distiller les parties rythmiques. Jeune homme au visage adolescent aujourd’hui âgé de vingt-huit ans, Avey Tare – David Portner pour l’état civil – a beau être habillé comme un sac à patates (une habitude chez ces gens-là), il répond avec amabilité aux questions et prend ses distances vis-à-vis de cet essai inaugural et quasi solitaire : “C’est dingue de voir à quel point ce disque a marqué certains esprits. J’étais tellement jeune… Il s’agissait de mes toutes premières compositions, elles étaient très intimes. Je les ai enregistrées sur un pauvre huit-pistes, un véritable enfer. C'était il y a sept ans déjà, et j’espère avoir fait mieux depuis ! Le contraire serait plutôt inquiétant. (Sourire.) Même si j’en suis plutôt fier, la façon dont cet album a été conçu est totalement différente de ce que nous avons réalisé par la suite. Nous n’étions pas encore ceux que nous sommes devenus”. Effectivement, même si les quatre membres qui forment aujourd’hui Animal Collective se sont connus sur les bancs d’un lycée de Baltimore, Maryland, ils devront attendre leur migration new-yorkaise pour s’impliquer à corps perdus dans un projet commun.
Alors que le gracieux Noah Lennox – le suscité Panda Bear –, brun garçon aux cheveux effilés tout aussi aimable que son meilleur ami, avoue être arrivé dans la Grosse Pomme pour “retrouver sa copine de l’époque”, Avey relate avec précision ce premier été passé ensemble au beau milieu d’une urbanité foisonnante, sur Prince Street. L'année zéro du nouveau siècle. Le moment où tout semble s’être décidé. “Brian (ndlr. Weitz, alias Geologist, autarcique collecteur sonore) et moi avions convaincu Noah de nous rejoindre à New York pour nous y mettre sérieusement. On était réunis dans un appartement. Le matériel était disséminé sur le sol : des guitares acoustiques, des claviers, des amplis et plein d’autres objets dont nous nous servions accidentellement. On a commencé à improviser en trafiquant nos synthés afin de créer un bourdonnement électronique permanent”. Même si employer un tel qualificatif relève de l’ineptie à l'endroit d'une formation qui, comme les plus glorieuses machineries krautrock, puise son essence créatrice dans l’interaction perpétuelle qui se noue entre ses membres, Avey Tare peut alors être considéré comme le leader naturel du trio.
Et, en tant que tel, il accueille avec enthousiasme l’investissement total de Panda Bear : “Brian et moi étions déjà très proches, mais on avait tendance à n’emprunter qu’une seule direction. Noah a une culture très éclectique et a réussi à élargir notre horizon. Il y avait une sorte d’entente lumineuse entre nous. On n’avait même pas besoin de se parler, nous communiquions en jouant sans cesse. Cet été-là, nous avons compris où nous voulions aller exactement”. Le résultat de ces sessions harmonieuses atterrira en partie sur Danse Manatee (2001). Sur la pochette de ce deuxième Lp, le nom de Geologist s’ajoute ainsi à celui d’Avey Tare et de Panda Bear. Le disque, certes émotionnellement moins fort que son prédécesseur, exalte une musique tout aussi inclassable : bidouillages électroniques inconnus doublés d'incantations vocales primitives, compositions à fleur de peau, mélodies instinctives qui embrassent sans cesse la plus ardue des expérimentations…
Les trois Américains transpercent le temps et établissent un pont aérien flamboyant entre Can et The Flaming Lips. Une chanson comme Runnin The Round Ball rappelle même étonnamment les récentes élucubrations technoïdes de Battles. Très fier de cet album pour avoir “réussi à créer un son futuriste à la fois étrange et sombre”, Avey se rappelle également qu’il aurait “pu y inclure quinze chansons supplémentaires. On enregistrait sans cesse, tout en enchaînant les concerts”. Une période fertile pendant laquelle le guitariste Josh Dibb, alias Deakin, vient prêter main-forte au trio sur scène. La bande des quatre développe alors cette propension à étrenner leurs nouveaux morceaux en concert avant de les graver sur bandes. Un procédé qui reste, aujourd'hui encore, indissociable du fonctionnement du groupe. “Après notre première tournée, nous étions lessivés”, se remémore Avey Tare. “De retour chez nous, on a décidé d’aller jouer dans la nature en pensant que c'était un bon moyen pour nous ressourcer. On voulait faire quelque chose de très intime”. Le résultat est précieux. Composé de longs mantras totalement acoustiques (Geologist étant sommé de déserter ses machines camées), Campfire Songs (2003) fait figure d’embardée atypique, aussi spontanée et rafraîchissante qu’un réveil en pleine rosée matinale. D’une brise malicieuse aux gazouillis des oiseaux, on y entend la nature vaquer à ses plus humbles occupations. On y discerne même le réacteur d’un avion en plein vol, comme le symbole d’une formation qu’on devine déjà surdouée et qui ne devrait plus tarder à décoller.
ORGANISATION LIBERTAIRE
L’année 2003 sera d'ailleurs décisive. Si l’on compte bien, le collectif vient de publier quatre albums en trois ans (en y incluant Hollinndagain, un live à édition ultralimitée). Mais la confusion règne. Un line-up à géométrie variable et une très faible distribution confinent notre bande d’originaux au rang de curiosité profondément ancrée dans l’univers citadin new-yorkais. Un homme, Todd Hyman, va offrir à ces jeunes gens l’opportunité de recadrer les choses. Il puise au fin fond de sa mémoire : “Je ne me souviens plus très bien quand je les ai rencontrés pour la première fois. Un ami commun m’a présenté à Dave et Noah alors qu’ils travaillaient chez Other Music (ndlr. disquaire culte sis à Manhattan). C’était déjà mon groupe local préféré, mais il existait ce flou permanent sur sa composition. D’abord Avey Tare, puis Panda Bear, et parfois Deakin ou Geologist. Alors, en 2002, je leur ai proposé de monter leur propre label, histoire de clarifier tout ça”. Alors que ce dernier ne se voit affubler du nom de Paw Tracks, le groupe décide d'agir à l'avenir sous l’identité permanent d'Animal Collective. “Animal” a été choisi en référence à la micro-structure créée par leurs soins à la sortie de Spirit They’re Gone…, quand “Collective” souligne cette idée d’organisation libertaire, les quatre membres d’honneur pouvant, suivant les humeurs de chacun, participer ou non à la réalisation d’un projet.
La première référence de Paw Tracks sera Here Comes The Indian (2003). Mais si ce disque clarifie la situation factuelle du quatuor (pour la première fois réuni au grand complet en studio), il en assombrit clairement la direction artistique. Car il s’agit sans doute de son album le plus ardu et taciturne. Extrêmement denses, les textures électroniques de Geologist se révèlent le plus souvent inextricables, même si elles harnachent parmi les plus grands instants de bravoure psyché-bordélique jamais composés par nos joyeux drilles. Des chansons expiatoires et abrasives qui semblent destinées à exorciser l’orage relationnel qui tance alors la bande d’amis. D’ailleurs, ils ne tardent pas à s’accorder une pause. Mais auparavant, FatCat, structure anglaise qui est alors au nerd ce que le filament est à l'ampoule, agrippe de son immense papatte défricheuse la destinée de ces New-yorkais d’adoption. Non content de s’assurer la sortie des futurs efforts de ses nouveaux protégés, le label a l’idée géniale de ressortir sous forme de double album Spirit They’re Gone… et Danse Manatee. Et Todd Hyman de se voir au passage un brin couper l’herbe sous le pied.
Le succès critique de la réédition (de facto, l’une des plus lysergiques de ces dernières années) commence à asseoir la réputation d’Animal Collective en dehors des États-Unis. L’année suivante, le très attendu Sung Tongs finira d’en faire une référence. À nouveau réalisé par les seuls Avey Tare et Panda Bear, ce sixième Lp figure un folk tribal et infantile, aussi halluciné que primal. Rien à voir avec les atmosphères tortueuses de Here Comes The Indian. Encore une fois, Animal Collective affirme son aversion pour la redite. “Avant d’entrer en studio, nous n’avons qu’une seule certitude : nous ne voulons pas nous répéter”, précise Panda Bear au sujet de cette soif de renouvellement inextinguible. “Et cette contrainte que nous nous imposons nous excite”, poursuit-il. “Nous avons une capacité énorme à nous repousser dans nos derniers retranchements pour ne pas refaire la même merde, encore et encore. Voilà pourquoi nos albums sont si différents”. Créer en réaction à ses travaux antérieurs : une formule vieille comme la musique que le quartette semble avoir ancré au plus profond de ses viscères. Mais le grand écart permanent a aussi son revers, comme celui de laisser en route les admirateurs des débuts. Car, si Sung Tongs et son successeur magique Feels (2005) atteignent les sommets des bilans honorifiques de fin d’année, ils épousent un “classicisme” folk et une expression vocale affirmée que certains regrettent.
Même si reprocher à Animal Collective une tendance au classicisme revient à blâmer Elephant Man pour s'être repoudré le visage, le gentil Panda ne renie absolument pas cette domestication présumée : “Nous sommes conscients du fait que modifier notre musique en permanence revient à maltraiter nos fans. Mais on ne sait rien faire d’autre que d’expérimenter… Et puis, on ne demande à personne d’adhérer systématiquement à ce que nous faisons”. Avey confirme, avant d’ajouter avec malice : “Pendant l’enregistrement du nouvel album, nous rigolions avec Noah parce qu’on était tout contents de sons très étranges que nous venions de produire et l’on se disait que c’était sûrement les meilleurs effets que nous n’avions jamais créés. Mais on était aussi persuadés que nous serions les seuls à trouver ça bien !”. Un décalage dont les deux éminences grises s’accommodent facilement, replaçant toujours l’envie de recherche éphémère au centre de leurs préoccupations : “L'instant présent dicte tout. Nous essayons de saisir notre humeur du moment pour la «clouer» instantanément sur bandes”. À l’orée de ces propos, on saisit mieux l’interaction exacerbée qui existe entre le son d’Animal Collective et l’état d’esprit qui anime ses membres au moment de chaque enregistrement, de la frénésie créatrice de Danse Manatee au désir d’apaisement de Campfire Songs, en passant par le chaos ambiant de Here Comes The Indian. Pourtant, cette versatilité n’entrave en rien l’ascension du groupe depuis quatre ans. Peut-être parce que, au-delà des différentes mues observées, l’unique fil conducteur de ce parcours se révèle être le talent, voire le génie.
Ou comment une formation aussi libre qu’étrange parvient à réconcilier la quasi-totalité des mélomanes avides de nouveaux territoires sonores, là où tant d’autres s’enfoncent inexorablement dans des abîmes d’indifférence. “C’en est presque surréaliste”, plussoie Panda au sujet de cette unanimité en forme d’état de grâce. “Lorsque j’ai commencé à faire de la musique, mon seul but était de voyager, de visiter le Japon par exemple. Et c’est ce qu’on a fait, il y a déjà cinq ans maintenant. Je ne sais pas si on le mérite vraiment, et même si je le vivais moins bien au moment de Sung Tongs, je suis très content de ce qui nous arrive aujourd’hui. Tout est mieux organisé, on s’occupe de nous pendant les tournées, le public est de plus en plus enthousiaste. Bien sûr, reste l’énorme inconvénient d’être souvent éloigné de sa famille. Mais je crois que notre heure est arrivée, et que nous devons faire des efforts pour ne pas rater le coche”. Avey, lui, envisage les évènements de façon moins torturée : “Je trouve ça assez naturel. Le pire qui puisse t’arriver lorsque tu fais ce métier serait de constater que de moins en moins de personnes achètent tes disques, que les salles dans lesquelles tu joues deviennent de plus en plus petites. Pour nous, il se passe l’inverse à l’heure actuelle. Mais ça me paraît naturel parce qu’on a franchi les étapes de manière mesurée. Nous en sommes quand même à notre huitième album ! (Sourire.) Ce n’est pas comme si tout nous était tombés dessus du jour au lendemain”.
ÉNERGIE ADOLESCENTE
Animal Collective n’est donc pas Arcade Fire, même si les deux phénomènes partagent un même producteur : Scott Colburn. Alors que les pyromanes canadiens l’ont récemment appelé au chevet du paroxystique Neon Bible, l’homme a rejoint le quatuor en début d’année à Tucson, Arizona, pour l’enregistrement de Strawberry Jam, à paraître courant septembre. Un choix particulier puisque Colburn avait déjà exercé sa science de la captation sur le précédent Feels. Il avait alors été appelé en renfort pour avoir travaillé avec les cultissimes Sun City Girls, une formation qui malverse l'underground new-yorkais depuis le milieu des années 80, et dont le parcours recèle d’évidentes similarités avec celui de leurs cadets, que ce soit en termes de recherche sonore propre ou de discographie lunatique et proéminente. “On était assez réticents à l’idée de retravailler avec Scott parce que nous n’avions jamais bossé deux fois avec le même producteur”, affirme Panda. “Mais notre idée était de le sortir de son studio habituel pour qu’il expérimente un équipement auquel il n’était pas habitué et voir ce qu’il était capable d’en tirer”.
Le résultat est visiblement à la hauteur des attentes. “Feels était immédiat, facile, assez doux”, martèle d’emblée Panda Bear. “Strawberry Jam est beaucoup plus agressif et nous emmène très loin. Il se rapproche plus de Danse Manatee ou Here Comes The Indian. On a utilisé des sonorités très aiguisées, tout en essayant de limiter les hautes fréquences dont on avait tendance à abuser. L’approche est plus épurée”. Effectivement, des titres comme Reverend Green ou Peacebone, écrit par Avey pendant un séjour à Paris, organisent la synthèse idéale entre les premières recherches électroniques du groupe, une sensibilité pop extrême et une science du live acérée. Les refrains puissants, éruptifs et spatiaux trouvent une place de choix au milieu de ces compositions sophistiquées. Strawberry Jam paraît donc poursuivre avec éclat la trajectoire d’Animal Collective : imprévisible et ascensionnelle. “Nous avons passé sur cet album plus de temps que sur n’importe quel autre”, confesse en soupirant Panda. “Nous l'avons même mixé deux fois, parce que nous n’étions pas entièrement satisfaits de la première version (ndlr. le mixeur est le Français Nicolas Verhnes, assistant de nombreuses manipulations sonores dans son studio de Brooklyn). Parmi nos derniers disques, Strawberry Jam est sans doute mon favori. Il est le résultat d'un travail qui a duré presque deux ans”.
Un délai inhabituel s’expliquant notamment par un changement de label surprenant. Alors que FatCat paraissait être le terrain de jeu idéal pour permettre à Animal Collective de s’ébrouer sans contrainte, c’est finalement sur Domino que sortira ce nouvel Lp. À l’évocation du sujet, Panda met tout de suite les pattes dans le plat : “L’aspect financier a évidemment joué un rôle. Je suis marié, j’ai un enfant et je dois maintenant penser à stabiliser ma situation pour le bien de ma famille”. Avey reprend : “Nous nous sommes dit qu’il était temps de s’engager dans un environnement encore mieux structuré, qui nous donnerait de meilleures opportunités pour avancer. Et puis, Laurence Bell (ndlr. cofondateur de Domino) est souvent venu nous voir en concert. Il appréciait sincèrement notre musique et il a su nous convaincre”. Et lorsqu’on les titille sur leur intérêt pour des groupes comme Franz Ferdinand ou les Arctic Monkeys – leurs nouveaux compagnons de jeu –, Panda Bear, fidèle à un éclectisme musical sans faille, se montre moins circonspect que son ami : “J’aime bien les premiers, et un peu les seconds. Je ne connais pas leurs paroles par cœur, mais j’apprécie l'énergie adolescente qu'ils dégagent sur scène”.
Un nouveau label, apparemment idoine donc, qui leur a donné assez d'argent (et sans doute un peu plus encore) pour louer une maison en plein désert de Tucson, à une demi-heure du studio en voiture. Là où ils ont enregistré, coupés du monde. “Nous travaillions sans cesse. Il y avait dans le studio des orgues fantastiques, des pianos, des pédales d'effets innombrables. Nous n'avions pas le temps d'errer dans le désert”, affirme Avey Tare, avant de confier, d’un air entendu : “Nous fumions des quantités de cette herbe, la Salvia Divinorum (ndlr. en français, la sauge des devins). Certains l'appréciaient plus que d'autres, mais elle avait des effets sacrément psychédéliques et vraiment intéressants. Un peu comme de la DMT (ndlr. autre substance sacrément hallucinogène)”. Les plus sages, eux, “regardaient des films, et toute la série des documentaires Blue Planet sur la BBC”. Panda, lui, se “baladai(t) la nuit, sous un ciel démesuré et rempli d’étoiles, heureux de (se) sentir insignifiant. C’était comme être sur la planète Mars. L'atmosphère était aride, les distances, infinies”.
L'endroit idéal pour s’échapper de la pression inhérente aux nouvelles attentes qu'ils génèrent ? Pas du tout. “Non, nous étions très confiants avant d’entrer en studio, en partie parce que tout était déjà composé. Même si on ne voulait pas décevoir les gens de Domino, la seule pression existante est celle que nous nous imposons seuls, comme des grands”. Certes, mais on imagine que les retrouvailles en ce début d'année furent tout de même brouillées par l'incertitude, le quatuor ayant eu tendance à se distendre quelque peu ces deux dernières années. Outre plusieurs embardées solos, le changement le plus flagrant reste le déménagement de Panda Bear à Lisbonne, afin d’y rejoindre son épouse Fernanda, rencontrée en pleine tournée et qui lui a donné depuis une petite fille, Nadja.
“Je suis un type assez impulsif. Je crois que l’amour pourrait m’emporter hors de ce monde”, avoue-t-il tendrement. “Nous étions tous un peu soucieux pour l’avenir du groupe quand je suis parti. Sûrement plus eux que moi d’ailleurs, puisque j’étais le mieux placé pour savoir qu’il n’était pas question de lâcher la rampe. En fait, nous avons juste dû nous organiser différemment, avec des voyages, beaucoup d’emails et quelques casse-tête à résoudre. Mais au final, cette expérience s’est avéré très positive. Nous commencions à étouffer à New York. Désormais, quand nous nous retrouvons, il règne une fraîcheur nouvelle que nous avions perdue à force d’être toujours les uns sur les autres. Nous avons aussi dû apprendre à travailler chacun de notre côté, de manière plus précise. Nous avons sûrement plus progressé grâce à ces contraintes que nous ne l’aurions fait si on était tous resté au même endroit”. Des paroles qui nous rappellent le fondement intrinsèque d’Animal Collective : une amitié indéfectible. Cette humanité privilégiée qui cimente un groupe et le sublime en période d’enregistrement, lorsque les instruments remplacent la parole, et l'inspiration, les sentiments purs.
“On se connaît mieux que quiconque. On a passé tellement d'heures à jouer ensemble, enfermés pendant des jours et des jours, sans même se parler. Notre musique émane directement de cette relation”, confie Avey Tare avec sincérité, avant que son alter ego n’abonde en son sens : “Tout ce que nous avons vécu ensemble depuis notre enfance définit aujourd’hui notre musique, de la même façon que tout être humain est conditionné par son passé. Évidemment, la vie aidant, nous évoluons. Il existe parfois des tensions, des frictions entre nous, mais on arrive toujours à les dépasser parce qu'on se comprend. Tout ça crée une intensité incroyable qui imprègne en permanence nos chansons”. Une magie humaine rare entoure ainsi la bande et l’aide à transcender ses instincts enfantins et son innocence première, y foutant littéralement le feu. Et cela paraît éternel. Leur récente tournée américaine a ainsi permis à Panda, Avey et Geologist de tester de “nouvelles nouvelles” chansons. Tare les évoque déjà avec gourmandise : “Même si je suis évidemment très impatient avant la sortie de Strawberry Jam, nous avons déjà la tête aux compositions suivantes, qui empruntent une direction encore différente. Seuls Brian, Noah et moi avons bossé dessus, cette fois. Nous avons déjà neuf, voire dix morceaux achevés. On a un peu délaissé nos guitares pour se rapprocher de la musique contemporaine, de la danse, des ballets ”.
La prochaine étape d’un parcours qui se joue des attentes avec un sens virtuose de l’esquive, et défie l’avenir avec aplomb. D’ailleurs, lorsque l'on se risque à demander à Panda quels adjectifs il aimerait voir accoler à son groupe dans les futures anthologies musicales, il affirme derechef qu'il détesterait être décrit “comme un branleur, un gentil drogué farfelu qui improvisait au petit bonheur la chance. Nous avons toujours bossé très dur, en prenant notre travail beaucoup plus au sérieux que n’importe qui”. Avey, lui, sourit timidement, puis hésite longuement. “Quels mots pour définir notre musique lorsque nous ne serons plus là pour en parler ? Hum, je ne sais pas… ” Il finit par rétorquer de manière décidée, comme si la réponse lui brûlait les lèvres depuis le départ : “Une musique dont l’essence est l’âme”.