D’aucuns
reprochent aux critiques de tout poil l’usage abusif de
superlatifs. On conseillera ici à “d’aucuns” de
vite passer chemin, tant la lecture de cette chronique leur sera
aussi pénible que l’écoute de Strawberry
Jam
m’est prodigieuse. Le huitième album d’Animal Collective
est une tornade sonore bouillonnante, une pyrotechnie sonique
sensationnelle où une électronique tranchée à
la serpe caresse et agresse des compositions sophistiquées
qui pervertissent le paradigme pop avec une joie et
une énergie effarantes. Les neuf chansons que composent
Strawberry
Jam
figurent une inclassable plongée dans les méandres
d’esprits géniaux et précurseurs, l’union idéale
entre les essentielles poussées expérimentales qui
gangrènent leurs caboches depuis huit ans et les désirs
d’accessibilité devinés sur leurs deux derniers
efforts. En ouverture, Peacebone, single
révélateur étrenné il y a déjà
de nombreux mois sur scène (comme une bonne moitié
de l'album) illustre la mue opérée depuis Feels
(2005).
Le freak folk déglingué tant plébiscité à
l'époque laisse place à un attirail organique et une
production autrement plus athlétiques, où chaque
élément semble propulsé par une détermination
infaillible. Les effets bruitistes insondables de Geologist se
génèrent et tournoient autour d'une guitare
indéfinissable et d'une rythmique instinctive, comme happés
par un cyclone dont l'œil évident serait Avey Tare.
Totalement désinhibé, le chanteur scande ses textes
et gouverne ses refrains, tantôt éruptifs,
tantôt ondoyants, avec une justesse et une grâce
frénétiques, parvenant même à déchirer
nos entrailles lors de l'enchaînement For
Reverend Green/Fireworks.
Deux chansons d'une puissance affective incomparable, qui tire
leur sève créatrice d'on ne sait où, tant ces
textures électrolysergiques uniques, parsemées des
vocalises lunaires de Panda Bear, échappent à
toutes références. Comme si les Talking Heads s'étaient
entichés d'Aphex Twin, comme si XTC ou Adam And The Ants
avaient refait leurs gammes chez Black Dice. Et si l'orgue de
#1, joué comme
un parachute se met en torche, ravira les fans de radicalisme
répétitif, le dub mélodique Derek
aurait mérité une place de choix sur le récent
Person
Pitch
(2007) de Panda Bear, dont l'influence cosmique se fait grandissante
au sein de la bande (comme l'attestent de récents
concerts). Encore une fois, Strawberry
Jam est
l'œuvre d'une formation qui, tout en ne ressemblant à rien
d'existant, parvient à toucher autant qu'elle étonne, à
égayer autant qu'elle interpelle. Il faudra donc
que “d’aucuns” me passent sur le corps, et m’arrachent le cœur
au passage, pour m’ôter de l’esprit l’idée
suivante : jamais un groupe aussi incroyable qu’Animal
Collective n’a foulé le sol de cette maudite Terre.