Satélite 99 (réédition) de Ana D
chronique d'albumUnique. Et ce dans tous les sens du terme. Tel est cet
album signé de la sculpturale Ana D. D pour Diáz. Le seul, donc, que la dame
ait publié en solitaire et qui, dix ans tout rond après sa première parution,
connaît les honneurs d’une réédition – avec ce que cela implique de versions
rares et titres inédits. Dix années sans aucune emprise sur une œuvre qui remue
autant le ventre que la première fois où l’on a osé jeter une oreille dessus.
Lorsqu’elle sort ce disque dans les derniers soupirs du siècle écoulé, ladite
Ana est une débutante aguerrie, pour qui les rouages du music business n’ont
aucun secret. La dame – dont les tatouages feraient pâlir d’envie notre Daniel
Darc – a vécu la movida madrilène (pléonasme) en brûlant la vie par les deux
bouts, comme tous les acteurs de cette lame de fond artistique.
Immortalisée
par le génial photographe Alberto Garcia-Alix, naviguant dans l’entourage de
Pedro Almodovar – qui, en 2003, choisira le titre Más sur la compilation de chansons Viva La Tristeza ! lui ayant inspiré l’écriture de Parle Avec Elle –, elle traverse les
années quatre-vingt et la première moitié de la décennie suivante en manageuse
de deux des formations les plus emblématiques de la scène ibérique, Alaska Y
Los Pegamoides, puis Alaska Y Dinarama. Une fois la rupture consommée, en 1995,
elle se console dans les bras de Javier Corcobado, crooner abîmé et poète
damné, et se fond dans le groupe de ce dernier, Los Chatarreros
de Sangre y Cielo. Pourtant, ces diverses expériences ne laissent en rien
présager la beauté désolée de Satélite 99,
mis en orbite sonore par un tandem iconoclaste et incongru, ledit Corcobado et
le génial Ibon Errazkin, alors tête pensante de Le Mans – et aujourd’hui
présidant à la destinée de Single. Réalisé sur le label indépendant espagnol
par excellence, Elefant Records, le disque échappe à toute tentative de
catégorisation. Oui, bien sûr, cette voix grave et habitée pourrait évoquer une
Nico latine, quand ces boîtes à rythmes d’un autre temps, chinées sans doute au
Rastro, ont peut-être contribué à l’élaboration d’un autre album rare, le
légendaire Colossal Youth de Young
Marble Giants. Mais l’utilisation de la langue de Cervantès finit vite par
rendre obsolètes ces tentatives de lointains cousinages. Alors, on essaye de se
rattacher à ce que l’on peut, à ces synthés organiques, ce theremin insidieux,
ces arpèges de guitare classique. Et l’on imagine un Alan Vega devenu
transexuel, ayant quitté Manhattan pour échouer dans les ruelles sombres de
Malasaña. Ou une Astrud Gilberto dissolue, ayant abusé d’une quelconque drogue
hallucinogène. Au gré de ses pérégrinations, Ana D a modelé une techno pop…
acoustique pour fêter un Carnaval
monochrome, figuré une bossa nova irradiée en se rappelant quand Todo Comenzó. Elle réchappe d’un Naufragio, portée par un ressac évoquant
un tango post-moderne. Alors, elle nous prend par la main et nous emmène ainsi
de Buenos Aires à Berlin, de Paris à Séville, avec pour seul bagage, une
indicible mélancolie, raison d’être et de vivre de cette femme à l’allure
d’une autre époque.
Par deux fois, elle reprend des morceaux ayant fricoté avec
le septième art, à commencer par le susnommé Más, du frappadingue compositeur italien Riz Ortolani, mais surtout
Me Quedo Contigo, composition du trio
gitan Los Chunguitos, merveilleusement utilisée dans le film de Carlos Saura De Prisa De Prisa (Vivre Vite, en VF) – et au demeurant l’une des plus belles chansons
d’amour jamais écrites –, transfigurée ici en ballade automnale belle à
chialer. Mais pour sécher ses larmes, il reste un deuxième Cd, où l’on retrouve
une valse futuriste, qui aurait presque pu trouver sa place sur Closer (sépulcral Recordando), des versions live qui, offertes dans leur plus simple
appareil – une guitare, cette voix –, font guise de preuves définitives quant à
l’étourdissante qualité d’écriture de ce ménage à trois. Après quelques concerts (dans son pays natal
et aux États-Unis), Ana D a disparu du devant de la scène. Au début de ce
troisième millénaire, on eut quelques nouvelles, acoquinée qu’elle était avec
le dénommé Sergio Fernández pour enregistrer quelques démos, dont une reprise, La Noche Inventada, d’autres Ibères
géniaux, Family. Depuis, le silence est à nouveau de mise. Comme si elle
prenait un malin plaisir à attiser par son absence le manque chez tous ceux qui
se sont laissés prendre – il y a dix ans comme aujourd’hui – dans les filets de
sa voix fervente. Ana D, donc. D pour désir.
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