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Satélite 99 (réédition)

archive mag mars 2008
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Unique. Et ce dans tous les sens du terme. Tel est cet album signé de la sculpturale Ana D. D pour Diáz. Le seul, donc, que la dame ait publié en solitaire et qui, dix ans tout rond après sa première parution, connaît les honneurs d’une réédition – avec ce que cela implique de versions rares et titres inédits. Dix années sans aucune emprise sur une œuvre qui remue autant le ventre que la première fois où l’on a osé jeter une oreille dessus. Lorsqu’elle sort ce disque dans les derniers soupirs du siècle écoulé, ladite Ana est une débutante aguerrie, pour qui les rouages du music business n’ont aucun secret. La dame – dont les tatouages feraient pâlir d’envie notre Daniel Darc – a vécu la movida madrilène (pléonasme) en brûlant la vie par les deux bouts, comme tous les acteurs de cette lame de fond artistique.

Immortalisée par le génial photographe Alberto Garcia-Alix, naviguant dans l’entourage de Pedro Almodovar – qui, en 2003, choisira le titre Más sur la compilation de chansons Viva La Tristeza ! lui ayant inspiré l’écriture de Parle Avec Elle –, elle traverse les années quatre-vingt et la première moitié de la décennie suivante en manageuse de deux des formations les plus emblématiques de la scène ibérique, Alaska Y Los Pegamoides, puis Alaska Y Dinarama. Une fois la rupture consommée, en 1995, elle se console dans les bras de Javier Corcobado, crooner abîmé et poète damné, et se fond dans le groupe de ce dernier, Los Chatarreros de Sangre y Cielo. Pourtant, ces diverses expériences ne laissent en rien présager la beauté désolée de Satélite 99, mis en orbite sonore par un tandem iconoclaste et incongru, ledit Corcobado et le génial Ibon Errazkin, alors tête pensante de Le Mans – et aujourd’hui présidant à la destinée de Single. Réalisé sur le label indépendant espagnol par excellence, Elefant Records, le disque échappe à toute tentative de catégorisation. Oui, bien sûr, cette voix grave et habitée pourrait évoquer une Nico latine, quand ces boîtes à rythmes d’un autre temps, chinées sans doute au Rastro, ont peut-être contribué à l’élaboration d’un autre album rare, le légendaire Colossal Youth de Young Marble Giants. Mais l’utilisation de la langue de Cervantès finit vite par rendre obsolètes ces tentatives de lointains cousinages. Alors, on essaye de se rattacher à ce que l’on peut, à ces synthés organiques, ce theremin insidieux, ces arpèges de guitare classique. Et l’on imagine un Alan Vega devenu transexuel, ayant quitté Manhattan pour échouer dans les ruelles sombres de Malasaña. Ou une Astrud Gilberto dissolue, ayant abusé d’une quelconque drogue hallucinogène. Au gré de ses pérégrinations, Ana D a modelé une techno pop… acoustique pour fêter un Carnaval monochrome, figuré une bossa nova irradiée en se rappelant quand Todo Comenzó. Elle réchappe d’un Naufragio, portée par un ressac évoquant un tango post-moderne. Alors, elle nous prend par la main et nous emmène ainsi de Buenos Aires à Berlin, de Paris à Séville, avec pour seul bagage, une indicible mélancolie, raison d’être et de vivre de cette femme à l’allure d’une autre époque.

Par deux fois, elle reprend des morceaux ayant fricoté avec le septième art, à commencer par le susnommé Más, du frappadingue compositeur italien Riz Ortolani, mais surtout Me Quedo Contigo, composition du trio gitan Los Chunguitos, merveilleusement utilisée dans le film de Carlos Saura De Prisa De Prisa (Vivre Vite, en VF) – et au demeurant l’une des plus belles chansons d’amour jamais écrites –, transfigurée ici en ballade automnale belle à chialer. Mais pour sécher ses larmes, il reste un deuxième Cd, où l’on retrouve une valse futuriste, qui aurait presque pu trouver sa place sur Closer (sépulcral Recordando), des versions live qui, offertes dans leur plus simple appareil – une guitare, cette voix –, font guise de preuves définitives quant à l’étourdissante qualité d’écriture de ce ménage à trois. Après quelques concerts (dans son pays natal et aux États-Unis), Ana D a disparu du devant de la scène. Au début de ce troisième millénaire, on eut quelques nouvelles, acoquinée qu’elle était avec le dénommé Sergio Fernández pour enregistrer quelques démos, dont une reprise, La Noche Inventada, d’autres Ibères géniaux, Family. Depuis, le silence est à nouveau de mise. Comme si elle prenait un malin plaisir à attiser par son absence le manque chez tous ceux qui se sont laissés prendre – il y a dix ans comme aujourd’hui – dans les filets de sa voix fervente. Ana D, donc. D pour désir.

Christophe Basterra

magazine num 118 article extrait de :
MAGIC RPM #118


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