Le gai
mélancolique
Dès Fantaisie Militaire, Alain m’avait dit qu’il ne
comptait sans doute pas faire de tournée, mais enregistrer un autre album.
Comme s’il avait voulu pousser plus loin le concept de Fantaisie Militaire,
à la manière de quelqu’un qui écrit un livre en deux tomes. De plus, on avait
des textes en chantier, et des idées auxquelles il tenait beaucoup, mais qu’on
n’avait pas réussi à exploiter. On possédait donc déjà la matière première. En
fait, on s’est remis au boulot rapidement, c’est-à-dire dès 1998, l’année même
de la sortie de Fantaisie Militaire. Pour moi, c’est moins grave parce
que je ne suis pas exposé publiquement, mais j’ai eu le sentiment qu’il avait à
subir le poids du succès. L’accueil critique autour de ce disque l’a un peu
freiné. Il s’est demandé s’il allait être à la hauteur pour le suivant. Mais
nous avons continué notre cheminement comme si de rien était. En revanche, ses
réponses ont été beaucoup plus longues à obtenir.
Il y avait chez lui une
demande d’assimilation et de réflexion plus profonde et moins instinctive. Je
ne peux donc pas dire que L’Imprudence a été un album facile à écrire.
Pour ma part, ça a été beaucoup de pages noircies, de fignolages. Il s’avère
que le premier morceau à avoir vu le jour, pour parler d’une idée antérieure,
est celui qui fait l’ouverture, Tel. On avait déjà des blocs comme “Tel
Attila/Tel Othello” pour Fantaisie Militaire, ainsi que ce passage
de La Ficelle : “Je ne suis pas cruel/Juste violent”. À
l’origine, ces deux chansons en formaient une seule, et il était même question
qu’on la donne à Jane Birkin. J’avais même travaillé avec elle sur ces deux
idées parallèles qui sont finalement devenues séparées. L’histoire de Tel
et de “Tu l’auras toujours ta belle gueule/Dans quel étang” remonte à un
texte que j’ai écrit, autant que je me souvienne, en 1980. J’ai dû lui
soumettre en 1990 et il sort seulement aujourd’hui. Il a donc fallu vingt ans
pour que ce thème sur le narcissisme d’un homme vieillissant arrive à prendre
forme. J’ai cette expression qui résume toute l’histoire : pour faire une
chanson, il faut vingt minutes et vingt ans. (Sourire.)
EN DANGER
Dans la discographie d’Alain, il y a les albums auxquels
j’ai assisté à titre de copain à l’enregistrement, comme Roman-Photos, Play
Blessures avec Serge Gainsbourg, ou Figure Imposée, et ceux pour
lesquels j’ai collaboré, à partir de Novice. Attention, je ne m’arrête
pas seulement à l’écriture. Pendant des années, j’ai aidé Alain à faire des
maquettes. Dans l’aventure à Memphis sur Osez Joséphine, on avait un
dialogue à trois avec le réalisateur Phil Délire. Idem sur Chatterton.
Pour Fantaisie Militaire, je n’y étais pas. Quant à L’Imprudence,
c’est musicalement plus un bébé que les autres. Parce qu’Alain a ceci de
génial, c’est qu’il sait mettre en danger ses collaborateurs. Il préfère les
laisser avoir libre cours à leur imagination que de leur donner des
indications. De même que pour les textes, il ne me définit aucune forme
d’écriture. Sur Mes Bras, une chanson à laquelle je suis
particulièrement sensible parce que je connais la vie de ce garçon, je trouve
qu’il y a un décor de vieux paquebot des années 30, avec de la moquette rouge.
Il y a cette espèce d’ambiance complètement intemporelle, avec le superbe piano
de Steve Nieve. D’ailleurs, j’ai vu Alain pleurer en studio sur le final “Mes
bras connaissent/Mes bras connaissent”, et ça m’a remué de la tête aux
pieds. Il y a une densité émotionnelle qui équivaut, selon moi, à Avec Le
Temps de Léo Ferré. En restant seul derrière la console aux côtés de Jean
Lamoot, j’avais l’impression que le capitaine lui avait confié le commandement
du paquebot, d’autant qu’un studio peut évoquer une salle des machines. De
temps à autre, on pouvait se dire qu’il y avait une vague de violons à bâbord,
des guitares dangereuses à tribord. Dans les programmations de Mobile In
Motion, le duo suisse electro, il n’y a pas de lourdeur mélancolique, mais une
espèce de légèreté. Moi-même, je me définis comme un gai mélancolique. Il
existe une esthétique de la mélancolie, comme on la retrouve dans certaines
mélodies de Debussy ou Ravel. Ce qu’a fait Mobile In Motion est beau, élégant.
Curieusement, les albums les plus sombres sont ceux qui sont les plus
sophistiqués musicalement. D’ailleurs, il y a des moments où ce n’est pas la
peine de dire les mots, la musique suffit. Je n’entendais peut-être pas pousser
à ce point-là le côté crépusculaire. Mais ce n’est pas à moi de le juger,
c’était l’humeur d’Alain à un moment donné. Et je ne l’ai pas vu dans état de
franche gaieté. (Silence.)
Sur Fantaisie Militaire, il était déjà très
mélancolique. Dans un texte, s’il y avait quelque chose qui allait vers un peu
de légereté ou qui était trop basé sur des jeux sonores, je voyais assez vite
qu’il n’était plus intéressé. Une chanson comme Je Me Dors est devenue à
la fois désespérée et cynique. À l’origine, il y avait pourtant des formules
qui auraient pu la rendre plus “light”. Avec Je Me Dors, on aurait pu
très bien imaginer des cocotiers sur la plage… J’ai eu l’impression que ça
tirait toujours vers le noir. Je dirais qu’on a trouvé un style d’écriture,
mais surtout pas un système, un mot que je n’aime pas. Écrire, c’est se
remettre en cause en permanence. Parfois, j’ai l’impression d’atteindre mes
limites. On travaille par allers-retours, et il y a aussi des idées fournies
par Alain. Ce qui est le cas de Dans La Foulée.
Le sujet de Marie-Josée
Pérec lui était cher, il voulait parler de ces gens qu’on idolâtre et qu’on
descend en flammes au premier faux-pas. Lui-même l’a connu dans sa carrière,
donc il sait ce dont il parle. Mes Bras, à l’origine, est parti autour
du thème “Je braconne”, c’est-à-dire je mène en apparence une vie en
apparence normale, mais je vis en réalité dans une école buissonnière. C’aurait
pu être une chanson d’une certaine gaieté, mais elle a ensuite complètement
dérivé. L’expression “Mes bras connaissent” est d’Alain, avec les
sous-entendus “connasse” et “braconnage”. C’est le garçon qui en a marre qu’on
lui demande de vivre. En fait, l’album est à l’arrivée l’inverse de ce qu’il
m’avait présenté après Fantaisie Militaire. Quand je lui ai dit, il m’a répondu en souriant : “Pourquoi, c’est la
première fois que je te fais le coup !”.