Interviews
2 janvier 2008
Perio : Article – novembre 2007
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Perio : Article – novembre 2007

Groupe transatlantique et itinérant, Perio a trouvé mieux qu’une maison : un chez-soi en la personne d’un troisième album, The Great Divide, qui survient huit ans après son prédécesseur, mais repositionne avec force et accomplissement une musique dont le temps s’est avéré le plus sûr compagnon. [Article Julien Welter].

Perio en la demeure
Qui a deux maisons perd la raison”, maintient le proverbe. Ce n’est pas le cas de Perio, dont la carrière intermittente (trois albums en treize ans), marquée par un aller-retour France-USA, s’est justement bâtie sur ce parcours géographique au lieu d’en pâtir. The Great Divide, qui clôt aujourd’hui cette trilogie assumée comme telle, n’est donc pas un disque miraculé, mais une œuvre aboutie où se révèle la force de caractère de son auteur principal, Éric Deleporte. Le regard perçant et le phrasé précis de ce Nantais longtemps expatrié se conjuguent à son amour d’une americana aux motifs nets, parcourue par les reliefs des guitares et distinguée par un anglais sans accent qui sait se faire mélodieux sur disque, grâce à un timbre parfois haut perché dont il exploite l’originalité avec efficacité et sans afféteries. Éric est désormais seul aux commandes de ce qui fut longtemps un duo formé avec sa compagne Sarah Froning : “Je suis rentré en France il y a trois ans. Sarah, qui est américaine, a donné naissance à notre enfant. Son doctorat en anthropologie l’amène à travailler avec les Indiens d’Amérique, et elle ne participe plus au projet. Le titre du disque a autant à voir avec cette décision qu’avec la division de l’Est et de l’Ouest des États-Unis, même si la remarque est également valable pour l’Australie, où un Canyon sépare littéralement le pays en deux et se nomme The Great Divide. J’aime brouiller les pistes et les multiplier au cours du disque ou du livret intérieur, auquel je tiens. Si l’auditeur se pose des questions, j’ai gagné quelque chose. (Rires). J’apprécie aussi de mettre à profit chacune des étapes de ma vie au moment de composer”. Le voyage a débuté à Nantes, où s’illustre au début des années 1990 un Dominique A tout prêt de révéler sur Lithium une Fossette jusque-là inconnue du landernau hexagonal, et en première partie duquel se produit Perio : “J’ai travaillé sur quelques arrangements pour La Fossette (1992) et Si je Connais Harry (1993), j’ai joué des guitares sur La Mémoire Neuve (1995)”. Les affinités l’amènent rapidement à la publication sur Lithium de l’acoustique et serein Icy Morning In Paris (1994), le premier album de Perio, où Sarah et Éric chantent de manière simultanée. Sa pochette esthétique et martiale, qu’on attribuerait plus volontiers à Human League ou Ultravox, atteste déjà de cette volonté de ne pas s’en tenir à la surface des choses.

Aucune discipline
Quelques mois plus tard, Éric fait le grand saut avec Sarah, d’abord à Birmingham, Alabama, puis à New York, enfin à Chicago. “Nous sommes à la base un couple franco-américain et je voulais tenter l’expérience américaine, même si ce n’était pas évident tous les jours d’être signés sur un label français. Des distributeurs étaient toutefois intéressés, ils sont différents selon que tu te trouves au Nord, à l’Ouest, dans le Midwest. C’est vertigineux !” Débrouillard, notre homme a un atout. Diplômé de l’école des beaux-arts de Nantes, il trouve du travail outre-Atlantique dans le domaine du graphisme, pour le magazine féminin Jane, le mensuel de haute couture W et pour Hachette Filipacchi à New York, dont il démissionne afin de rejoindre un label de hardcore, Victory Records, spécialisé dans le marché des teenagers. Le couple contrebalance la situation atypique de Perio par la possibilité de nouer des contacts sur place, jusqu’à enregistrer un deuxième Lp, le plus ample et électrique Medium Crash (1999), à nouveau publié par Lithium mais parcouru cette fois par l’alternance des voix. Cette activité musicale en pointillés ne semble pas entraver l’inspiration de l’intéressé : “Je n’ai pas de discipline. J’aime bien me remettre à écrire après quelques dates de tournée, car la scène apporte des idées, me donne du punch. Elle permet de rencontrer des musiciens et, comme un levier, de passer plus facilement à autre chose. À Chicago, j’ai fait la connaissance de Mick Turner, le guitariste de Dirty Three, qui travaillait sur un disque solo, sur un projet parallèle avec le batteur du groupe de Jim White, baptisé Tren Brothers, et sur Bonnevill, un duo avec son épouse d’alors Jessica Billey ! Je l’ai vu sur scène dans un club du quartier ukrainien, The Empty Bottle. Je l’ai abordé, il était adorable, et nous avons réalisé que nous étions voisins. Malgré son emploi du temps, il m’a tout de suite invité à jouer chez lui, où il disposait du matériel que je n’avais pas pu acheminer. Son jeu m’intéresse beaucoup. La guitare, c’est vraiment important pour moi, mais son style est différent du mien, il pouvait coller à la musique de Perio et lui donner plus d’ouverture. Dans son grenier, nous avons enregistré Where Echoes Bounce, un morceau qui se trouve sur The Great Divide, en compagnie de Darren Richard de Pinetop Seven. Cet album s’est bâti de temps à autre, une batterie par-ci, une ligne de basse par-là”.

Au final, le son, affirmé, est à mille lieux du lo-fi ou de l’antifolk. Les paroles ne fléchissent pas vers la verbosité, quand la musique ne cède pas à un minimalisme convenu et mécanique, sans dissimuler pour autant de ces astuces plus fumeuses que savantes. Malgré l’exigence, la musique de Perio laisse une impression d’aisance. Éric semble trouver une amorce, un gimmick, et le morceau vient naturellement, jamais poussif. Il préfère l’évocation, chose un peu rare quand on aime le rock et les guitares : “Une fois encore, je dois beaucoup aux rencontres. Le comportement des gens est différent de Chicago à Los Angeles, et cela modifie ton a priori et ta manière d’écrire, qui gagne en précision. Je sais que je peux tomber dans la routine et ces rencontres m’apprennent à remodeler ma musique tout en m’obligeant à l’épurer et à accrocher l’oreille. J’ai toujours quelques idées en devenir, mais si la chanson est là, elle est là. Ça je le sais. C’est tellement dur de se faire connaître et je tenais à avoir quelques titres susceptibles de passer en radio, sans compter que ce troisième album aurait dû sortir depuis longtemps, mais Lithium a mis la clé sous la porte. La frustration a favorisé sa nature électrique ! (Rires)” À son retour en France, Deleporte retrouve des amis de longue date, jamais perdus de vue.

Il enregistre et tourne avec Pierre Bondu, dont le coup de main permet de finaliser The Great Divide. Via MySpace, il découvre le travail d’un nouveau label, Minimum, qui sort à l’automne ce disque bonifié par l’expérience de l’âge, une synthèse de ses deux prédécesseurs dont les rééditions sont d’ailleurs programmées pour l’année prochaine. Il a retrouvé un poste de graphiste dans une grande maison d’édition à Paris, et se consacre parfois à la maquette des biographies musicales, à un moment où la littérature rock est mieux considérée. “Le livre et la musique demeurent deux sphères distinctes, mais à l’heure du Mp3, si on aime perpétrer l’intérêt pour l’aspect visuel dès qu’on parle de musique, interpeller l’œil et ne pas s’en tenir au seul objet de l’ordinateur ou de la télévision, il y a des idées à proposer… (Rires.)” Comme le disaient ses anciens camarades de Lithium, le groupe Mendelson, l’avenir est devant.

Julien Welter

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