Disque oublié
22 janvier 2014
Album oublié – 22/01/14
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Album oublié – 22/01/14

Retour sur un grand disque (quasiment) jamais réédité avec Sometimes That's All We Have (1989), le premier album pour le label Creation du groupe californien The Sneetches.
LE CONTEXTE
Ça commence par voler haut, très haut : la sonde spatiale Voyager 2 navigue au-dessus de Neptune. Sur terre, on rêve encore de la conquête de l’espace. Une autre grande conquête va surgir, celle de la liberté. À Berlin, le peuple est enfin réuni après avoir pété le mur. Le Nobel de la paix est empli de sagesse en attribuant son prix au Dalaï-Lama. Pourtant, il existe encore de bons énervés. L’Ayatollah Khomeini s’est mis à la lecture, du coup, il veut tuer Salman Rushdie. En Roumanie, cela barde pour les époux Ceausescu, qui finissent fusillés devant les télés de la terre entière. Un spectacle sordide et une mise en scène spectaculaire de révolution comme le dirait Guy Debord. La révolution ? La France la célèbre sans couper de tête cette fois-ci. Et dans ce brouhaha insensé, que devient la musique ? Elle se désintègre majestueusement avec le dernier grand disque de la bande à Robert Smith. Depeche Mode foule la terre entière en noir et blanc, les Pixies, eux, signent leur album le plus abouti. Felt boucle son incroyable décennie, Nirvana gigote et New Order améliore sa technique. Un sacré foutoir, quoi.

LE GROUPE
Au début des années 80, Matt Carges picole dans pas mal de rades du côté de San Francisco. Il admire Howard Devoto et l’esthétique punk en général. Il croise durant l’une de ses bitures Mike Levy. Les deux sbires partagent la même rancœur adolescente et cette rancœur amène toujours les personnes à faire la même chose : rejoindre un groupe de punk tout pourri. Ils s’esquintent dans deux formations différentes. Le résultat est si prodigieux que Mike décide de stopper la musique. Un peu dépités, les deux amis vont enchaîner les petits boulots sordides, des labeurs qui leur laissent tout de même de la place pour leur imaginaire. On repense à Tom Waits qui notait sur des petits bouts de papiers, durant ces heures de travail dans une pizzeria, les paroles de ces futures chansons. Levy reprend peu à peu goût à l’écriture. Désormais, il veut créer un disque de pop music. Traquer la mélodie avec émotion et justesse, comme le faisait son mentor Arthur Lee. The Kinks, The Beatles et The Beach Boys font partie également de ses messes quotidiennes. Les deux apprentis musiciens se mettent à composer comme des fous. Lights Out! With The Sneetches (1988) voit le jour. Intemporel, le disque a tout d’un suicide commercial dans ces années où le rock ultrasophistiqué continue sa mue. Évidemment, il se vendra à peu d’exemplaires. Comme on le dit souvent, il y a de très bons groupes à San Francisco, mais le reste du pays ne le sait pas… Sauf Alan McGee, le patron de Creation Records, qui fera signer la formation sur le prestigieux label pop. The Sneetches pense tenir alors sa bonne étoile.


L’ALBUM
San Francisco est un territoire pop à part. Les longues brumes matinales qui encerclent la baie s’associent mystérieusement aux fracassants rayons du soleil. La joie dégueule la nostalgie – le présent a comme la saveur d’un souvenir imprécis. Ce n’est certainement pas un hasard si Jack Kerouac a mis en scène une partie de ses clochards célestes dans cette ville bouffée par les paradoxes. Le brouillard formé par les hurlements de l’océan pacifique a engendré un bon nombre d’artistes. Cette tristesse insondable et cette luminosité à la fois crue et douce traversent 41 (1994) de Swell, les premières élégies du Red House Painters de Mark Kozelek ou encore les plaintives remontrances électriques d’American Music Club. Un drôle d’endroit où la joie païenne de la génération hippie est digérée par une neurasthénie toute puissante. The Sneetches, c’est cette métamorphose-là, le passage de l’innocence originelle à la culpabilité forcenée. C’est la vaillante douceur de The Zombies, la classe surannée et hermétique de The Left Banke et, bien sûr, la folie solaire, increvable des Beach Boys. Sometimes That’s All We Have est un moment de cette odyssée pop californienne. Un moment pur, où les grandes évaporations rendent l’atmosphère doux et étouffant. La composition Don’t Turn Back, par exemple, est comme saisie d’une étouffante fraîcheur pareille au parfum parfois trop prenant du lys. Empty Sea rappelle pourquoi le groupe est signé chez Alan McGee, avec cette morgue britannique à la Stone Roses. La photographie d’Éric Auerbach qui orne la pochette raconte parfaitement la musique de Mike Levy et de ses camarades. Quelques gouttes de pluies plaquées sur un bleu froid et énigmatique.

Une saudade souveraine, un parfum d’humus, une averse intime et troublante, un blues anachronique et hors de portée…Voilà ce qui compose ce merveilleux album. La chanson Sometimes That’s All We Have est un choc qui ondule, trouble avec ses guitares et ses arpèges vermoulus. L’impression d’entendre les Beatles enfermés dans l’émouvant sarcophage d’un sous-marin qui n’est plus jaune pétaradant mais bien serti par le bleu nuit des abysses. Le métal glacé du regret. Mrs. Markle est une comptine follement anglaise et adorablement passéiste. Parfois, lorsque le tempo s’accélère (Nowhere At All), The Sneetches ressemble à d’autres magnifiques perdants : Big Star. Les sens déréglés et la déprime radieuse forment ce standard intemporel qu’est Another Shitty Day. La relecture des années pop et psychédéliques par The Sneetches deviendra, avec le temps, plus singulière que celle proposée plus tard par The Olivia Tremor Control ou encore Beulah. Car sous un aspect classique et appliqué, la musique de The Sneetches opère comme une folie douce, un jeu de transgression. Elle pourrait faire penser à Catherine Deneuve dans Répulsion (1965) de Roman Polanski. En apparence tout à fait dans la norme, passe-partout, mais torturée et tragique intimement. Une étrange surprise, donc. En fait, ce disque, c’est un peu l’histoire d’un fan des sixties qui se rend, énamouré et aveuglé, à Haight-Ashbury – quartier et centre spirituel du mouvement hippie et de la contre-culture à San Francisco – et qui fait la découverte d’un endroit vide, serein et mélancolique. Une rencontre inattendue. The Sneetches signe un beau tourment qui reste une énigme et si l’envie nous prend encore de l’expliquer, on devrait suivre le conseil de John Fante : Ask The Dust.

LA SUITE
Le duo formé par Matt Carges et Mike Levy est rejoint par deux Anglais – Daniel Swan à la batterie et Alejandro Palao à la basse. Deux gars exotiques comme l’explique Levy : “Ils peuvent sortir en costume trois pièces même s’il fait quarante degrés !” Sometimes That’s All We Have ne rencontrera pas le succès, McGee concentrant ses efforts sur The Stone Roses et The House Of Love. La pop 60’s et la pose Rickenbacker ne retiendront aucune attention. Levy s’en fiche et souhaite réaliser un de ses vieux rêves, jouer et composer avec Chris Wilson des Flamin’ Groovies. Mais il faudra patienter un peu. Slow (1990) sera un excellent temps d’accalmie. Disque exposé à une production lisse et froide, datée, il n’en demeure pas moins un magma où l’on retrouve les influences majeures : The Beach Boys, Love. Mais aussi percent les invasions shoegaze et autres tendances du moment. Un beau disque d’usure et de compromis qui vieillit, paradoxalement, formidablement bien. La collaboration avec Chris Wilson suivra ce nouvel échec. Chris Wilson And The Sneetches (1993) est assez conventionnel, on n’y retrouve plus The Sneetches comme accompagnateurs que créateurs. Se fendille, déjà dans l’horizon, une sereine étoile noire. Le groupe, usé, vend peu. Cette beauté triste, cette mine austère et tourmentée se retrouvent tout au long de Blow Out The Sun (1994). Dans ce grand disque de fin, on retrouve l’une des plus belles ballades de The Sneetches : A Good Thing. Attention ! Cette chanson peut changer votre vie. Vous savez ce qui vous reste à faire : écouter The Sneetches. La fin est d’une banalité affligeante et révoltante. La bande se sépare et les différents essais en solitaire ne rendent pas la même fraîcheur. Alors on repense, ému comme d’autres, à Bernard Lenoir qui, à chaque fois qu’il les programmait, nous disait : “Qu’est-ce qu’ils attendent pour devenir le meilleur groupe du monde ?”


Lyonel Sasso

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