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5 septembre 2019
Adam Green et son petit jardin secret
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Adam Green et son petit jardin secret

Adam Green, légende du lo-fi depuis les Moldy Peaches, publie conjointement un album et un roman graphique, le 6 septembre, situés aux confins de l’âme humaine, des forces qui régissent l’univers, miroirs de sa conscience affirmée et de son esprit zinzin.

Il s’est écoulé trois années depuis sa délirante adaptation à l’écran du conte oriental Aladdin – des décors en carton-pâte et papier-mâché inspirés de l’art brut de Dubuffet, dans lesquels des personnages loufoques incarnés par Macaulay Culkin, Devendra Banhart ou encore Natasha Lyonne se disputaient la vedette. Le tout était filmé à l’iPhone dans un entrepôt de Brooklyn, repaire historique de la scène anti-folk. Que s’est-il passé, depuis, pour Adam Green, mascotte officieuse de ce courant depuis les Moldy Peaches ? En réponse à cette question anodine, le New Yorkais de 38 ans évoque sa curieuse envie de réaliser un film sur la guerre et la vie après la mort, où humains et robots-insectes s’affronteraient dans un délire à la Starship Troopers. Faute de moyens, le film est devenu un roman graphique. À la fin de son laïus d’une dizaine de minutes, le souffle d’Adam Green semble court.

Le crooner est impatient et plein de vivacité. Il se tortille sur sa chaise, éclate de rire béatement quand il se perd dans ses monologues intérieurs et conserve une faculté à s’émerveiller à la manière d’un enfant. «Je suis un vilain garçon, un peu idiot, évalue-t-il, mais pas si mauvais au fond. J’essaie de protéger ce que j’appelle ma muse, c’est-à-dire un petit jardin secret niché dans mon esprit, un endroit très spécial, naïf, où je cultive toutes mes idées. C’est une affaire privée. Je n’autorise personne à y entrer pour qu’il reste pur.» Il marque une pause. «Ça paraît insensé dit comme ça». Il semble craindre sincèrement d’être pris pour un illuminé, sans mesurer que c’est tout l’intérêt de ses deux fantaisies créatives, le roman graphique War and Paradise et son album Engine of Paradise. Adam Green exerce en fait une charmante désinvolture. Ses responsabilités de père – il a deux filles, Zeba, cinq ans, et Roxana, sept mois – ne l’empêchent pas de rester un gamin dans sa tête. «Je suis un père hyper prévenant, qui lit des histoires à ses enfants, mais dès qu’ils sont au lit et que je referme la porte de leur chambre, je repars aussitôt dans mon Arcadie personnelle».

Il faut se souvenir que l’auteur-compositeur est précoce – il avait seulement douze ans quand il a commencé les Moldy Peaches. La quarantaine approchant, il voue toujours un véritable culte au personnage de bande-dessinée Garfield – il baptisait ainsi son premier album solo. «C’est un personnage très français, justifie-t-il. Il aurait pu appartenir au décadisme. J’ai toujours pensé que mes personnages s’en rapprochaient d’une façon ou d’une autre.» Celui de War and Paradise s’appelle Pausanias, un géographe de la Grèce antique transformé ici en explorateur averti de l’âme humaine, engagé dans une croisade contre la corruption de son État, Regular Town – au même endroit où se déroulait l’action d’Aladdin. On y croise le groupe Nirvana, des marchands d’avenir, des robots-insectes doués d’empathie et sexuellement actifs, des pillards d’âmes à la solde d’un Dieu aux milles sexes, camé, corrompu et cannibale, et même un sosie de Donald Trump. Chaque personnage, dessiné à six mains avec l’ex-Moldy Peaches Toby Goodshank et le superviseur d’effets spéciaux Tom Bayne, semble avoir hérité du costume d’Obélix avec un côté bouffon assumé.

Esprit malade

Adam Green s’applique depuis plusieurs années à proposer des œuvres totales, où l’art visuel a fini par s’immiscer sur le terrain de jeu du musicien. «Je m’attache à créer des mondes immersifs, décrit-il. Je veux idéalement contrôler le plus de choses possibles à l’intérieur de mon univers visuel, avec le script et mes dialogues poétiques, puis imaginer toute cette musique qui accompagne l’action et la sculpter. J’ai presque une connexion spirituelle entre ce qui se passe dans ma tête et ce que j’en fais à l’extérieur.» Le film The Holy Mountain de Jodorowsky (1973), récemment revu, a réveillé en lui une envie de voir et donner à voir ce qu’il y a dans sa tête. «Une pièce de théâtre se joue à l’intérieur de ma boîte crânienne et j’en suis le spectateur, tel un jongleur qui s’amuserait avec les mécanismes de ma conscience ou un horloger qui chercherait à désosser l’ensemble pour comprendre comment tout cela fonctionne. Mon moteur, c’est cette recherche introspective. Je cherche à déterrer mes paysages intérieurs pour les montrer au monde.»

Pendant qu’il écrivait les dialogues de War and Paradise, des fragments et des lignes ont formé les chansons de son neuvième album solo, Engine of Paradise[1]. Il s’agit de deux projets distincts sur une variation du même thème : être possédé par la technologie. «C’est terrorisant de voir à quel point les gens sont dépendants de leur portable, mais ce qui m’effraie encore plus, c’est la désinformation, les fake news», confirme-t-il. Les paroles de Freeze My Love nous offrent de sombres perspectives d’avenir, passablement apocalyptiques.

Il émane de ces neuf chansons pour vingt-et-une minutes une atmosphère médiévale, carnavalesque, comme dans ses peintures. «Je fantasme que des personnes du futur, des robots, tombent là-dessus et pensent que c’est l’œuvre d’un personnage du Moyen-Âge», assume-t-il. L’ex-Moldy Peaches a enregistré ses chansons avec des bandes analogiques, à Brooklyn, dans le studio de son ami Loren Humphrey avec, dit-il, le matériel qu’a utilisé Serge Gainsbourg pour enregistrer Histoire de Melody Nelson en 1971. James Richardson de MGMT, Jonathan Rado de Foxygen et Florence Welch se sont invités à la fête de ce troubadour qui se verrait bien endosser le costume du circassien après celui du crooner. “This world could be a paradise – A 3-D Model – Where you summon all these loves of mine – Who can actually sing («Ce monde pourrait être un paradis – Un modèle 3D – Où vous invoquez tous mes amours – Qui peuvent réellement chanter») : ces quelques vers en introduction de l’album résument sa profession de foi. Le grain de folie avec lequel il dirige sa vie, Adam Green nous invite à l’adopter aussi.

Texte Alexandra Dumont
Photographie Julia Borel pour Magic

[1] Sortie le 6 septembre sur le label de Danger Mouse, 30th Century Records, retrouvez la chronique dans notre numéro 217

Repères
1981 : Naissance à Mount Kisco (Westchester, New York), le 28 mai
1993 : À 12 ans, il forme The Moldy Peaches avec Kimya Dawson
2001 : Parution de l’album éponyme The Moldy Peaches, bientôt culte
2002 : Premier album solo, Garfield
2003 : Deuxième album solo, Friends of Mine, son chef-d’œuvre
2005 : Troisième album solo, Gemstones
2006 : Quatrième album solo, Jacket Full Of Danger
2008 : Notoriété mondiale pour The Moldy Peaches grâce au titre Anyone Else But You, placé dans la BO du film indépendant Juno
2013 : Album à deux voix avec Binki Shapiro
2016 : Huitième album et film, adaptation cartoonesque du conte oriental Aladdin
2019 : Sortie simultanée du roman graphique War and Paradise et son album Engine of Paradise
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