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Entrevue - 05/02/10 de Toro Y Moi

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Dernier émule de cette chillwave qui n’en finit plus de rafraîchir les blogs, Toro Y Moi plante ses banderilles dans la nuque de l’électronique à la coule. Rencontre furtive avec le jeune Américain Chaz Bundick, qui concilie candeur et virtuosité sur son envoûtant premier album Causers Of This. [Article Estelle Chardac].

En 2010, la discrétion reprend ses droits. L’heure du grand déballage, entretenu sur les blogs, MySpace, Facebook, puis, comble du malaise, sur Twitter, dont l’approvisionnement quotidien remet une couche écœurante de marmelade dans l’indigestion de “moi” (se référer à l’étrange épisode de Kristin Hersh détaillant minute par minute sa tristesse à la mort de Vic Chestnutt), semble bel et bien reculer telle la dernière déferlante du tsunami, laissant un champ de ruines et de possibles derrière elle. Comme pour contrecarrer cette débauche d’épanchements publics, une nouvelle salve de blogueurs-musiciens poste façon minimaliste, tout en laissant sa musique nimbée de mystère gambader librement sur le canevas numérique. La stratégie de l’invasion suggérée s’avère payante. De Washed Out à Neon Indian, cette parade de solitaires de la bidouille a même son nom barbare à elle, la chillwave, qui rince le hip hop cotonneux dans un folk incantatoire et le fait sécher en plein soleil hawaïen. Réussissant ainsi en un tournemain à oxygéner l’air saturé d’informations du Net qui finit par masquer l’essentiel ; les paysages derrière la fenêtre, le rêve derrière le quotidien, les idées derrière le cynisme. Légèreté, douceur, simplicité et modestie, bricolage et curiosité sont les maîtres mots de cette très jeune fratrie, où le débraillé Toro Y Moi fait figure de cadet foufou (et Washed Out, son ancien complice dans Lifepartners, de faux jumeau).

Même si sa popularité croissante le réjouit, l’Américain semble sincère quand il avoue “faire tout cela par plaisir personnel. Je ne veux pas avoir l’air ingrat, mais je serais très heureux si les gens n’aimaient pas ce que je faisais. Je puise seulement dans tel genre ou tel son parce que je suis dicté par mes envies”, poursuit cet enfant gâté du DIY. Comme ses congénères de la lo-fi 2.0, l’intrépide Chaz Bundick n’écarte aucun moyen pour parachever son développement musical. La culture paupériste de ses aînés, bien commode pour masquer la paresse éventuelle, très peu pour lui : s’il attrape effectivement tout ce qui lui tombe sous la main pour en extraire le précieux nectar sonore, l’amateur n’oublie jamais de s’en montrer à la (h)auteur. “Parfois, je commence une chanson avec des samples, que je finis par enlever. Parfois, l’idée vient d’un piano ou d’une guitare et progresse à partir de là. Pour des gens sans formation technique comme moi, il est tout à fait possible de bidouiller et faire naître d’heureux accidents. J’utilise ce que j’ai et je connais les limites de mon équipement. Mais si je choisissais de me cantonner à un seul genre, une seule technique ou un seul son, là on pourrait dire que la lo-fi est une revendication pour moi. Ce n’est pas le cas”, explique Chaz, mélomane hyperactif élevé au grain par ses deux parents.

Si son premier album, Causers Of This, dévoile une telle palette de sons chamarrés, d’ondulations mélodiques déphasées, de rythmes étouffés passés dans un filtre house, c’est aussi grâce à eux. Leur gigantesque collection de disques a ouvert l’appétit de musiques du frêle nerd, même s’il dit toujours revenir aux même disques, avec, dans le peloton de tête, Donuts (2006) de J Dilla, Loveless (1991) de My Bloody Valentine, Daydream Nation (1988) de Sonic Youth et Sunflower/Surf’s Up (1970) des Beach Boys. Il cite aussi Weezer, abondamment décortiqué avec son groupe de lycée, et Daniel Johnston, récemment croisé sur le chemin du succès (“Un moment choquant, paralysant”). Et ces parents si cultivés, que pensent-il des œuvres de leur rejeton ? “Ils adorent”, s’amuse-t-il, presque gêné. “Ma mère tient beaucoup à rester au courant des musiques actuelles. À Noël, je lui ai offert l’album de Sébastien Tellier. Quant à mon père, il aime les groupes moins récents, comme Sonic Youth ou Devo. Mais tous deux sont capables de l’apprécier et de s’y retrouver”.

FRIENDS
Formé au piano sur insistance maternelle, le natif de Columbia, Caroline du Sud, se sait très tôt destiné à la musique, pas comme on entre en religion, avec la foi inébranlable qu’elle viendra vous lustrer l’âme, mais avec le pragmatisme d’un artisan déterminé à faire du bon travail et l’application méticuleuse à laquelle sa formation de graphiste le prédispose. Certains se détourneront pour cette raison de cet album frais, telle la brise estivale qui balaye l’incertitude, effleurant le crépit de l’émotion sans jamais vraiment s’y accrocher. Un oubli du “je” narcissique et du moi annoncé qui a donc le défaut de ses qualités. Qu’importe, cette musique a encore le temps de gagner quelques bleus à l’âme et de saigner aux entournures. À moins que ce ne soit déjà pour demain, un deuxième album de Toro Y Moi étant prévu avant la fin de l’année, toujours chez Car Park. Manière de s’extraire aux forceps d’une ornière stylistique un peu étouffante ? L’accusé secoue la tête de toutes ses lunettes. “Faire un deuxième album cette année ne signifie pas que je me sois lassé de mon domaine d’expertise”, tempère-t-il. “Je ne crois pas encore avoir défini un «son typique» avec ce projet. D’ailleurs, l’idée, c’est plutôt d’évoluer en permanence. Je n’aime pas faire que de la musique électronique. Le deuxième Lp montre des traces d’influences 60’s et 70’s. Depuis que j’ai commencé à écrire des chansons, j’ai essayé de me poser des défis aussi souvent que possible”. Ses résolutions pour 2010 y ressemblent aussi : parcourir le monde en sac à dos, apprendre le yoga et retourner sur les traces de sa famille aux Philippines. Ébloui par la “beauté préhistorique” de la route qui reliait Seattle au Montana lors de sa dernière tournée américaine, Chaz contemple le monde avec la sérénité de celui auquel l’avenir appartient encore. “Mais en ce moment je regarde surtout la première saison de Friends sur mon ordinateur. (Rires.)”

Estelle Chardac
MAGIC RPM  #139
article extrait de :
MAGIC RPM #139 Commander ce numéro
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