A lire
Formé à l’époque de la gauche plurielle
et de la France championne du monde de football, Junip est resté pendant douze
ans un groupe sans discographie. Le trio suédois, qui compte le baladin folk José González dans ses rangs, sort
enfin son premier album, l’immense Fields,
et nous confirme avec le sourire que tout vient à point à qui sait attendre. [Article Vincent Théval].
Ce fut longtemps l’un des plus beaux fantômes de la pop contemporaine, un groupe sans disque ou presque, qui existait surtout dans la tête et le cœur des trois Suédois qui l’ont formé au siècle dernier, sans se douter probablement du long et lent cheminement qui les attendait. Un chemin marqué par le succès, mais pas celui attendu. Pour notre part, on avait d’abord croisé Junip sur la compilation Cowboys In Scandinavia (2006) conçue par le label Fargo, où l’on pouvait entendre une reprise hantée du Ghost Of Tom Joad de Bruce Springsteen. De la poussière d’un enregistrement artisanal s’élevait un orgue sépulcral et la voix hagarde de José González, flottant sur une chanson qui n’avait plus grand chose de folk : “On ne se sent pas très proches de cette scène americana suédoise. D’une certaine façon, notre volonté quand on a commencé Junip était précisément de ne pas sonner comme ces groupes. C’est l’une des raisons qui nous a poussé à utiliser le Moog ou l’orgue. Et on voulait des chansons rythmées”, explique le barbu et souriant José González, visiblement heureux de parler du premier LP de son groupe, aux côtés du clavier Tobias Winterkorn (le batteur Elias Araya est dans la pièce à côté, très concentré sur son ordinateur). Les intéressés ont bien conscience de l’aspect un peu surréaliste de leur parcours, mais relativisent l’étape de l’album, enregistré depuis quelques temps et mouvement assez naturel pour le trio, qui a joué à merveille sur deux tableaux : se nourrir des sensations neuves d’un nouvel exercice et s’appuyer sur l’expérience des années.
Douze exactement, que José González est en mesure de résumer en quelques phrases : “Elias et moi avons formé Junip il y a douze ans. On joue ensemble depuis qu’on a quatorze ans, dans différents groupes punk et hardcore. J’avais deux ou trois morceaux acoustiques qu’il aimait bien et qu’on a voulu essayer au sein d’un nouveau projet. On a invité Tobias, qui avait un Moog et pouvait jouer des choses plus douces. On a donc créé Junip vers 1998, publié un 45 tours en 2000 (ndlr. Straight Lines) puis on a enregistré un album, que nous n’avons jamais sorti, ce qui est vraiment une bonne chose parce qu’il n’était pas bon. On a d’ailleurs jeté toutes les chansons qui étaient dessus. En 2005, on a sorti Black Refuge EP et puis cinq ans après, nous sommes là !” L’ellipse rend le garçon hilare, qui omet de préciser que personne n’a vraiment chômé pendant que Junip végétait dans un demi-sommeil rêveur : Elias a passé la première moitié de la décennie à étudier les Beaux-Arts en Finlande et en Norvège, Tobias enseigné à temps partiel, et José simplement vendu plus d’un… million de disques, avec deux disques très singuliers. Veneer (publié en 2003, catapulté dans les hit-parades en 2005) et In Our Nature (2007) sont des collections de chansons âpres portées par des reprises très judicieuses, qui en disent long sur l’horizon où le jeune homme promène son regard. Son tube mondial Heartbeats est une reprise de ses compatriotes de The Knife et il a livré une version sublime du Teardrops de Massive Attack. C’est peu de dire que le succès l’a désarçonné : “Ça a beaucoup changé ma vie. J’ai énormément tourné, sans finalement faire tant de musique que ça, en rejouant toujours les mêmes chansons. Et je me demande ce que j’aurais pu faire sans ce succès : peut-être trois albums avec Junip, quatre en solo… (Rires.) Mais ce n’est que maintenant que je retrouve le plaisir d’écrire et d’enregistrer, après avoir beaucoup trop tourné et cru un moment que je n’aimais plus la musique”.
JUNIP - Rope And Summit
GRANDIR
Junip est donc le parfait moyen pour revenir sur le devant de la scène, avec un enregistrement extraordinaire, d’une beauté magnétique, mélange de folk, krautrock et pop dont la nature a surpris jusqu’à ses auteurs (“Les nouvelles chansons m’ont semblé à la fois abruptes et étranges, mais j’aime ça. Même si je me suis demandé si le son n’était pas trop dur pour des chansons censées au départ être gentiment acoustiques”, avoue Tobias Winterkorn dans un éclat de rire). Mais qu’on ne s’y trompe pas, Junip n’est pas un simple véhicule pour les chansons de José González. Fields est une œuvre profondément collective, confirme Tobias : “On écrit à trois et on a construit un studio d’enregistrement dans notre local de répétition. Nous avons donc répété, joué, improvisé et enregistré dans un même élan, puis écouté le résultat à la maison. Et on prenait le meilleur de ce qu’on avait enregistré. Ensuite, José emmenait tout ça chez lui, écrivait les textes puis posait sa voix. C’est vraiment très confortable de ne pas avoir de contraintes liées au studio, de faire tout ça sans pression”. José précise cette démarche collective : “Je me souviens que quand on a commencé, j’avais quelques chansons prêtes mais ça n’a pas été si bien que ça d’arriver avec des morceaux presque finis, c’était bizarre. C’est plus marrant pour tout le monde si ce qu’on produit vient véritablement de nous trois, en même temps”. Le seul domaine où le songwriter intervient sans partage possible, c’est l’écriture des textes, qui charrient souvent des images assez fortes : “Les textes peuvent me venir de plein de choses. Je me suis assis devant mon ordinateur portable et j’ai cogité. Quand je bloquais, je lisais de la poésie sur Internet. Je prends des phrases de certains poèmes. C’est plus facile d’écrire en écoutant la musique que nous avons enregistré, sinon les options sont trop nombreuses.
La musique me guide, la mélodie est toujours là en premier et induit les paroles. En général, j’essaie de capturer des impressions. Rope & Summit, par exemple, sonne comme une chanson qui parle d’escalader une montagne mais en réalité elle évoque surtout l’idée de se fixer des buts et de batailler pour y arriver. Dans In Every Direction, je voulais avoir cette sensation d’ouverture, de liberté. Je chante «You’re the center and you’re always free, in every direction». Mais au départ, le texte était «You’re the center and you’re never free, in any direction». Je l’ai changé au dernier moment, avant d’enregistrer, parce que ça me semblait trop négatif. (ndlr. Tobias, ébahi, apprend ça pendant l’interview) Mais du coup, ça ne colle pas trop avec le reste des paroles, comme si le refrain disait quelque chose et le reste de la chanson l’inverse (Rires.)”. L’étape du premier album magnifiquement franchie, Junip va maintenant user ses chansons sur scène et promet de ne pas attendre douze autre années pour donner une suite à l’immense Fields. Parallèlement, José González a commencé à travailler sur son nouvel opus, qui pourrait bénéficier, juste retour des choses, de l’expérience du groupe : “Musicalement, travailler avec Junip m’a permis de grandir un peu, grâce au travail de production et au fait de jouer de beaucoup d’instruments, y compris certains avec lesquels on n’est pas très à l’aise. C’est amusant. Et j’ai deux ou trois chansons avec lesquelles je sens que je vais aussi pouvoir m’amuser et être moins direct en termes de production”. Avant cela, on pourra voir à l’automne un documentaire au titre parfaitement ajusté : The Extraordinary Ordinary Life Of José González.
Junip - "Always"
Ce fut longtemps l’un des plus beaux fantômes de la pop contemporaine, un groupe sans disque ou presque, qui existait surtout dans la tête et le cœur des trois Suédois qui l’ont formé au siècle dernier, sans se douter probablement du long et lent cheminement qui les attendait. Un chemin marqué par le succès, mais pas celui attendu. Pour notre part, on avait d’abord croisé Junip sur la compilation Cowboys In Scandinavia (2006) conçue par le label Fargo, où l’on pouvait entendre une reprise hantée du Ghost Of Tom Joad de Bruce Springsteen. De la poussière d’un enregistrement artisanal s’élevait un orgue sépulcral et la voix hagarde de José González, flottant sur une chanson qui n’avait plus grand chose de folk : “On ne se sent pas très proches de cette scène americana suédoise. D’une certaine façon, notre volonté quand on a commencé Junip était précisément de ne pas sonner comme ces groupes. C’est l’une des raisons qui nous a poussé à utiliser le Moog ou l’orgue. Et on voulait des chansons rythmées”, explique le barbu et souriant José González, visiblement heureux de parler du premier LP de son groupe, aux côtés du clavier Tobias Winterkorn (le batteur Elias Araya est dans la pièce à côté, très concentré sur son ordinateur). Les intéressés ont bien conscience de l’aspect un peu surréaliste de leur parcours, mais relativisent l’étape de l’album, enregistré depuis quelques temps et mouvement assez naturel pour le trio, qui a joué à merveille sur deux tableaux : se nourrir des sensations neuves d’un nouvel exercice et s’appuyer sur l’expérience des années.
Douze exactement, que José González est en mesure de résumer en quelques phrases : “Elias et moi avons formé Junip il y a douze ans. On joue ensemble depuis qu’on a quatorze ans, dans différents groupes punk et hardcore. J’avais deux ou trois morceaux acoustiques qu’il aimait bien et qu’on a voulu essayer au sein d’un nouveau projet. On a invité Tobias, qui avait un Moog et pouvait jouer des choses plus douces. On a donc créé Junip vers 1998, publié un 45 tours en 2000 (ndlr. Straight Lines) puis on a enregistré un album, que nous n’avons jamais sorti, ce qui est vraiment une bonne chose parce qu’il n’était pas bon. On a d’ailleurs jeté toutes les chansons qui étaient dessus. En 2005, on a sorti Black Refuge EP et puis cinq ans après, nous sommes là !” L’ellipse rend le garçon hilare, qui omet de préciser que personne n’a vraiment chômé pendant que Junip végétait dans un demi-sommeil rêveur : Elias a passé la première moitié de la décennie à étudier les Beaux-Arts en Finlande et en Norvège, Tobias enseigné à temps partiel, et José simplement vendu plus d’un… million de disques, avec deux disques très singuliers. Veneer (publié en 2003, catapulté dans les hit-parades en 2005) et In Our Nature (2007) sont des collections de chansons âpres portées par des reprises très judicieuses, qui en disent long sur l’horizon où le jeune homme promène son regard. Son tube mondial Heartbeats est une reprise de ses compatriotes de The Knife et il a livré une version sublime du Teardrops de Massive Attack. C’est peu de dire que le succès l’a désarçonné : “Ça a beaucoup changé ma vie. J’ai énormément tourné, sans finalement faire tant de musique que ça, en rejouant toujours les mêmes chansons. Et je me demande ce que j’aurais pu faire sans ce succès : peut-être trois albums avec Junip, quatre en solo… (Rires.) Mais ce n’est que maintenant que je retrouve le plaisir d’écrire et d’enregistrer, après avoir beaucoup trop tourné et cru un moment que je n’aimais plus la musique”.
JUNIP - Rope And Summit
GRANDIR
Junip est donc le parfait moyen pour revenir sur le devant de la scène, avec un enregistrement extraordinaire, d’une beauté magnétique, mélange de folk, krautrock et pop dont la nature a surpris jusqu’à ses auteurs (“Les nouvelles chansons m’ont semblé à la fois abruptes et étranges, mais j’aime ça. Même si je me suis demandé si le son n’était pas trop dur pour des chansons censées au départ être gentiment acoustiques”, avoue Tobias Winterkorn dans un éclat de rire). Mais qu’on ne s’y trompe pas, Junip n’est pas un simple véhicule pour les chansons de José González. Fields est une œuvre profondément collective, confirme Tobias : “On écrit à trois et on a construit un studio d’enregistrement dans notre local de répétition. Nous avons donc répété, joué, improvisé et enregistré dans un même élan, puis écouté le résultat à la maison. Et on prenait le meilleur de ce qu’on avait enregistré. Ensuite, José emmenait tout ça chez lui, écrivait les textes puis posait sa voix. C’est vraiment très confortable de ne pas avoir de contraintes liées au studio, de faire tout ça sans pression”. José précise cette démarche collective : “Je me souviens que quand on a commencé, j’avais quelques chansons prêtes mais ça n’a pas été si bien que ça d’arriver avec des morceaux presque finis, c’était bizarre. C’est plus marrant pour tout le monde si ce qu’on produit vient véritablement de nous trois, en même temps”. Le seul domaine où le songwriter intervient sans partage possible, c’est l’écriture des textes, qui charrient souvent des images assez fortes : “Les textes peuvent me venir de plein de choses. Je me suis assis devant mon ordinateur portable et j’ai cogité. Quand je bloquais, je lisais de la poésie sur Internet. Je prends des phrases de certains poèmes. C’est plus facile d’écrire en écoutant la musique que nous avons enregistré, sinon les options sont trop nombreuses.
La musique me guide, la mélodie est toujours là en premier et induit les paroles. En général, j’essaie de capturer des impressions. Rope & Summit, par exemple, sonne comme une chanson qui parle d’escalader une montagne mais en réalité elle évoque surtout l’idée de se fixer des buts et de batailler pour y arriver. Dans In Every Direction, je voulais avoir cette sensation d’ouverture, de liberté. Je chante «You’re the center and you’re always free, in every direction». Mais au départ, le texte était «You’re the center and you’re never free, in any direction». Je l’ai changé au dernier moment, avant d’enregistrer, parce que ça me semblait trop négatif. (ndlr. Tobias, ébahi, apprend ça pendant l’interview) Mais du coup, ça ne colle pas trop avec le reste des paroles, comme si le refrain disait quelque chose et le reste de la chanson l’inverse (Rires.)”. L’étape du premier album magnifiquement franchie, Junip va maintenant user ses chansons sur scène et promet de ne pas attendre douze autre années pour donner une suite à l’immense Fields. Parallèlement, José González a commencé à travailler sur son nouvel opus, qui pourrait bénéficier, juste retour des choses, de l’expérience du groupe : “Musicalement, travailler avec Junip m’a permis de grandir un peu, grâce au travail de production et au fait de jouer de beaucoup d’instruments, y compris certains avec lesquels on n’est pas très à l’aise. C’est amusant. Et j’ai deux ou trois chansons avec lesquelles je sens que je vais aussi pouvoir m’amuser et être moins direct en termes de production”. Avant cela, on pourra voir à l’automne un documentaire au titre parfaitement ajusté : The Extraordinary Ordinary Life Of José González.
Junip - "Always"