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Qui aurait pu croire qu'un jour la star Madonna chanterait un titre du quasi-inconnu Vic Chesnutt ? C'est chose faite désormais, sur la compilation Sweet Relief II, où le gotha du rock américain fête l'un de ses meilleurs auteurs-compositeurs. Un hommage au musicien, cloué par la paraplégie, autant qu'à ses chansons qui, elles, planent au-dessus des nuages. Son nouvel album About To Choke en témoigne : Vic Chesnutt est réconcilié avec les hommes. [Article et entretien : Hervé Crespy].
“Est-ce que la musique peut aider à la guérison ? Oui, Absolument. C'est pour cela que ce disque, Sweet Relief, est important pour moi. Pendant longtemps, on m'a dit que je ne pourrais pas faire carrière, assis dans mon fauteuil roulant. Je ne représentais pas l'image type du musicien rock américain, jeune, beau et en bonne santé, qu'on ne me verrait jamais sur MTV. J'y ai cru. Du coup, Sweet Relief est presque comme une revanche pour moi. Une revanche contre la bêtise des gens”. Au moment où Vic Chesnutt assène ces phrases, il ne peut se départir d'un large sourire. Soudain, ses yeux deviennent étincelants. Même si son corps tordu par la paraplégie est d'une maigreur effrayante, même si ses mains sont celles d'un vieillard rongé par l'arthrite, le visage de l'artiste respire la sérénité et le bonheur d'avoir conquis une certaine notoriété et, surtout, la reconnaissance de ses pairs, musiciens valides au bon cœur. Ceux-là mêmes qui nous livrent à longueur de disques leurs pauvres malheurs de jeunes gens bien portants, les Smashing Pumpkins, Soul Asylum, Garbage, Cracker, champions des affres de l'adolescence tourmentée, les voici porteurs d'eau au service de Vic Chesnutt et de ses chansons, bien trop graves et réellement “malades” pour leur inspiration névrotique de lendemains de cuite. De même que ces champions du tiroir-caisse, Madonna, Live ou Hootie & The Blowfish, trop contents de verser pour une fois dans le rock indépendant U.S., avec en plus, une bonne chanson à ajouter à leur répertoire ripoliné.
Un Cas Désespéré
“Sweet Relief est une fondation créée pour venir en aide aux musiciens américains atteints d'une grave maladie. Des groupes reprennent bénévolement les chansons de l'artiste en question. Les recettes du disques servent à payer les frais d'hospitalisation ou les traitements qui sont souvent coûteux. Mon amie Victoria Williams (ndlr : objet de la première compilation Sweet Relief) a pu grâce à ce disque se payer des soins pour sa sclérose en plaques. Pour moi… mon cas est plutôt désespéré ! (Rires.) Disons qu'il existe une manière d'intervenir chirurgicalement, une greffe de moelle épinière, mais l'opération est très longue, très dangereuse, mes centres nerveux peuvent être atteints, et là, je ne pourrais plus rien faire… (Long silence.) Plus parler, plus écrire une chanson… C'est quand même la seule chose qui me tienne en vie !” (Rires.) Pour une fois, la trajectoire de l'homme et du musicien se confondent. On se demande quelle fut sa vie avant l'accident, comment ses pulsions créatives ont pu être altérées, transcendées et comment s'exprimaient-elles quand Vic Chesnutt était libre de sa motricité ? “Ma première chanson avait pour titre Die ! J'étais un gamin à l'époque. Le virus de la musique s'est transmis grâce à mon grand-père, un guitariste hors-pair. Il exprimait de telles émotions avec sa guitare que j'ai eu envie de faire de même. En fait, mon grand-père était du genre bourru dans la vie, pas mal réac'. C'était un redneck, de la Georgie profonde. Un homme qui avait deux amours : son chien et son fusil !”.
De fait, Vic Chesnutt chantait des chansons pour ses chiens, adolescent braconnier à Pike County, pas loin d'Athens, la Ville, avec son université, ses étudiants et ses groupes rock. Puis l'âge des virées en bagnole, les Minutemen et les Dead Kennedys à fond dans l'autoradio. Une fête fortement alcoolisée, un accélérateur bloqué à 110 km/h et le plongeon presque fatal dans un fossé aura raison de la turbulente adolescence de Vic Chesnutt. Hôpital, opération. Les chansons composées après sa rééducation le sauveront du suicide. “À l'âge de 21 ans, je suis parti à Athens. Là-bas, je suis devenu un pilier de bistrot. Grâce au circuit des clubs, j'ai commencé à me produire sur scène avec ma guitare acoustique. J'ai joué partout : The Uptown Lounge, The 40 Watt Club, tous les bars où il y avait une petite scène. À mes débuts, je me disais que j'étais une sorte de troubadour, quelqu'un d'un peu perdu dans son époque. Mes maîtres étaient Hank Williams ou The Carter Family. Comme eux, je chantais les malheurs des hommes, des histoires simples de tristesse et de désolation”. Vic Chesnutt parle de tout cela tranquillement, comme une histoire qui serait arrivé à quelqu'un d'autre. Le voilà feuilletant le dernier numéro de ce journal, et il tombe en arrêt devant une photo de Mark E. Smith, le leader du groupe culte anglais The Fall. “J'adore The Fall ! À Athens, il y avait une guerre entre les fans de rock indie pour se procurer leurs albums. Je crois que c'est Peter Buck qui a la plus grosse collection des disques de The Fall en Georgie ! Michael Stipe était aussi un grand fan”. Stipe et Buck – soit la moitié de R.E.M. –, pas un hasard puisque le groupe est lui-même natif du coin. À ce point précis, l'histoire de Vic Chesnutt va prendre des allures de sauvetage artistique.
Saint Michael Stipe
C'est au 40 Watt Lounge que Michael Stipe découvre Vic Chesnutt. L'impression est tellement forte qu'il décide de l'envoyer en studio, de produire les sessions avant de se métamorphoser en impresario de choc, vantant à chaque interview les mérites du troubadour paralytique. Little, premier disque de Chesnutt, est enregistré en une seule journée pour la modique somme de 100 $. Quatre autres albums suivront, confirmant l'excellence de ce compositeur hors du commun, salué autant par la critique que par ses pairs : “Nous formons une sorte de caste, une chaîne privilégiée de songwriters américains, de Michael à Mark Eitzel en passant par Bob Mould. Ce sont eux qui m'ont aidé à accepter ma vie telle qu'elle est. J'avais vraiment besoin de leur reconnaissance”. Ce qui n'empêche pas Vic Chesnutt de donner lui aussi quelques retours d'ascenseur aux artistes qui végètent encore dans l'anonymat. Lorsqu'on lui demande ses coups de cœurs du moment, Vic est alors intarissable. Après avoir vanté les mérites de la chanteuse Danielle Howe, le voici qui se lance dans l'exégèse de… Pascal Comelade ! “Sa musique est géniale ! Je l'ai découvert à Montpellier il y a trois ans. Je jouais dans ce bar, Mimi La Sardine, et lorsque j'ai terminé mon concert, cette musique étonnante est sortie de la sono. La transition était parfaite. D'ailleurs, je voudrais que les Français arrêtent d'avoir ce complexe d'infériorité musicale. Pour avoir vu Dominique A en concert, je pense qu'il est cent fois meilleur que Sebadoh ! Et Comelade, mille fois meilleur que les Beastie Boys ! Vous avez de la chance d'avoir des musiciens uniques en leur genre. J'ai écouté des milliers de disques anglo-saxons et la musique la plus originale que je connaisse est jouée par des Français”.
Une Grosse Machine
“Pour About To Choke, mon nouvel album, j'ai eu besoin d'aide. Plutôt que d'enregistrer live à toute vitesse, j'ai pour une fois pris mon temps. Une session par-ci, par-là, avec deux ou trois musiciens, puis une autre. À la fin, je ne savais pas trop où j'en étais. Mon ami Bob Mould a pris les bandes et les a hiérarchisées en un vrai album. En confiant ces chansons à un autre songwriter, je savais qu'il n'allait pas les bousiller”. Pour qui est peu familier de l'univers musical de Vic Chesnutt, About To Choke fera office d'apprentissage idéal. Outre qu'il contient les deux plus belles mélodies de l'année avec Threads et Degenerate, les chansons paraissent moins abruptes et tourmentées, il y règne comme une atmosphère d'après tumulte, lorsque les éléments partent violenter d'autres paysages et qu'il ne reste plus qu'à contempler les dégâts. “Mais je me sens aussi comme cela”, confirme-t'il. “Je suis plus âgé, moins déjanté que par le passé. Avant, je pensais que ma vie n'était que gâchis. L'alcool et les drogues m'aidaient à oublier ma dépression. aujourd'hui, je sais que ma vie n'est pas foutue, elle a un sens maintenant”. Cet optimisme flambant neuf se conjugue avec un projet ambitieux : “J'ai toujours eu envie d'enregistrer avec un grand orchestre. Mais j'avais besoin pour cela de quelqu'un, habitué à manœuvrer cette grosse machine musicale et je crois avoir trouvé le partenaire idéal : ce sera Van Dyke Parks, qui a travaillé sur les chansons les plus délirantes de Brian Wilson”. L'homme, l'arrangeur de Smile, le fameux album-concept jamais terminé des Beach Boys, est aussi celui qui aura assisté à la descente aux enfers de Brian Wilson, après le naufrage de cet enregistrement avorté. Une chose qui ne risque pas d'arriver à Vic Chesnutt, lui qui vient juste de sortir du purgatoire.
“Est-ce que la musique peut aider à la guérison ? Oui, Absolument. C'est pour cela que ce disque, Sweet Relief, est important pour moi. Pendant longtemps, on m'a dit que je ne pourrais pas faire carrière, assis dans mon fauteuil roulant. Je ne représentais pas l'image type du musicien rock américain, jeune, beau et en bonne santé, qu'on ne me verrait jamais sur MTV. J'y ai cru. Du coup, Sweet Relief est presque comme une revanche pour moi. Une revanche contre la bêtise des gens”. Au moment où Vic Chesnutt assène ces phrases, il ne peut se départir d'un large sourire. Soudain, ses yeux deviennent étincelants. Même si son corps tordu par la paraplégie est d'une maigreur effrayante, même si ses mains sont celles d'un vieillard rongé par l'arthrite, le visage de l'artiste respire la sérénité et le bonheur d'avoir conquis une certaine notoriété et, surtout, la reconnaissance de ses pairs, musiciens valides au bon cœur. Ceux-là mêmes qui nous livrent à longueur de disques leurs pauvres malheurs de jeunes gens bien portants, les Smashing Pumpkins, Soul Asylum, Garbage, Cracker, champions des affres de l'adolescence tourmentée, les voici porteurs d'eau au service de Vic Chesnutt et de ses chansons, bien trop graves et réellement “malades” pour leur inspiration névrotique de lendemains de cuite. De même que ces champions du tiroir-caisse, Madonna, Live ou Hootie & The Blowfish, trop contents de verser pour une fois dans le rock indépendant U.S., avec en plus, une bonne chanson à ajouter à leur répertoire ripoliné.
Un Cas Désespéré
“Sweet Relief est une fondation créée pour venir en aide aux musiciens américains atteints d'une grave maladie. Des groupes reprennent bénévolement les chansons de l'artiste en question. Les recettes du disques servent à payer les frais d'hospitalisation ou les traitements qui sont souvent coûteux. Mon amie Victoria Williams (ndlr : objet de la première compilation Sweet Relief) a pu grâce à ce disque se payer des soins pour sa sclérose en plaques. Pour moi… mon cas est plutôt désespéré ! (Rires.) Disons qu'il existe une manière d'intervenir chirurgicalement, une greffe de moelle épinière, mais l'opération est très longue, très dangereuse, mes centres nerveux peuvent être atteints, et là, je ne pourrais plus rien faire… (Long silence.) Plus parler, plus écrire une chanson… C'est quand même la seule chose qui me tienne en vie !” (Rires.) Pour une fois, la trajectoire de l'homme et du musicien se confondent. On se demande quelle fut sa vie avant l'accident, comment ses pulsions créatives ont pu être altérées, transcendées et comment s'exprimaient-elles quand Vic Chesnutt était libre de sa motricité ? “Ma première chanson avait pour titre Die ! J'étais un gamin à l'époque. Le virus de la musique s'est transmis grâce à mon grand-père, un guitariste hors-pair. Il exprimait de telles émotions avec sa guitare que j'ai eu envie de faire de même. En fait, mon grand-père était du genre bourru dans la vie, pas mal réac'. C'était un redneck, de la Georgie profonde. Un homme qui avait deux amours : son chien et son fusil !”.
De fait, Vic Chesnutt chantait des chansons pour ses chiens, adolescent braconnier à Pike County, pas loin d'Athens, la Ville, avec son université, ses étudiants et ses groupes rock. Puis l'âge des virées en bagnole, les Minutemen et les Dead Kennedys à fond dans l'autoradio. Une fête fortement alcoolisée, un accélérateur bloqué à 110 km/h et le plongeon presque fatal dans un fossé aura raison de la turbulente adolescence de Vic Chesnutt. Hôpital, opération. Les chansons composées après sa rééducation le sauveront du suicide. “À l'âge de 21 ans, je suis parti à Athens. Là-bas, je suis devenu un pilier de bistrot. Grâce au circuit des clubs, j'ai commencé à me produire sur scène avec ma guitare acoustique. J'ai joué partout : The Uptown Lounge, The 40 Watt Club, tous les bars où il y avait une petite scène. À mes débuts, je me disais que j'étais une sorte de troubadour, quelqu'un d'un peu perdu dans son époque. Mes maîtres étaient Hank Williams ou The Carter Family. Comme eux, je chantais les malheurs des hommes, des histoires simples de tristesse et de désolation”. Vic Chesnutt parle de tout cela tranquillement, comme une histoire qui serait arrivé à quelqu'un d'autre. Le voilà feuilletant le dernier numéro de ce journal, et il tombe en arrêt devant une photo de Mark E. Smith, le leader du groupe culte anglais The Fall. “J'adore The Fall ! À Athens, il y avait une guerre entre les fans de rock indie pour se procurer leurs albums. Je crois que c'est Peter Buck qui a la plus grosse collection des disques de The Fall en Georgie ! Michael Stipe était aussi un grand fan”. Stipe et Buck – soit la moitié de R.E.M. –, pas un hasard puisque le groupe est lui-même natif du coin. À ce point précis, l'histoire de Vic Chesnutt va prendre des allures de sauvetage artistique.
Saint Michael Stipe
C'est au 40 Watt Lounge que Michael Stipe découvre Vic Chesnutt. L'impression est tellement forte qu'il décide de l'envoyer en studio, de produire les sessions avant de se métamorphoser en impresario de choc, vantant à chaque interview les mérites du troubadour paralytique. Little, premier disque de Chesnutt, est enregistré en une seule journée pour la modique somme de 100 $. Quatre autres albums suivront, confirmant l'excellence de ce compositeur hors du commun, salué autant par la critique que par ses pairs : “Nous formons une sorte de caste, une chaîne privilégiée de songwriters américains, de Michael à Mark Eitzel en passant par Bob Mould. Ce sont eux qui m'ont aidé à accepter ma vie telle qu'elle est. J'avais vraiment besoin de leur reconnaissance”. Ce qui n'empêche pas Vic Chesnutt de donner lui aussi quelques retours d'ascenseur aux artistes qui végètent encore dans l'anonymat. Lorsqu'on lui demande ses coups de cœurs du moment, Vic est alors intarissable. Après avoir vanté les mérites de la chanteuse Danielle Howe, le voici qui se lance dans l'exégèse de… Pascal Comelade ! “Sa musique est géniale ! Je l'ai découvert à Montpellier il y a trois ans. Je jouais dans ce bar, Mimi La Sardine, et lorsque j'ai terminé mon concert, cette musique étonnante est sortie de la sono. La transition était parfaite. D'ailleurs, je voudrais que les Français arrêtent d'avoir ce complexe d'infériorité musicale. Pour avoir vu Dominique A en concert, je pense qu'il est cent fois meilleur que Sebadoh ! Et Comelade, mille fois meilleur que les Beastie Boys ! Vous avez de la chance d'avoir des musiciens uniques en leur genre. J'ai écouté des milliers de disques anglo-saxons et la musique la plus originale que je connaisse est jouée par des Français”.
Une Grosse Machine
“Pour About To Choke, mon nouvel album, j'ai eu besoin d'aide. Plutôt que d'enregistrer live à toute vitesse, j'ai pour une fois pris mon temps. Une session par-ci, par-là, avec deux ou trois musiciens, puis une autre. À la fin, je ne savais pas trop où j'en étais. Mon ami Bob Mould a pris les bandes et les a hiérarchisées en un vrai album. En confiant ces chansons à un autre songwriter, je savais qu'il n'allait pas les bousiller”. Pour qui est peu familier de l'univers musical de Vic Chesnutt, About To Choke fera office d'apprentissage idéal. Outre qu'il contient les deux plus belles mélodies de l'année avec Threads et Degenerate, les chansons paraissent moins abruptes et tourmentées, il y règne comme une atmosphère d'après tumulte, lorsque les éléments partent violenter d'autres paysages et qu'il ne reste plus qu'à contempler les dégâts. “Mais je me sens aussi comme cela”, confirme-t'il. “Je suis plus âgé, moins déjanté que par le passé. Avant, je pensais que ma vie n'était que gâchis. L'alcool et les drogues m'aidaient à oublier ma dépression. aujourd'hui, je sais que ma vie n'est pas foutue, elle a un sens maintenant”. Cet optimisme flambant neuf se conjugue avec un projet ambitieux : “J'ai toujours eu envie d'enregistrer avec un grand orchestre. Mais j'avais besoin pour cela de quelqu'un, habitué à manœuvrer cette grosse machine musicale et je crois avoir trouvé le partenaire idéal : ce sera Van Dyke Parks, qui a travaillé sur les chansons les plus délirantes de Brian Wilson”. L'homme, l'arrangeur de Smile, le fameux album-concept jamais terminé des Beach Boys, est aussi celui qui aura assisté à la descente aux enfers de Brian Wilson, après le naufrage de cet enregistrement avorté. Une chose qui ne risque pas d'arriver à Vic Chesnutt, lui qui vient juste de sortir du purgatoire.