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Interview 2004 / Hot Fuss de The Killers

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Quelques semaines avant la sortie française de Hot Fuss (septembre 2004) – album qui connaîtra par la suite le succès que l'on sait –, magic rencontrait The Killers dans hôtel parisien. retour sur la genèse des aventures de  Brandon Flowers (chant, clavier), Dave Keuning (guitare), Mark Stoermer (basse) et Ronnie Vanucci (batterie), quatre beaux gosses aux vrais airs de jeunes premiers, qui étaient forcément destinés à des rôles de pop stars taillés sur mesure. Par Christophe Basterra, in magic #84


On commence par se frotter les yeux. Pas bien sûr d’avoir bien lu les différentes destinations parcourues en l’espace de cinq jours mentionnées sur les quelques feuilles éparpillées sur la table très design d’un chic hôtel situé dans le sixième arrondissement, en plein cœur de Saint-Germain-Des-Prés. Alors, dans le doute, on se permet de jeter un deuxième coup d’œil sur le planning en question. New York. Glastonbury. Glasgow. Paris. Le lendemain, c’est au tour de Bruxelles. Autant de villes consommées en l’espace d’à peine vingt-quatre heures. En ce 28 juin 2004, un temps estival invite à la flânerie dans les rues de Paris. Flânerie… Un mot que les quatre garçons de The Killers ont dû rayer de leur vocabulaire depuis quelques mois. Ils ne comptent plus les allers-retours entre leur terre natale, les États-Unis, et leur première terre d’accueil, la Grande-Bretagne. La faute à l’ahurissant succès de deux hits certifiés, Somebody Told Me et Mr Brightside, qui caracolent à cette époque aux sommets des charts, et à l’accueil chaleureux réservé à leur premier album, Hot Fuss, disponible dans la prude Albion depuis le premier juin. En France, l’effervescence est moindre. Par la force des choses : le disque ne verra le jour qu’à la rentrée. Mais le groupe a tout de même été sommé de faire un crochet par la capitale hexagonale. Leçon N°1 de l’apprenti pop star : on ne badine pas avec la promotion. Les Killers ont débarqué vers treize heures, commencé leurs interviews une heure plus tard. Et partiront le lendemain à l’aube. Harassé de fatigue (on le serait à moins) mais tiré à quatre épingles – pas un pli sur la veste, aucun épi sur la tête, chaussures impeccablement cirées  –, Brandon Flowers, un nom à coucher dehors et une gueule à jouer dans Les Lois De L’Attraction (ou peut-être dans Glamorama, on ne sait plus trop à l’heure qu’il est), grimace : “Et dire que c’est la première fois que je mets les pieds dans votre pays… On n’aura le temps de rien faire. Mais bon, on commence à avoir l’habitude. Chaque jour, chaque heure, il y a de nouveaux engagements qui s’ajoutent notre agenda déjà bien chargé. Ça en devient presque inquiétant. Sans te manquer de respect, j’attends quand même le dîner avec impatience : au moins, on aura l’occasion de boire enfin du bon vin rouge”. Il esquisse un vague sourire. De lassitude ?

MASCARA

Parfois, le succès vous tombe sur le coin de la gueule. Sans crier gare. Sans qu'on puisse y trouver de raisons vraiment valables ou des explications rationnelles. Pour The Killers, la donne était quelque peu différente. Les signes avant-coureurs se bousculaient quand même aux portillons. Visages d’angelot à donner l’envie aux Strokes de tester les progrès de la chirurgie esthétique, chansons foutrement bien troussées, en parfait équilibre entre clins d’œil – surlignés de mascara – à ces années 80 réhabilitées et doigtés appuyés au rock du nouveau millénaire. Refrains fédérateurs, mélodies en accroche-cœur. Claviers vaporeux, rythmiques élastiques et guitares incisives. “Lorsque tu formes un groupe, tu rêves toujours, à un moment ou à un autre, de succès. Si ce n’est pas le cas, c’est que tu as un sérieux problème”, explique sans aucune once de prétention le chanteur. Qui s’empresse d’ajouter, de peur de paraître un poil vaniteux.  “Dès les premières répétitions, dès le premier morceau que tu composes, tu te mets à fantasmer. (Sourire.) Et puis, tu reviens sur terre. Vite, très vite. (Rires.) Tu analyses la situation, tu penses aux milliers de formations qui existent sur cette terre. Combien restent sur le bord de la route, alors qu’elles mériteraient de décrocher un contrat ? Même si j’estime que ce qui nous arrive en ce moment n’est pas totalement usurpé, car les gens n’ont peut-être pas conscience de la masse de travail que nous avons fournie ces deux dernières années, je sais aussi que nous avons eu ce petit coup de pouce de destin, ce brin de chance que d’autres n’auront sans doute jamais”. La genèse des Killers remonte à l’an 2000, le jour où le dénommé Dave Keuning, longues boucles brunes et une ressemblance lointaine avec l’idole glam Marc Bolan, pose ses valises à Las Vegas, Nevada, en provenance de l’Iowa. Un an et demi après son emménagement, le jeune homme décide qu’il est temps pour lui d’entrer en contact avec des musiciens de la scène locale. Pas idiot, il décide pour ce faire de passer une petite annonce, où il cite les diverses influences qui lui passent par la tête : Oasis, The Cure, U2, Radiohead, Smashing Pumpkins. C’est à cause de la présence du groupe des frères Gallagher que Brandon Flowers se décide à répondre. “À cette époque, j’étais un fan jusqu’au-boutiste. J’ai même envisagé un moment me faire tatouer… Mon Dieu !” Il se prend la tête à deux mains, comme au sortir d’un mauvais cauchemar. “The Killers, c’est ma première expérience sérieuse. Je n’avais jamais chanté auparavant… Je n’étais jamais sorti d’un local de répèt’”. Il faudra presque une année pour que les deux acolytes trouvent enfin une section rythmique digne de ce nom. Mark Stoermer est grand et filiforme. Ses cheveux sont longs et blonds. Physiquement, il pourrait remplacer Nikola Fraiture des Strokes. Même attitude impassible. Même calme olympien. Ça tombe bien, il est bassiste lui aussi. On a l’étrange impression d’avoir déjà croisé Ronnie Vanucci. Le visage n’est pas inconnu. Sans doute parce qu’il semble tout droit sorti d’une sitcom américaine quelconque. Friends, peut-être ? Air jovial et technique à la Keith Moon, il doit être pour beaucoup dans cette assise dont fait preuve le quatuor, moins de vingt-quatre mois après sa première répétition au grand complet. Son nom, ce n’est plus un mystère, le groupe l’a dégoté dans une vidéo de New Order, celle de Crystal, où les quatre Mancuniens s’étaient métamorphosés en une bande de gamins énervés, baptisés The Killers. “Le premier morceau que l’on a répété tous les quatre, ce fut Jenny Was A Friend Of Mine. Mais auparavant, avec Dave, on jouait déjà une première version de Mr Brightside, la seule chanson qu’on ait jouée à tous nos concerts !” Le garçon ne semble pas peu fier que ce morceau historique soit l’un des titres qui aient mis le feu aux poudres en Grande-Bretagne. Et ait ainsi justifié les sacrifices et les risques pris par les quatre nouveaux amis, armés d’une détermination sans faille, tous tendus vers un seul et même objectif. “Nous avons décidé de quitter nos boulots respectifs au même moment. Et c’est vrai qu’ensuite, on a travaillé d’arrache-pied, des journées, des semaines, des mois entiers”, explique Brandon, avec une pointe d’orgueil dans la voix. Sans grande amertume, il a donc dit adieu à son job de réceptionniste au Gold Coast Hotel de Las Vegas, au moment même où Ronnie Vanucci rangeait l’appareil photo qu’il utilisait pour immortaliser ces mariages faits à la va-vite, l’une des innombrables et inimitables “attractions” de la ville. Mark, lui, n’a pas hésité bien longtemps avant de laisser tomber son poste de coursier médical, lors duquel il trimballait, d’un hôpital à l’autre, des plaquettes de sang ou des… organes. En fait, seul Dave aurait pu nourrir de sérieux regrets en cas d’échec puisqu’il occupait un poste plutôt tranquille dans les magasins de mode Banana Republic, un emploi dont il profitait, selon la légende, pour s’offrir quelques rencontres coquines dans les cabines d’essayage des boutiques avec des clientes désireuses d’avoir un avis masculin.  Aujourd’hui, les mauvaises langues (sic) pourront toujours avancer qu’il ne devrait pas avoir grand-peine à poursuivre ses galipettes dans les loges de salles de concerts. Des endroits que les Killers ont fréquenté plus que de raisons ces derniers mois. Il faut dire que depuis la sortie l’an dernier en catimini d’un premier single sur l’indépendant Lizard King puis la signature sur le puissante structure Island, le nom du quatuor s’est répandu comme une traînée de poudre… Et aux dernières nouvelles, aucun des intéressés ne regrette pour le moment son ancien emploi.

BONS NAGEURS 

Dans le genre premier album en forme de manifeste, Hot Fuss se pose un peu-là. Dans la catégorie pop, bien sûr. Ou plutôt, P.O.P.. En majuscules, s’il vous plaît. “Pour nous, ces morceaux sont avant toute chose le fruit de notre travail de ces deux dernières années. Ni plus, ni moins. Nous n’en avions pas d’autres. (Sourire.) Enfin, si, mais nous les avons écartés parce que, comment dire… Ils n’étaient pas au niveau. Ils ont échoué à l’examen de passage. Ce disque, il symbolise la fin de notre période d’apprentissage, on le conçoit un peu comme notre diplôme. Maintenant, on se retrouve dans le grand bain. Pour de vrai. Et j’espère que l’on est suffisamment bons nageurs”. Certes, ici, rien de nouveau à se mettre sous la dent. Juste des chansons superbement ficelées, des refrains hautement contagieux. Mais aussi quelques ballades vénéneuses ou des excursions soul, comme en témoigne la présence de prime abord saugrenue sur le dernier single en date, All These Things That I’ve Done, et sur Andy You’re A Star, des Sweet Inspirations, choristes vétérans croisées du côté du King Elvis en personne. Vous avez dit Las Vegas ? “Alors là, je ne sais vraiment pas si la ville a influencé notre disque”, s’étonne à moitié Brandon Flowers, comme si cette idée ne lui avait jamais effleuré l’esprit. Il réfléchit. “C’est possible, après tout… Mais disons que ça n’a pas l’importance que Manchester a pu avoir avec The Smiths, par exemple. Je n’imagine pas, dans quelques années, des conventions Killers au Gold Coast Hotel !” L’idée, pourtant, l’amuse. Timidement, Mark, jusque-là d’une placidité exemplaire, se risque à prendre la parole. “Moi, je crois que cette influence est là, mais je ne pense que les gens peuvent la percevoir. Pourtant, dans Jenny… ou Midnight Show, il existe une mélancolie, une sensation d’espace qui m’évoque irrésistiblement Las Vegas”. Mais le futur de The Killers est pour l’instant ailleurs. Et en particulier en Grande-Bretagne. “Ces six derniers mois, on a passé bien plus de temps en Angleterre que chez nous. De là à s'y installer… Il y a des choses que j’aime bien dans ce pays, et d’autres nettement moins. Bon, c’est vrai, la plupart des artistes que nous aimons en sont originaires. Ce qui m’a fascichez un groupe comme Duran Duran, par exemple, c’est que ces types savaient écrire une bonne chanson pop et qu’ils affichaient aussi leurs ambitions. Sincèrement, je ne vois quel mal il y a à cela. Maintenant, quant à nos goûts ou influences, il ne faut pas exagérer non plus. On adore aussi les Doors, Otis Redding ou The Cars. Bon, ces derniers un peu moins depuis que Ric Ocasek a refusé de nous signer après avoir écouté l’une de nos maquettes. (Rires.) Plus sérieusement, aujourd’hui, on a la possibilité de piocher dans cinquante années de création musicale extraordinaire, et nous n’avons aucune envie de nous restreindre. (Sourire.) Je crois qu’il y a beaucoup d’éléments dans notre musique que les gens ne perçoivent pas. Ou ne veulent pas percevoir”. L’heure du fameux dîner approche. “Enfin”, doit se dire Brandon. Histoire d’épancher notre curiosité, on se risque juste à lui demander quels sont pour lui les exemples d’un premier album réussi. Le garçon devient alors intarrissable. Immédiatement, il cite le Is This It de ses concitoyens The Strokes, qu’il juge même “fantastique. Le premier Duran Duran est également très bon, tout comme Outlandos D’Amour de The Police. Le premier Smiths était vraiment pas mal, mais ils ont fait tellement mieux par la suite… Ah, j’allais oublier Appetite For Destruction de Guns’n’Roses !” Dans ce choix, un seul point commun : celui d’un succès populaire à grande échelle. Preuve définitive que ce jeune homme – il a vingt-trois ans – n’est pas né de la dernière pluie. Qu’il sait très bien où il veut aller. Et que rien, ni personne ne l’en empêchera. À moins que… “We’re like crystal/We break easy”, chantait Bernard Sumner dans le morceau dont la vidéo a inspiré l’identité artistique de Brandon et ses sbires. Il n’y a plus qu’à espérer pour ces coqueluches en devenir de la scène rock du vingt-et-unième siècle que ces paroles n’avaient rien de prémonitoire.

Christophe Basterra
MAGIC RPM  #84
article extrait de :
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