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Article 1997 de Supergrass

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Le temps passe vite. C'était il y a… onze ans, déjà, et Supergrass risquait gros en présentant le successeur de son premier album révélation, I Should Coco (1995). Mais en associant talent, impétuosité et érudition, les trois d'Oxford s'inscrivaient dans la durée avec In It For The Money. À l'époque, le chanteur Gaz Coombes livrait ses impressions et envisageait l'avenir. Amusant.
[Article Christophe Basterra, in magic #14].


“C'était complètement crétin ! Tout ce foin pour une coupe de cheveux. J'étais dépité de me retrouver dans les journaux à cause de ça. Qu'est ce que cela signifie !? Ce n'est pas tout de même pas une info primordiale, non ?” Gaz Coombes passe sa main dans sa tignasse brune, l'air visiblement énervé. Il est vrai que le jeune homme – il est tout de même incroyable de savoir qu'il a à peine vingt ans – n'a pas de temps à perdre pour de telles futilités. “Tu vois, c'est comme tout ce battage lorsque je devais soit disant faire des pubs pour Calvin Klein. C'était juste un photographe qui avait lancé l'idée. Mais, moi, je ne suis pas mannequin, je joue juste dans un groupe : ça ne me donne pas tous les droits, ni tous les talents… Tout ça n'a rien à voir avec nos motivations, avec les motivations de Supergrass… On est là pour écrire de bonnes chansons et c'est assez difficile comme ça. Si on était là pour l'argent, je pense que l'on aurait accepté tout ça…”

UN LUXE
Comme par hasard, le nouvel album de Supergrass s'intitule In It For The Money. Un clin d'œil à un vieil Lp de Frank Zappa mais surtout une manière caustique de faire comprendre que le cirque qui a accompagné le nom du groupe tout au long de l'année dernière – outre la fameuse pub, on a évoqué le souhait de Steven Spielberg de transformer les trois camarades en héros de bandes dessinées – a irrité plus que de raison les principaux concernés. “Il y a des groupes préfabriqués qui affichent leurs têtes partout, signés par un producteur qui leur écrit des chansons. Mais, d'un autre côté, ce titre n'est pas si cynique que cela. On a la chance de pouvoir vivre de notre musique et c'est un luxe dont on est parfaitement conscient”. Ces trois garçons, rattrapés par un succès aussi soudain que gigantesque avec I Should Coco, collection de mini-hits portés par une fureur toute adolescente, ont su garder les pieds sur terre. “Les chansons de ce disque ont été comparées à tellement de trucs que je n'ai jamais écoutés… Moi, je n'ai aucun disque de punk à la maison. Ce que j'adore, c'est Curtis Mayfield, la scène groove des 70's, le Philadelphia Sound. Voilà ce que j'écoute chez moi… Maintenant, avec le nouvel album, je suis sûr que tout le monde va penser que je possède uniquement l'intégrale des Stones ou des Beatles…” Il est vrai que In It For The Money a plus à voir avec une certaine tradition psychédélique britannique de la fin des sixties que les rythmes sensuels de la soul. Tout comme ce disque n'a qu'un lien très lointain avec son prédécesseur : plus abouti, plus ample, plus “réfléchi”, il pourrait surprendre jusqu'au plus acharné des fans du trio d'Oxford, qui n'a pas hésité, pour le coup, à prendre un sacré risque : combien, à leur place, se seraient contentés de rendre la copie conforme d'un premier album gagnant ? “Tu penses ? Moi, je ne crois pas. Pour nous, c'était la chose la plus simple et la plus normale à réaliser. En entrant en studio, on ne savait pas trop ce qu'on allait faire, quant à une direction musicale précise, à la durée des morceaux, à de futurs singles et tout ce bazar. On a composé et on a pris ce qui sortait. Peut-être que de nombreux groupes peuvent se permettre de planifier leur disque et vise un certain marché, mais nous, nous en sommes incapables”.

En revanche, Supergrass est tout à fait capable de se prendre en main et le groupe a refusé l'aide extérieure d'un producteur. “Pourtant, plusieurs nous ont approchés mais on sentait que nous n'en avions pas besoin. On ne savait pas vraiment comment l'album allait sonner avant d'être en studio mais on savait ce que l'on ne voulait pas ! En fait, chaque chanson a dicté son propre son. Tout est resté très spontané, du style : ‘Tiens, si on faisait ça, on pourrait rajouter ci’. Et Supergrass ne s'est pas privé : pluies de cordes par ci, Theremin par là. Et des cuivres un peu partout. “En fait, ce qui me passionne le plus, ce sont tous les arrangements. J'adore m'occuper de ça. J'ai beaucoup écouté John Barry ces derniers temps : c'est vraiment incroyable ce qu'il arrivait à faire… Ce serait une direction vers laquelle j'aimerais bien aller. J'adorerais composer des musiques de film plutôt que de donner un morceau par ci par là”. Malgré une telle richesse, In It For The Money est une œuvre à part entière, là où son prédécesseur donnait l'impression, fort agréable, d'être une collection de singles. “Ah, là, je suis entièrement d'accord avec toi ! Mais je ne pense pas qu'il soit meilleur pour autant, il est différent. I Should Coco convenait parfaitement à son époque et on est encore très content de certains morceaux. Mais en comparaison de In It For The Money, il semble tout petit. (Rires.) Ce qui est amusant car les chansons sonnent encore très bien… Strange Ones ou I'd Like To Know font partie de mes titres favoris, encore maintenant, surtout lorsque l'on les joue en concert”. Justement, s'il n'est pas peu fier du nouvel album, Gaz reconnaît que le groupe n'a peut-être pas su rendre justice à certains morceaux et il aurait bien voulu en rôder quelques uns sur scène. “Si on les avait joués pendant six mois en concert, certaines chansons auraient sonné de manière très différente. Ce n'est pas un grand regret, mais je crois que je n'aurais pas ces quelques petits doutes que je peux avoir aujourd'hui. Mais d'un autre côté, on aurait certainement perdu une fraîcheur qui pour nous est primordiale pour ce deuxième album. On ne savait jamais ce qui allait arriver, comment allait évoluer le morceau suivant. Et ça, c'était très excitant”.

BON BOULOT
Supergrass n'est pas un groupe comme un autre. Ou, plutôt, plus comme on a l'habitude d'en croiser. Ici, les trois membres ont exactement la même importance. Tous composent et écrivent les paroles. “Et encore, il ne faut pas oublier mon frère. C'est entre autre ce qui fait la richesse de Supergrass car nous avons chacun notre propre style, mais nous nous complétons. Voilà pourquoi je dis souvent que nous sommes un véritable groupe. En général, un batteur est souvent relégué au fond, personne ne veut lui parler… Supergrass correspond vraiment à l'association de trois personnes, trois personnalités. Et je n'ai aucun problème à chanter les textes de Mickey ou de Danny parce que l'on se connait depuis si longtemps que je peux les comprendre parfaitement. Pour moi, il n'y a aucun problème. Je ne sais pas si les chanteurs peuvent en général travailler ainsi car je crois que la plupart ont besoin d'écrire leurs propres textes”. Gaz est d'ailleurs un peu bougon. Il préfère donner ses interviews en compagnie de ses deux amis. Mais succès aidant, il y a trop à faire pour que les trois puissent livrer ensemble leurs impressions. Il est vrai que Supergrass, révélation de l'année 1995, est un groupe attendu au coin du tournant. De quoi ne pas trop être rassuré, tout de même… “Non, non. Si le premier album a bien vendu, ce n'est qu'avec la sortie de Allright en single qui est devenu un hit énorme. Peut-être que In It For The Money ne vendra pas autant, mais pour l'instant, personne ne peut le savoir. Ça n'est pas grave, de toute façon… Nous sommes fiers de ce disque, nos familles, nos amis le trouvent excellent. Voilà, on a fait du bon boulot. Bien sûr, on serait un peu déçu mais bon… Ça ne dépend plus de nous en fait mais du public, des radios, des journalistes”.

Depuis quelques mois, Gaz s'est installé à Brighton. Danny, lui, vit à Londres. Seul Mickey est resté fidèle à Oxford. Fini, le temps où les trois amis – le terme est faible – partageaient une seule et même maison. Les mauvais esprits auraient pu y voir les traces d'une première fissure… Gaz en rigole encore : “Au contraire, je crois que si nous habitions encore tous à Oxford, ce serait un peu bizarre. Danny est papa depuis quelques mois, Mickey a une vraie famille, j'ai ma petite amie. Mais il n'y a aucun problème : on aime encore plus se retrouver, que ce soit pour entrer en studio ou partir en tournée. C'est mieux que de vivre les uns sur les autres. Ça n'a pas changé grand chose. Pour moi, c'était soit Londres, soit Brighton, pour ma copine, pour qui il était trop difficile de trouver du travail à Oxford… Brighton est une réplique miniature de Londres : restos, bars, boutiques… Avec la mer en plus ! Avec le succès qui nous est tombé dessus, on aurait très bien pu sombrer dans le mythe crétin du rock 'n' roll… Mais nous avons su préserver une vie privée, nos familles nous ont aidés à garder les pieds sur terre et la tête sur les épaules”.

EMPLOI DU TEMPS
“Musicalement, 1996 a été une année désastreuse en général. Je pense que 1997 sera meilleur : The Chemical Brothers, Oasis, The Prodigy vont sortir des albums. Ça devrait être intéressant”. Supergrass, à raison, n'a pas peur d'une telle concurrence. Aujourd'hui, Gaz, Mickey et Danny attendent surtout de partir sur la route. L'esprit tranquille, le garçon ne se préoccupe pas trop du futur, il préfère vivre “au jour le jour. On a des gens qui s'occupent de notre emploi du temps pour les six mois ou l'année à venir, sans notre assentiment. (Sourire.) En tant que groupe, on ne voit pas plus loin que la fin de la semaine. Mais on ne veut pas répéter l'erreur de ce deuxième album où nous nous sommes mis à composer très tard. Et ce serait bien qu'on se mette à écrire maintenant”. Gaz a peut-être en tête que Supergrass a tout de même signer pour… six albums, un challenge que peu de groupes seraient près à relever aujourd'hui. “Non, on n'y pense jamais ! Au moment de I Should Coco, on ne se projetait pas vraiment dans le futur. Nous avions écrit quelques chansons, on était content de les réaliser. On ne pensait pas à devenir des stars ou quoi que ce soit. On a pris le temps pour In It For The Money parce qu'on voulait sortir un bon album. C'est tout. Ecrire des chansons est notre seule priorité… De toute façon, si on devient vraiment mauvais, le label nous laissera tomber, ce n'est pas plus compliqué que cela. Et il aura raison. La seule chose que l'on espère, c'est que le sixième album sera le meilleur, que l'on va continuer à progresser. Comme les Stones l'ont fait jusqu'en 1970, comme les Beatles ou comme Neil Young”.

Christophe Basterra
MAGIC RPM  #14
article extrait de :
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