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St. Vincent - All My Stars Aligned
Ce sont quelques mots renversants issus de All My Stars Are Aligned, une chanson du premier LP de St. Vincent, Marry Me (2007), auxquels on repense souvent et qui nous flottent dans la tête tandis qu’Annie Clark tente de s’éclaircir les idées pour nous parler en ce beau jour de juin : “What was your question?/Love is the answer”. Annie cherche ses mots, perd le fil, digresse, le tout avec un charme désarmant et une fausse ingénuité qui tranche avec la puissante singularité de ses albums, qui la dépeignent en artiste aventureuse et résolue, guidée par une sensibilité et une ambition qui ont aujourd’hui peu d’équivalent dans la pop actuelle, sinon du côté de Brooklyn où s’ébrouent ses amis The National, Shara Worden ou Sufjan Stevens. En bel aimant à talent, c’est à ce dernier que l’on doit la découverte de St. Vincent en 2006, à qui il avait offert la première partie de ses concerts européens. Seule à la guitare, la jeune femme avait impressionné par sa souplesse vocale et la douceur vénéneuse de chansons dont les versions studio devaient plus tard révéler la nature composite. Marry Me est un disque prodigieux sur lequel se sont penchées les fées du jazz, du blues, du folk et de la pop. En le réécoutant aujourd’hui, on peut trouver les traces d’une œuvre en devenir, mutante et inédite. Mais à l’époque, on n’imaginait pas la tournure déroutante que prendrait la suite. Les claques vont souvent par paire.
La première avait la douceur d’une pop tordue mais savamment orchestrée : Actor (2009) est un très grand album, une œuvre belle et vivifiante marquée par un travail remarquable sur les rythmiques et des arrangements fous et fouillés. La deuxième est plus sèche et violente : Strange Mercy est d’un premier abord âpre, courageux dégraissage du son et catharsis des sentiments. “D’abord, je voulais jouer davantage de guitare. Et là où je me sens le plus à l’aise, avec la guitare, c’est quand il y a de la distorsion. Il me fallait des vrais riffs, des sons lourds et distordus. Mais avec l’idée d’y insuffler de la beauté. Et puis je voulais sortir de ce son orchestral et relever le challenge d’un son à la fois plus synthétique, humain et émotif. Je crois que la créativité vient des contraintes, je me suis donc imposé de ne pas utiliser de basse mais uniquement un Minimoog et j’ai choisi de privilégier les synthétiseurs. Toute l’idée de ce disque, c’était d’atteindre quelque chose de très émotionnel. J’ai écrit ces chansons pendant l’année du Tigre, entre février 2010 et février 2011. L’horoscope chinois avait prédit une année difficile et mouvementée. Eh bien, ça a été le cas ! (Rires.) Et j’ai écrit les textes depuis cette perspective très perturbée. Ils viennent tous d’une volonté d’être débarrassée de la souffrance, de cette recherche d’une délivrance, d’une catharsis. C’est présent dans chaque chanson. Et je me disais que l’année suivante serait la “Champagne year”. Donc c’est cette année, normalement. Et jusque-là, ça se passe plutôt très bien, on est sur la bonne voie !”
L’année
champagne pour monsieur et madame Clark, c’est 1982. Annie naît le 28 septembre
à Tulsa (Oklahoma). Elle grandit du côté de Dallas (Texas) et commence la
guitare à douze ans, alors que la vague grunge atteint à la fois son climax et
son point de non-retour. Ses premières amours et influences ont donc beaucoup
de cheveux et font du bruit sur les radios du monde entier (Nirvana, Pearl Jam,
Soundgarden). Après le lycée et trois années d’études au fameux Berklee College
of Music, à Boston, l’une des meilleures écoles de musique aux États-Unis, elle
rejoint le grand orchestre de zinzins illuminés The Polyphonic Spree, en tant
que guitariste. C’est pendant l’enregistrement de The Fragile Army (2007) qu’elle rencontre John Congleton, tête
pensante du groupe The Paper Chase et artisan du son de ses deux derniers enregistrements
: “Pour The Fragile Army, la section rythmique du groupe s’est
réunie dans un studio en banlieue de Minneapolis. C’était en janvier, il y
avait deux mètres de neige et on était coincés dans la maison qui jouxtait le
studio. John et moi avons passé trois semaines ensemble, coincés là,
complètement isolés. Il y avait un côté Shining (1980) assez flippant ! (Rires.) On est devenus bons amis et il
était évident que nous avions des points communs très forts, musicalement. J’ai
travaillé avec lui sur la seconde moitié d’Actor. J’avais commencé à travailler avec quelqu’un d’autre mais ça ne
marchait pas et John m’a aidée à sauver le disque. Il a travaillé dès le début
sur Strange Mercy. Je l’adore, c’est non seulement un ami qui m’est très cher
mais aussi mon seul véritable collaborateur. On se complète parfaitement”.
La vraie nouveauté dans le travail de cette paire de têtes chercheuses, c’est
la grande latitude laissée à des musiciens qu’Annie commence à bien connaître.
Plus en confiance, consciente d’une certaine maturité au moment d’enregistrer
ce troisième album, elle a empêché le batteur Mackenzie Smith de monter des
cymbales sur son instrument, mais l’a laissé libre de poser des parties fluides
et efficaces, souvent imaginées comme des boucles légèrement contrariées par un
petit quelque chose qui les empêche de tourner rond. Quand la New-Yorkaise et
son producteur ont défini la couleur d’une chanson et en ont posé les bases à
la guitares ou aux machines, Mackenzie lui donne son assise rythmique. Une fois
que l’affaire est en place, le claviériste Bobby Sparks rentre en piste pour
jouer les parties de Minimoog, lignes de basse souvent moites et bien senties.
Habitué des groupes soul, collaborateur de Prince, c’est lui qui apporte ce
côté “sale et vicieux” qui
enthousiasme tant Annie Clark, peu avare en détails sur l’enregistrement de Strange Mercy. De fait, elle peut être
fière du son de ce disque qui ne ressemble à aucun autre, poussant la pop dans
des retranchements synthétiques inédits. “Souvent
j’essaie de faire des choses pop, mais ça se transforme bizarrement en passant
par les méandres de mon cerveau. Mais ce qui est excitant, c’est de prendre
d’un côté une forme pop très conventionnelle et de l’autre des éléments issus
de l’avant-garde, des choses plus radicales, et d’essayer de trouver un terrain
d’entente entre les deux. Ça pourrait être si facile de se contenter d’être
bizarre et si évident d’être seulement pop. Je trouve l’espace entre les deux
tellement plus attirant.” Cet espace a déjà été arpenté par plusieurs
francs-tireurs de générations différentes et un nom revient souvent dans les
chroniques consacrées à St. Vincent.