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Entrevue - octobre 1998 de Sparklehorse

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Découvert par la grâce d'un premier album opaque et ascétique, au titre imprononçable, Vivadixiesubmarinetransmissionplot, Sparklehorse reste l'un des secrets les mieux gardés de la scène américaine. Adulée par bon nombre d'artistes contemporains, cette formation est en fait le projet du seul Mark Linkous, incroyable “faiseur” de chansons, capable de transformer la mélancolie en paradis. Après deux ans et demi de tournées incessantes, l'homme-groupe revient avec Good Morning Spiders, un disque qui devrait définitivement consacrer le talent d'un personnage attachant et énigmatique. 


Du terrible accident qui a frappé Mark Linkous, le 23 janvier 1996 – overdose de Valium et d'antidépresseurs suivie d'une chute dans les escaliers entraînant de longues semaines d'hospitalisation et plusieurs mois dans une chaise roulante –, l'homme a gardé une démarche claudicante… Ce sera le seul signe tangible. Aujourd'hui, il est extrêmement détendu, plus souriant, ce qui peut sembler incroyable pour quelqu'un qui a été déclaré… cliniquement mort l'espace de deux minutes. En cette fin de mois de mai, Mark Linkous est de retour en Europe, pour présenter son nouvel et deuxième album, Good Morning Spiders. Pourtant, cette fois, il a décidé de parler accompagné. Le jeune homme longiligne qui se tient à ses côtés s'appelle Scott Minor : sur tous les concerts qui ont suivi la sortie de Vivadixie…, c'est lui qui tenait la batterie. Alors, le doute plane : Sparklehorse serait-il devenu un véritable groupe, au sens traditionnel du terme ? Scott ne laisse pas traîner les choses : “Non, non, pas du tout. Mark est toujours le responsable de 90% de l'enregistrement. Moi, j'interviens de temps à autres, je lui donne un coup de main, il me demande quelques conseils… Mon rôle serait plutôt celui de consultant”.

Dans ce cas, pourquoi venir à deux pour présenter ce nouvel album ?
Mark : Parce que Scott est bel et bien la seule personne dont je pourrai suivre l'avis. Si j'ai un doute sur un morceau, c'est à lui seul que j'en ferai part. J'ai une confiance aveugle en ses partis-pris artistiques. On voit les choses de la même manière, nous avons les mêmes goûts. Et puis, il est à mes côtés depuis la sortie du premier album, il me connaît bien, il est aussi bien placé que moi pour parler de mes chansons. Il a un recul qui peut être intéressant.

Si tu fais pratiquement tout tout seul, pourquoi, dans ce cas, avoir choisi de te cacher derrière le nom d'un groupe ?
Je ne voulais pas entrer dans cette catégorie de singer/songwriter. Tout simplement parce que je ne sais pas chanter. (Sourire.) L'idée d'être connu comme personne ne m'intéresse pas, je préfère être connu en tant que un projet. En plus, je ne suis pas un performer : dans ce cas, il serait ridicule de vouloir me produire en concert sous mon seul nom. Les gens se déplacent pour voir Sparklehorse, l'entité que cela représente sur scène, et certainement pas pour mon charisme… Juste après mon accident, j'avais donné quelques shows acoustiques et ce fut une expérience horrible.

ACCALMIE
Malgré son titre, l'écoute de Good Morning Spiders est loin d'être une expérience horrible. Digne successeur d'un premier album magique qui a subjugué tous ceux qui avaient accepté de s'y plonger, il vient confirmer le talent unique de Mark Linkous : beauté des mélodies, justesse des mots, pertinence des arrangements, densité des atmosphères. Il faudra bien s'y faire dès à présent : on ne sort pas indemne de l'écoute d'un disque de Sparklehorse. Pourtant, on aura trouvé le temps long puisque plus de deux années et demi séparent ces deux petits chef-d'œuvres. “Au départ, il n'avait jamais été question que l'on tourne aussi longtemps”, avoue Mark. “Mais, des groupes importants n'ont cessé de nous demander de les accompagner sur la route. On ne pouvait pas se permettre de refuser ces opportunités, cela aurait été très prétentieux de notre part. Ça nous a fait découvrir plein de choses que l'on ignorait, ça nous a permis de rencontrer plein de gens extraordinaires, comme les membres de Radiohead, qui font une musique subjugante que je ne connaissais pas du tout auparavant…”

Mais tu n'aurais pas préféré sortir Good Morning Spiders plus tôt ?
M. : Si, bien sûr. D'autant plus que certaines chansons ont été composées et enregistrées avant même la sortie de Vivadixie…

Dans ce cas, pourquoi ne pas les avoir placées sur le premier Lp ?
Ce sont les chansons, comment dire, les plus pop de ce nouvel album. Et je voulais faire attention à ne pas avoir trop de morceaux de ce style sur Vivadixie…. Encore une fois, je ne voulais pas être enfermé dans une catégorie, je ne voulais pas que l'on croit que Sparklehorse puisse tendre vers tel ou tel style… C'était une décision complètement intentionnelle. Je ne le regrette absolument pas.

Pourtant, Sparklehorse a été associé à la mouvance néocountry, au même titre que Smog ou Palace ?
Scott : Nous ne savions même pas ce que c'était à l'origine… Nous ne connaissions pas ces groupes, que nous avons d'ailleurs découverts ainsi. De toute façon, c'est la règle : tu sors un premier album, tu viens de nulle part, personne ne te connaît, alors il faut bien que tu ressembles à quelque chose de déjà existant. Après tout, avoir tant tardé pour sortir ce deuxième album n'est peut être pas une si mauvaise chose : ça nous a permis de nous éloigner un peu de tout ça…

Et le fait de faire débuter le disque par un morceau comme Pig, qui est très court et punk, c'est aussi une manière de prendre vos distances ?
M. : Sans doute, oui un peu. (Sourire.) Mais en fait, c'était surtout pour prendre le contre-pied de l'album précédent qui débutait avec Homecoming Queen, une chanson très lente.
S. : D'abord tu as ce morceau explosif, que tu prends en pleine figure et ensuite, se produit l'accalmie : j'aime beaucoup cet effet…

DÉSÉQUILIBRE
Mark, tout comme Scott, a toujours été un passionné de musique. De son enfance et son adolescence, il a gardé un amour à nulle autre pareille aux disques de country qu'écoutaient ses parents, ceux de Johnny Cash, George Jones ou Charlie Rich. Après leur divorce, alors qu'il est âgé de dix ans, il se met à fréquenter une bande de motards, The Pagans, ennemis jurés des Hell's Angels. Sa mère l'envoie alors chez son grand-père, à Charlottesville. Là, Mark s'achète sa première guitare. Quelque temps plus tard, il découvre le punk. “Je devais avoir dix-sept ans lorsque j'ai écouté les Sex Pistols. Et ce groupe a changé ma façon de percevoir la musique. Je voulais rejoindre un groupe, j'ai voulu rejeter mes premières amours même si, au fond de moi, mon disque préféré restait Johnny Cash Live At Folson Prison…” Il part à New York, vit dans un van, contracte de sales habitudes avec les drogues et s'acoquine avec d'autres musiciens, avec pour seul et unique but, celui de devenir une star. Ce qui, bien sûr, n'est jamais arrivé. L'homme regagne alors sa Virginie natale, redécouvre les plaisirs simples de la vie à la campagne et, avec l'aide providentielle d'un voisin, un certain David Lowery, leader du groupe Cracker, il commence à enregistrer ses chansons sur un huit-pistes minuscule et apprend, qu'avec quatre bouts de ficelle, on peut largement parvenir à ses fins.

Pour l'enregistrement de Good Morning Spiders, vous avez utilisé des instruments jouets, comme un orgue Mattel. Pourquoi ?
M. : Tout simplement parce que nous n'aimons pas la technologie moderne. Mais ce n'est pas non plus un parti-pris du style : “Il faut enregistrer de façon traditionnelle, il faut lutter contre la modernité”, non. On trouve plus pratique d'utiliser l'orgue Mattel qu'un sampler. On en préfère les sons que tu peux obtenir. On ne cherche pas à être lo-fi ou quoi que ce soit de ce genre…
S. : C'est aussi une question purement pratique : cela coûte bien moins cher pour un résultat qui est, à nos yeux, bien meilleur. Sur scène également, on préfère utiliser des petits magnétos que l'on place devant un micro et qui font office de sampler : parce qu'il reste toujours une part d'erreur, dans la manipulation, dans le fait que tu aies mal rembobiner la cassette, qui est vraiment intéressante.
M. : Chez Sparklehorse, il faut toujours qu'il puisse y avoir une place pour l'inconnu, c'est essentiel dans notre musique…

Même lors d'un enregistrement ?
Oui, bien sûr. D'un autre côté, on ne va pas faire ça de façon intentionnelle, dans le sens où on ne cherche pas à produire des incidents. Mais s'ils arrivent, ils peuvent créer un déséquilibre intéressant.

Dans ce cas, il y a un facteur chance qui peut changer de tout au tout la “qualité” du disque.
S. : Exactement ! Par exemple, sur Sunshine, Vic Chesnutt devait venir chanter en studio. Or, au même moment, il terminait son nouvel album. Il appelle donc Mark pour s'excuser et laisse un message sur son répondeur. Et c'est ce que nous avons fini par utiliser sur le disque. Pourtant, on ne s'était jamais dit avant : “Tiens, ce serait bien d'utiliser une voix sur un répondeur pour accentuer telle ambiance de tel morceau”. On a juste essayé, ça fonctionnait parfaitement, et voilà.
M. : Mais pour travailler ainsi, il faut que tu aies ton propre studio, même si ce n'est qu'un quatre-pistes, pour pouvoir prendre le temps d'expérimenter, de modifier tel ou tel détail, de changer tel ou tel arrangement. Il ne faut que tu aies à lutter contre le temps.

LOYER
Sur Good Morning Spiders, Mark Linkous, comme à son habitude, n'a pu s'empêcher de s'amuser avec ses morceaux, de les rendre, parfois, moins efficaces, comme s'il fuyait un trop grand succès… “Tu veux parler de Chaos Of The Galaxy/Happy Man, je suppose… Non, ce n'est pas ça. Nous avions enregistré une version plus ‘normale’, sans ce filtre radio. Mais je n'en étais entièrement convaincu”. Et Scott de confirmer : “La version que nous avons choisie est de loin la meilleure, elle est plus intéressante, elle permet à la fin du morceau d'avoir plus de puissance, d'immédiateté… Maintenant, c'est vrai : ce titre est envisagé comme single. Et le label aimerait qu'on le réenregistre de manière plus traditionnelle. (Sourire.)”. Malgré les apparences – seize chansons sur le premier album, dix-sept sur le second –, Mark refuse à se considérer comme un compositeur prolixe. “Non, je ne suis pas comme Vic, par exemple, qui dispose d'une centaine de chansons à chaque nouveau disque… Pour celui-ci, j'en avais vingt, c'est tout. Maintenant, il est vrai aussi que je suis une personne très paresseuse : j'ai chez moi plein de cassettes où il y a des embryons de morceaux, des idées mais je n'ai jamais le courage de les réécouter”. Bientôt, Sparklehorse retrouvera la route et les scènes européennes – “Pour les Etats-Unis, on verra… Les voyages, là-bas, sont trop fatigants”.

Pour les accompagner, comme premières parties, Scott et Mark aimeraient pouvoir compter sur le Beta Band – qu'ils ont découvert la veille en concert – ou… Add N To X. “Je sais, ça surprend toujours les gens”, reprend Scott. “Ils pensent que nous passons des heures des heures à écouter l'intégrale de Neil Young ou des vieux disques country. Mais on adore découvrir des nouveaux groupes, fouiner dans les magasins de disques. Enfin, surtout moi. (Sourire.)”. Scott vit aujourd'hui à Brooklynn : pour son activité dans le cinéma, c'est tout de même plus simple que la Virginie, où Mark réside toujours, dans une ferme, aux côtés de sa femme. Aujourd'hui, Mark ne s'inquiète plus de rien. Il avoue même que sur Good Morning Spiders se trouve peut-être la pire des chansons qu'il ait écrite, Sick Of Goodbyes. Et la meilleure aussi, Sunshine. Il n'a pas peur de l'avenir. “J'ai été tellement surpris par les réactions qu'a engendré le premier album… Maintenant, je ne sais pas, on verra bien. Mais, je ne demande pas grand chose, tu sais : juste le fait d'être tranquille pour pouvoir payer mon loyer”. Parfois, la vie, comme la musique, semble vraiment simple.
Christophe Basterra
MAGIC RPM  #24
article extrait de :
MAGIC RPM #24 Commander ce numéro

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