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Entrevue - avril 2001 de Sparklehorse

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Depuis le mois de janvier 1996, Mark Linkous, l’âme abîmée de SPARKLEHORSE, débute chaque journée en remerciant son ange gardien de lui avoir sauvé la vie. Dès lors, ce musicien surdoué et austère se protège contre tout intrus voulant percer son intimité. Impossible, donc, de connaître réellement cette personnalité tourmentée, à la voix trouble et aux mots rares, qui se planque derrière sa carapace d’homme blessé. Heureusement, il reste les disques qui, à chaque fois, racontent un peu plus le mal être existentiel d’un musicien qui n’a su choisir entre folk ancestral et électronique de pointe. Une schizophrénie enfin assumée sur It’s A Wonderful Life, où se bousculent des invités prestigieux – Pj Harvey, Tom Waits ou Nina Persson des Cardigans –, ravis de se joindre au disque d’un miraculé. Oui, sans doute, la vie est belle. [Par Hervé Crespy].

Londres, avril 2001. On a rendez-vous dans un hôtel chic et impersonnel et, déjà, il y a malaise, comme toujours dès qu’un individu valide rencontre un handicapé. Car, ce qui frappe d’entrée en pénétrant dans le hall, c’est la proportion de personnes en fauteuil roulant, glissant sur le marbre impeccable. Apparemment, un congrès se tient dans les environs et, détail sympa, on doit rencontrer un type qui a passé plus d’un an assis dans un de ces engins. Le voilà justement, sorti du lit à midi, engoncé dans un divan, tirant d’une Camel sans filtre sa première bouffée de la journée, aussi vivant qu’une peluche posée là par hasard. Il parle très lentement et sur un ton confidentiel, le genre à dialoguer avec des suicidaires, au petit matin, au standard de SOS Amitié. Apparemment, Mark Linkous, leader de Sparklehorse, a tourné le dos au stress de la vie urbaine, aux futilités des conversations sans importances, à la folie du rush quotidien… Un mois plus tard, à Paris, toujours dans un hôtel chic et impersonnel, toujours engoncé dans un divan, le revoici. Cette fois, on doit le réveiller. Drôle de gars, tout de même, qui semble légèrement absent à lui-même, parfaite illustration in vivo de sa musique : un brouillard de sons récupérés çà et là et sur lesquels planent des mélodies déconcertantes de candeur et d’humanité. Au début, sur Vivadixiessubmarinetramnsmissionplot, ses drôles de chansons folk-pop à la texture flottante s’inspiraient naturellement d’un patrimoine américain en perdition – le syndrome Johnny Cash revisité par la jeunesse (on n’a pas dit la fougue) du punk.

Cette jeunesse qui très tôt se volatilise pour ne plus jamais revenir. Avec Good Morning Spider, deuxième album en apesanteur, Linkous pousse assez loin le bouchon de la composition au bord du spleen. Un cow-boy dépressif chante dans le désert sa mort clinique et sa résurrection pas du tout prévue. Aujourd’hui, avec It’s A Wonderful Life, une page est définitivement tournée : Sparklehorse a largué les amarres du rock à l’américaine et s’invente un avenir bien à lui, peuplé de petites symphonies modestes, composées à l’ancienne et souvent chantées par d’autres.

IRRÉCUPÉRABLE
De Mark Linkous et de sa vie d’avant Sparklehorse, on ne sait que peu de choses : prolo d’origine, il est le digne rejeton d’une lignée d’ouvriers sudistes, pour qui aller au charbon n’était pas un vain mot, puisque trois générations se sont succédé dans les mines d’anthracite de Virginie. Une adolescence légèrement perturbée par Alice Cooper, Led Zeppelin et Steppenwolf lui ouvre les portes d’un gang de motards semant la pagaille dans les bleds du coin. Une belle initiation aux rites de ces apprentis Hell’s Angels pour qui l’alcool fort et les drogues constituent de bons dérivatifs à l’ennui environnant. “Là où j’habitais”, se souvient Linkous, “il n’y avait que des champs. J’observais les animaux pendant des heures… Puis, quand j’en ai eu marre, je me suis demandé quoi faire de ma vie. Dans ma petite ville, il n’y avait pas un seul magasin de disques. Il n’y avait même pas de feux de circulation ! Les voitures traversaient sans s’arrêter… Alors, j’ai rencontré ces motards qui m'ont paru intéressants. J’ai gardé mes cheveux longs et me suis acheté une veste en cuir. Cela suffisait pour que tous les habitants me regardent de travers. À leurs yeux, J’étais déjà irrécupérable”. Il ne lui reste plus qu’à s’essayer à la musique et s’enfuir de Virginie.

On le retrouve guitariste dans un groupe pop à Los Angeles. Ses goûts ont changé : le punk est passé par là… Puis, il découvre Tom Waits, Daniel Johnston et David Lowery, le chanteur de Camper Van Beethoven. Ces trois-là vont le mener à l’aventure Sparklehorse. “À L.A., je vivais chichement des quelques concerts qu’on arrivait à dégoter. Les gars du groupe espéraient être signés par un producteur. Moi, je m’en foutais : j’étais très impressionné par les disques de Tom Waits, notamment Frank’s Wild Years et Swordfishtrombones. Je ne ratais aucun de ses concerts et j’admirais l’originalité de ses chansons, les personnages qui les peuplaient et l’instrumentation bizarre. Ensuite, je me suis procuré les cassettes de Daniel Johnston, qui m’ont décomplexé avec l’enregistrement et la technique. Avec un piano ou une guitare sèche, il arrivait à composer des titres d’une beauté stupéfiante. Grâce à lui, je me suis acheté un petit quatre pistes. Et je suis rentré en Virginie : la plaisanterie Los Angeles avait assez duré”. Au tout début des années 90, à Richmond, le voilà au sein d’une formation bluegrass où il joue du banjo. Il compose également chez lui quelques chansons qu’il enregistre dans la pure tradition de la low fidelity. “Un jour, j’ai rencontré David Lowery. Je l’ai emmené chez moi et lui ait fait écouter mes morceaux. Deux jours après, il s’est ramené avec un magnéto huit pistes et on a commencé à travailler. Logiquement, j’ai enregistré ce qui allait devenir le premier album de Sparklehorse…” À partir de là, on a la nette impression que les ennuis viennent juste de commencer.

LUCIDITÉ
À l’écoute des premières démos de Sparklehorse, Capitol sent le gros coup et tente de convaincre Linkous de mieux peigner ses compositions et de rendre audibles des mélodies déjà magnifiques, sans s’apercevoir sans doute que l'homme est fragile et supporte mal les pressions. Sur le mode “ils vont finir par avoir ma peau”, il doit enchaîner les concerts : aux États-Unis d’abord, en première partie de Cracker, le nouveau groupe de Lowery, puis en Angleterre, avec Radiohead. C’est pendant cette tournée que se produit le terrible accident : “On m’avait prescrit des anti-dépresseurs. J’en ai abusé et je les ai mélangés à du Valium”. Le cocktail est fatal et Linkous perd conscience. Il ressort d'un séjour de trois mois à l’hôpital en chaise roulante : il a failli perdre l’usage d’une de ses jambes… De là, sans doute, vient sa rupture radicale avec le “music business”. “J’ai dit à mon label que je ne continuerais pas ce cirque longtemps, que je voulais juste composer dans mon coin. Bien sûr, il n’en a pas tenu compte. Du coup, pour l’enregistrement de It’s A Wonderful Life, je n’ai pas arrêté de bouger : de New York à Barcelone… Heureusement, j’ai rencontré des gens charmants comme Pj Harvey, John Parish ou Dave Fridmann. Et ce n'est pas fini, puisque je dois partir à Stockholm superviser le prochain disque des Cardigans”.

Le titre de ce nouvel album est-il à prendre comme un message ?
Oui, c’est le disque le plus honnête que j’ai enregistré à ce jour. Et la chanson-titre fut la première écrite pour ces sessions. Pour moi, elle devait résumer l’état d’esprit de l'album. À chaque enregistrement, j’essaye de définir une orientation précise : j’ai conçu Vivadixie… comme une sorte de documentaire sur tout ce qui m’était arrivé jusqu’alors. Good Morning… était une lutte symbolique pour se sortir de… (Silence.) En fait, je n’étais pas très heureux sur ce disque. Je me sens beaucoup plus à l’aise pour parler du nouveau…

Quelles idées avais-tu en tête ?
Au début, il devait y avoir plus de chansons avec des guitares, mais, après plusieurs écoutes, je ne les supportais plus. Je ne me sens plus trop capable d’écrire ce genre de morceaux, ils sont un peu trop “évidents” pour moi. J’ai préféré enregistrer un album moins contradictoire que les précédents, qui témoignaient plus de ma schizophrénie musicale : un coup, une chanson introspective, puis, une autre très pop… Cela devait être lassant pour l’auditeur. En tout cas, pour moi, ça l’était.

Tu as tout composé seul, comme d’habitude ?
Oui, sauf Dog Door que j’ai écrite avec Tom Waits. J’avais ce titre qui était bizarrement construit et je n’arrivais pas à lui coller une mélodie décente. Alors, je l’ai envoyé à Tom et il s’en est emparé comme s’il s’agissait d’une de ses compositions. Il en a écrit les paroles, la mélodie… Il a apposé sa marque de fabrique en quelque sorte.

Ce n’est pas la première fois que tu rencontres Tom Waits…
J’ai dû lui parler quelques fois au téléphone mais ce n’est qu’à l’occasion de cette chanson que nous nous sommes vus, pour enregistrer les voix. J’aurais voulu travailler avec lui plus tôt : je l’avais contacté à l’époque de Good Morning…, mais il m’a rappelé trop tard. Quand nous nous sommes vus, nous n’avons pas du tout parlé de musique, plutôt des écrivains dont nous étions tous les deux fans.

Vous avez les mêmes goûts musicaux ?
Tom est plus orienté vers le jazz. Mais je lui ai fait écouter quelques disques électroniques dont je suis fan, comme ceux de Matmos, Oval, Microstoria… Je crois qu’il a beaucoup apprécié.

TITANIC
Sur scène comme sur disque, tu utilises énormément les cordes…
De plus en plus, d’ailleurs. Sur ce nouvel album, il y a ce morceau caché avec une section de cordes que j’ai enregistrée avec un vieux micro des 50's que j’ai trouvé dans une décharge… Je voulais une ambiance à la Gavin Bryars et son Sinking Of The Titanic. J’adore ce vieux son de cordes distordu, on croirait vraiment qu’il s’agit de l’orchestre du Titanic qui joue une dernière fois avant que le bateau ne coule. Je voulais aussi un son de piano désaccordé que j’avais entendu chez Tom Waits, et que je désirais enregistrer avec un magnétophone à lampes des années 40. Les deux combinés devaient sonner de façon fantastique. Mais la seule chose qui n’a pas fonctionné dans tout cela fut l’ordinateur du studio, il n’a pas accepté les sons que je lui confiais. C’était absurde…

Il y a beaucoup de femmes autour de toi : dans ton groupe, sur tes albums… Et elles ne sont pas Américaines. Polly est Anglaise, Nina est Suédoise…
Je n'ai rien contre les femmes de mon pays ! (Sourire.) Le fait est que j’habite loin de tout et que, dans ma région, je n’ai pas trouvé de chanteuses dont la voix me transporte. Mais il y a Joan Wasser qui m’accompagne aussi sur disque, c’est la violoniste du groupe These Bastard Souls que j’ai connu grâce à Jane Scarpentone, une violoncelliste qui a joué avec Tricky et les Lounge Lizards. Et il y a Candle, qui a joué un temps avec These Bastard Souls mais qui m’a rejoint à l’époque du deuxième album, je la connais donc un peu plus.

Ta voix est de plus en plus haut perchée…
Oui, c’est pour cela que j’adore faire des duos avec des filles, elles m’obligent à trouver une tessiture haute et c’est comme cela que je souhaiterais chanter aujourd’hui, à cause de la fragilité et de l’émotion que cela entraîne. Mon chant m’a toujours posé problème : je le voudrais plus proche de la voix parlée, de la conversation…

Ces voix féminines t’entraînent aussi vers une pop plus immédiate…
Je voulais que Gold Day soit une chanson optimiste avec une instrumentation intéressante. Je l’ai composée aussi en réaction par rapport à ce que j’entends à la radio. Bien qu’elle n’ait pratiquement aucune chance d’être un tube, peut-être une sur un million. Pour moi, cela n’a pas trop d’importance. Je préfère éviter la pression que cela pourrait entraîner si j’avais un hit single. Je l’ai composée simplement avec une guitare acoustique, mais j’ai combiné d’autres instruments comme la flûte, le violoncelle, le mellotron, pour qu’elle ne sonne pas comme un vulgaire morceau pop.

ARAIGNÉES
Il y a quelques mois, PJ Harvey me racontait que lorsqu’elle avait enregistré avec Thom Yorke, il était complètement désarçonné par l’absence de ces logiciels… (Sourire.) Il y a des musiciens qui enregistrent avec Protools depuis tellement d’années qu’ils se sentent perdus sans… Mais lorsque j’ai enregistré avec Polly, il n’y a pas eu ce genre d’incident. Nous sommes sur la même longueur d’ondes. Je suis arrivé dans ce studio à Barcelone, la ville où réside John Parish, et il possédait la même configuration que le mien en Virginie, c’est-à-dire un capharnaüm dans lequel traîne un tas d’instruments, les plus bizarres et démodés qui soient. Je me sentais presque comme chez moi. Pourtant, j’aurais préféré faire ça dans mon studio. C'est l’entourage de Polly qui a refusé, de peur qu’elle soit dérangée par mon chien ou qu’elle soit effrayée par mes araignées…

Tu as des araignées dans ton studio ?
Oui, grosses comme ça. (Il écarte les mains en suggérant la taille de ses petites bêtes, à vue de nez aussi énormes que des tarentules d’Amazonie.) Il y a eu aussi un problème avec Nina : elle a une peur bleue des araignées, elle ne peut même pas en tenir une dans ses mains… Du coup, elle a enregistré à Brooklyn, dans le studio de Dave Fridmann.

Tu enregistres dans un environnement plutôt dangereux…
Je m’y sens bien, mais j’ai dû renoncer à enregistrer là-bas tout A Wonderful Life car, pour une fois, je ne voulais pas jouer de tous les instruments, je ne voulais pas m’occuper de tout. J’en avais marre d’entendre que Sparklehorse se résumait à ma seule personne, alors que c’est faux. Sur le premier album, David Lowery m’avait énormément aidé. À tel point qu’il y a eu une rumeur comme quoi David m’avait viré de Camper Van Beethoven et que, pour se racheter, il avait financé le premier Lp de Sparklehorse. C’est bien sûr complètement faux ! Cette schizophrénie dont tu parlais tout à l’heure, tu la ressens dans ta relation avec ton label… (Silence.) Certaines personnes à Capitol considèrent que je me conduis comme un emmerdeur… En fait, pour moi, il s’agit d’une attitude saine. Je prends mon métier de musicien extrêmement au sérieux et j’essaye de l’exercer du mieux que je peux. Je ne veux pas être connu pour un seul single. Un titre de mon premier album, Someday I Will Treat You Good, est passé par accident sur les radios commerciales et a dû être un tube pendant cinq minutes. Les gens de Capitol ont paniqué et ont voulu remixer la chanson… Heureusement, cela ne s’est pas fait. Mais à cette époque, j’étais cloué dans un lit d'hôpital, je me foutais complètement de ce qu’ils pouvaient faire derrière mon dos. Cela s’est un peu compliqué avec Oh Happy Man sur le disque suivant : ils ont pensé que j’avais saboté ce morceau intentionnellement, alors que c’était simplement ma façon d’enregistrer… Je souhaitais m’inspirer de la production d’Electric Light Orchestra, mais je n’y suis pas arrivé. (Sourire désabusé.) Je sais que Sparklehorse possède un son identifiable et je voulais m’en éloigner. Je me rends compte que c’est dangereux pour moi de composer seul. Je deviens cinglé à force de chercher des sons…
Hervé Crespy
MAGIC RPM  #52
article extrait de :
MAGIC RPM #52 Commander ce numéro

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