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LE CONTEXTE
L’année débute par la mort de François Mitterrand. C’est le temps de l’incertitude et de l’incompréhension, alors on légifère : les radios françaises ont l’obligation de diffuser au moins 40% de chansons en langue française dans leur programme. Jacques Chirac, fraîchement couronné, vire le service militaire obligatoire. Paris connaît ses attentats, la France a peur. Sinon, Bill Clinton est réélu et les Serbes cessent d’encercler Sarajevo. Et la musique, que devient-elle dans ce bordel insensé ? Aphex Twin déraille et rend une bande-son quasi parfaite pour l’an 1996. Sparklehorse entame sa discographie idéale, Palace sort son plus beau disque et Guided By Voices nous file un uppercut. The Olivia Tremor Control se dope et fait renaître les Beatles, Tricky en roule beaucoup avec son Nearly God. En France, Murat signe le très beau Dolorès et Katerine a de Mauvaises Fréquentations.
LE GROUPE
Avant, il y avait une trinité un petit peu violente et tendue : The God Machine. Un trio américain (Robin Proper-Sheppard, au chant et à la guitare, Ronald Austin, en cogneur sur sa batterie, et Jimmy Fernandez, à la basse) en goguette à Londres, des spécialistes du saignement de l’oreille. Adepte de la baffe sonore, le groupe déchaîne les passions. Noise, brusque et hiératique : une reposante combinaison. Puis vient l’heure du drame : Jimmy Fernandez disparaît brutalement. Robin Proper-Sheppard dégomme le groupe, accablé. Fini le temps du vacarme, la mort en fait bien trop. Sheppard s’attachera désormais au silence, au secourable silence. Il se retrouve parfaitement dans les sublimes temps de pause de Slint ou The For Carnation. Bien entendu, sa manière de composer change du tout au tout. Une incroyable métamorphose qui donnera naissance à Sophia, édité par sa propre maison de disques, Flower Shop Recordings.
L’ALBUM
Un Américain. Londres et l’exil. Un deuil, une amitié en lettres mortes. Fixed Water est une histoire secrète et douloureuse. Ce qui ne fait pas forcément de bons disques. Enfin, il y a des exceptions, heureusement. De belles exceptions. Une petite preuve en est donnée avec ce disque, qui est un trésor inestimable. La fleur de chardon sur la pochette est un symbole puissant. C’est la révolte, le combat face à la mort, etc. Bon, ce n’est avec ces poncifs que l’on va déclencher une envie irrépressible d’écouter le disque de Robin Proper-Sheppard. Ce qui est fascinant, c’est bien cette noirceur. Oui, elle fascine toujours autant. L’essentiel de Fixed Water tient en très peu d’éléments et ce peu forge souvent la beauté. Comme les menus détails tissent la grandeur d’un amour. Tout ceci est fait avec un talent grand. Dès Is It Any Wonder, quelques notes, une voix. Nick Drake, Neil Young, Dylan flottent dans l’air. Ce qui donne une introduction qui fout la chair de poule. La simplicité est inhérente au génie. À la suite, So Slow est une vie qui se dérobe. So Slow c’est le réveil, un dimanche matin, avec les carillons de la petite église au loin et un corps tiède contre le nôtre. Tout est si fragile. La mort, l’amour as usual. Cohérent de manière obsédante, Fixed Water nous apparaît presque intimidant. Un cœur ouvert. D’un classicisme raffiné, il ne cesse de se dévoiler au fil des écoutes. Inusable et adoré, on le classe immédiatement aux côtés de Third/Sister Lovers (1978) de Big Star et Tonight’s The Night (1975) de Neil Young (pour l’aspect totalement désespéré). Un chouette rangement. Au centre du disque, les pauses acoustiques dignes des plus belles compositions de Red House Painters (The Death Of A Salesman et Last Night I Had A Dream) dégagent un peu l’horizon. Un chef-d’œuvre, franchement, a besoin de ces courants d’air. La voix, précise et coupante, de Robin Proper-Sheppard cisaille parfaitement nos pensées les plus secrètes. Ah oui, ce disque, c’est aimer dans le secret, c’est ne rien dire et ressentir intensément. Pour tout avouer, les deux dernières chansons, When You’re Sad et I Can’t Believe The Things I Can’t Believe, deviendront de précieuses présences en cas d’amours contrariées. Ces personnes qui ne nous aimeront jamais et qui nous font aimer un disque pour toujours, tout de même, remercions-les.
LA SUITE
Robin
Proper-Sheppard enchaîne avec une autre réussite, The
Infinite Circle (1998). Un disque de
pop songs au ralenti. Introspectif et majestueux, il contient des
grands moments : If Only,
Bastards (une merveille absolue) ou
encore Woman.
Ces deux premiers essais seront admirablement retranscris en live
avec De Nachten
(2001). Puis vient le succès du single Oh
My Love sur le mouvementé People
Are Like Seasons (2004), un
enregistrement de rupture, tendu et implacable. Gargantuesquement
électrique par moments et renouant également avec les eaux fixes de
l’acoustique, c’est un bel album complexe et évident à la fois.
Sans s’essouffler jamais, concis et fascinant dans son rapport à
la création, Sheppard livre avec Technology
Won’t Save Us (2006) un album de
candeur. Sensuel et posé, c’est encore une fois une merveille.
Seul, finalement, There Are No Goodbyes
(2009) sera un peu en deçà du reste de la discographie de Sophia.
Rien de bien important, car sans doute, de belles chansons restent à
venir.