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Après un premier
album abrasif à la lo-fi pernicieuse et au glamour revendiqué, les très jeunes Chicagoans
livrent un disque lumineux et universel, Dye It Blonde, éclairé par un
producteur prodige. Entre glam et britpop, récit d'un parcours pavé de gloire
et de fureur de vivre, ou comment, à coup d'hymnes à l'amour et à la joie,
l'absolu montre son visage : il est encore imberbe. [Article
Victor Thimonier].
“On a dégoté des guitares et on s'est mis en besogne”. La formule a beau être un peu tarte, elle a au moins le mérite d'être claire : Smith Westerns est un groupe impulsif, voire même un peu gratuit, de son nom (“Juste deux mots parmi tant d'autres. Faut pas chercher midi à quatorze heures, c'était juste histoire de mettre un nom sur la musique”) à sa genèse. Il faut comprendre : quand il se forment, il ne sont qu'au lycée, ils ont seulement quinze et seize ans : deux frères, Cullen (guitare, chant) et Cameron (basse) Omori, et leur meilleur ami, Max Kakacek (guitare). La réussite reste d'abord très locale. Le label chicagoan HoZac (Horizontal Records) publie un premier single en 2008, Irukandji, brouillon et lo-fi à l'extrême, un petit machin punk mal fagoté, où il est très difficile de discerner l'évidence mélodique actuelle derrière les braillements. L'adolescence rend téméraire : un à un, ils plaquent l'école. “On aurait été prêt à tout pour la musique”, plaisante Cullen. “On aurait volontiers violé, tué, molesté. On aurait même mangé de la merde”. Mais sous l'humour frimeur se dessine la véritable angoisse d'un jeune âge forcément romantique, celle du renoncement face aux idéaux juvéniles. Mieux vaut viser à n'importe quel prix l'excellence du songwriting que de se contenter de notes médiocres – dans tous les sens du terme – et d'un destin artistique brisé. Les progrès ne tardent pas à se faire sentir. Ils se sont abreuvés jusqu'à plus soif de David Bowie et de T. Rex, et ils en ont retenu l'essentiel, à savoir que la pop est une histoire d'accroche : pour capter l'attention, l'intelligence mélodique vaut mille fois mieux que l'énergie gueularde. La bande accouche bientôt, dans la cave de Max Kakacek, d'un premier album éponyme, toujours hébergé par HoZac, comme une mise en application de ces principes nouveaux. Le son est très sale, faute d'argent, étouffant les imprécisions mais brouillant parfois le propos.
Bien sûr, le groupe n’a pas encore les moyens de ses ambitions, tant d'un point de vue économique qu'artistique, même si ses membres jouent aux petits malins. Les compositions se font finaudes : si le disque démarre en trombe par Dreams, un brûlot pop punk lo-fi aussi incisif que les morceaux brutaux de The Jesus And Mary Chain en 1985, le rythme se ralentit très vite pour laisser place à une posture plus narquoise et pernicieuse. Le vernis des émois adolescents se déplace insidieusement au fil des plages, du fait d'une pose toujours plus lascive héritée en droite ligne de Marc Bolan. Sous un tel traitement, la simple chanson d'amour a vite fait de prendre des allures de drague perverse. Le tube en puissance Be My Girl en est l'exemple parfait : les considérations bien innocentes sur la femme désirée (“You keep running through my dreams”) se chargent tout de suite d'accents sensuels (“Oh, damn! I love the way you taste”) – le tout est dans la manière de le dire. Car Smith Westerns prend ses marques. “On est toujours très fier de ce premier LP. Il nous aide à observer notre cheminement, il est la trace de notre croissance en tant que musiciens. On ne savait pas vraiment comment on réussissait nos compositions à l'époque, il nous échappait un peu, mais il portait déjà en lui nos orientations futures”. Leur ascension est désormais très rapide : de petites salles en petites salles, leur attitude tout en arrogance facile et en je-m'en-foutisme goguenard leur fait gagner assez vite une petite notoriété, relayée par la blogosphère à l'affût. Leur gouaille était déjà trop imposante pour passer entre les mailles du filet de la toile : dès juin 2009, Be My Girl est propulsée “best new music” sur Pitchfork, et, de fait, sur toutes les lèvres.
C'est sur ces entrefaites-là que les bien-aimés Girls les contactent. Ces derniers sont alors en pleine explosion : la sortie de leur Album est imminente, et le buzz à son plus fort. Christopher Owens et les siens s'apprêtent à prendre la route pour une tournée mondiale, et proposent aux Smith Westerns de se joindre à leur tournée, histoire de la rendre encore plus attrayante. Le coup de foudre est immédiat. Non seulement ils passeront la tournée ensemble, mais dans la foulée, les jeunes protégés viendront vivre quelque temps à San Francisco durant l'hiver 2009, pour finaliser l'écriture d'un nouveau disque qui ne paraîtra qu'un an plus tard : lentement, Dye It Blonde prend forme. Les gamins en ont déjà donné un avant-goût : ayant pris contact avec le fameux label Fat Possum (The Fiery Furnaces, Wavves, Yuck) qui les financera par la suite, ils avaient mis en boîte, en septembre 2009, un morceau qui révolutionnait tout le son de groupe, en vue d'un split-single partagé avec d'autres jeunes prodiges du Midwest, The Magic Kids. Il s'agit du titre Imagine, Pt. 3, qui figurera dans une version réenregistrée sur Dye It Blonde. Même si le son n'atteint pas encore la lumière immaculée de l'album, il porte déjà en lui toute la fraîcheur salvatrice qui en sera l'inattaquable pilier, comme si le trio était sorti de sa cave pour l'enregistrer au soleil. L'éventail des textures s'est élargi. Il s'ouvre sur en sautillant sur une guitares acoustique, un orgue en contre-point.
Dès ce morceau, la guitare de Max Kakacek se positionne, avec une facilité déconcertante, comme la véritable colonne vertébrale des nouvelles compositions. Tricotant sans relâche, elle modèle les nouvelles chansons selon un principe simple : “J'ai toujours essayé d'écrire les riffs les plus accrocheurs possibles, ça a toujours été mon but premier”, explique-t-il. “Mais comme notre répertoire n’est pas entièrement dévoués à la guitare, il s'agit de la plier aux exigences de la composition. Il faut arriver à un entremêlement parfait de mes broderies de guitares et des mélodies vocales. C'est ça qui fait la particularité de notre son, à mon avis”. Avec, pour marque immuable, cette amplification si particulière venue tout droit de Ziggy Stardust, mais transposé dans un contexte bouillonnant de référence. “On nous bassine avec le glam… Ça nous a beaucoup marqués au moment du premier album, mais on a élargi nos horizons depuis ! Et puis on a eu le malheur de dire qu'on avait écouté pas mal de britpop en faisant le disque, et tout le monde l'a repris. Mais il n'y a pas d'influence vraiment prépondérante : on digère tout ce qu'on aime et on en fait des pop songs, quoi. Ce qu'il ressort d'assez britpop cependant, c'est qu'on a essayé de faire des chansons qui s'étirent comme des hymnes”.
Le mot est particulièrement bien choisi : il s'agit de faire des chansons à la portée universelle. Musicalement, d'abord : pleines de ruptures complexes, gorgées de thèmes héroïques et de finals époustouflants (citons en vrac les magnifiques Smile, All Die Young ou Still New, qui manient l'art de l'explosion à quelques encablures de la fin, comme pour emporter l'auditeur jusqu'aux dernières secondes), ces chansons ont subi un traitement remarquable de la part du producteur Chris Coady, un orfèvre de studio (il a notamment produit Teen Dream (2010) de Beach House et travaillé avec Gang Gang Dance ou TV On The Radio), qui s'est ingénié à enrichir le son sans jamais entamer sa clarté. Au niveau des paroles, ensuite, qui se sont éloignées de la posture goguenarde qu'ils avaient adoptée sur Smith Westerns. À l'instar d'un Christopher Owens, il s'agit de toucher en mettant son cœur en pâture, à bouleverser par la modestie tout en montrant sa rage de vivre. Ainsi, les paroles visent désormais vers des sphères universelles : l'amour ou la joie dans leurs formes les plus pures, mais toujours en les replaçant dans un contexte à échelle humaine, comme dans l'inaugural Weekend, où le bonheur n'est possible que s'il est partagé (“Weekends are never fun, unless you around here too”). Ou comme sur le conclusif Dye The World, dont Cullen Omori décrit sa conception en ces termes : “Quand on a composé les paroles, on s'est dit que ça serait cool de faire un truc à la Michael Jackson, avec la paix dans le monde et tout, où je chanterais “blablabla teint le monde” en citant toute les couleurs de l'arc-en-ciel… Mais on a eu la flemme et on s'en est tenu à Teins-Le En Blond. C'est cool, un peu intemporel”. L'universel comme but suprême, Michael Jackson comme référence ultime. Qu'importe qu'il soit devenu le zombie qu'on connaissait, qu'il ait mangé des enfants… Les frères Omori et Max Kakacek ne retiennent que la légende. Ils ont la générosité pop à la hauteur de leurs ambitions, l'optimisme insouciant et inébranlable. “Nous sommes en tournée. Tout ira bien, et l'avenir nous le dira !”. Ils y croient dur comme fer, et c'est pourquoi, comme l'a si bien défendu Chris Marker, “je ne laisserai jamais personne dire que vingt ans n'est pas le plus bel âge de la vie”.
“On a dégoté des guitares et on s'est mis en besogne”. La formule a beau être un peu tarte, elle a au moins le mérite d'être claire : Smith Westerns est un groupe impulsif, voire même un peu gratuit, de son nom (“Juste deux mots parmi tant d'autres. Faut pas chercher midi à quatorze heures, c'était juste histoire de mettre un nom sur la musique”) à sa genèse. Il faut comprendre : quand il se forment, il ne sont qu'au lycée, ils ont seulement quinze et seize ans : deux frères, Cullen (guitare, chant) et Cameron (basse) Omori, et leur meilleur ami, Max Kakacek (guitare). La réussite reste d'abord très locale. Le label chicagoan HoZac (Horizontal Records) publie un premier single en 2008, Irukandji, brouillon et lo-fi à l'extrême, un petit machin punk mal fagoté, où il est très difficile de discerner l'évidence mélodique actuelle derrière les braillements. L'adolescence rend téméraire : un à un, ils plaquent l'école. “On aurait été prêt à tout pour la musique”, plaisante Cullen. “On aurait volontiers violé, tué, molesté. On aurait même mangé de la merde”. Mais sous l'humour frimeur se dessine la véritable angoisse d'un jeune âge forcément romantique, celle du renoncement face aux idéaux juvéniles. Mieux vaut viser à n'importe quel prix l'excellence du songwriting que de se contenter de notes médiocres – dans tous les sens du terme – et d'un destin artistique brisé. Les progrès ne tardent pas à se faire sentir. Ils se sont abreuvés jusqu'à plus soif de David Bowie et de T. Rex, et ils en ont retenu l'essentiel, à savoir que la pop est une histoire d'accroche : pour capter l'attention, l'intelligence mélodique vaut mille fois mieux que l'énergie gueularde. La bande accouche bientôt, dans la cave de Max Kakacek, d'un premier album éponyme, toujours hébergé par HoZac, comme une mise en application de ces principes nouveaux. Le son est très sale, faute d'argent, étouffant les imprécisions mais brouillant parfois le propos.
Bien sûr, le groupe n’a pas encore les moyens de ses ambitions, tant d'un point de vue économique qu'artistique, même si ses membres jouent aux petits malins. Les compositions se font finaudes : si le disque démarre en trombe par Dreams, un brûlot pop punk lo-fi aussi incisif que les morceaux brutaux de The Jesus And Mary Chain en 1985, le rythme se ralentit très vite pour laisser place à une posture plus narquoise et pernicieuse. Le vernis des émois adolescents se déplace insidieusement au fil des plages, du fait d'une pose toujours plus lascive héritée en droite ligne de Marc Bolan. Sous un tel traitement, la simple chanson d'amour a vite fait de prendre des allures de drague perverse. Le tube en puissance Be My Girl en est l'exemple parfait : les considérations bien innocentes sur la femme désirée (“You keep running through my dreams”) se chargent tout de suite d'accents sensuels (“Oh, damn! I love the way you taste”) – le tout est dans la manière de le dire. Car Smith Westerns prend ses marques. “On est toujours très fier de ce premier LP. Il nous aide à observer notre cheminement, il est la trace de notre croissance en tant que musiciens. On ne savait pas vraiment comment on réussissait nos compositions à l'époque, il nous échappait un peu, mais il portait déjà en lui nos orientations futures”. Leur ascension est désormais très rapide : de petites salles en petites salles, leur attitude tout en arrogance facile et en je-m'en-foutisme goguenard leur fait gagner assez vite une petite notoriété, relayée par la blogosphère à l'affût. Leur gouaille était déjà trop imposante pour passer entre les mailles du filet de la toile : dès juin 2009, Be My Girl est propulsée “best new music” sur Pitchfork, et, de fait, sur toutes les lèvres.
C'est sur ces entrefaites-là que les bien-aimés Girls les contactent. Ces derniers sont alors en pleine explosion : la sortie de leur Album est imminente, et le buzz à son plus fort. Christopher Owens et les siens s'apprêtent à prendre la route pour une tournée mondiale, et proposent aux Smith Westerns de se joindre à leur tournée, histoire de la rendre encore plus attrayante. Le coup de foudre est immédiat. Non seulement ils passeront la tournée ensemble, mais dans la foulée, les jeunes protégés viendront vivre quelque temps à San Francisco durant l'hiver 2009, pour finaliser l'écriture d'un nouveau disque qui ne paraîtra qu'un an plus tard : lentement, Dye It Blonde prend forme. Les gamins en ont déjà donné un avant-goût : ayant pris contact avec le fameux label Fat Possum (The Fiery Furnaces, Wavves, Yuck) qui les financera par la suite, ils avaient mis en boîte, en septembre 2009, un morceau qui révolutionnait tout le son de groupe, en vue d'un split-single partagé avec d'autres jeunes prodiges du Midwest, The Magic Kids. Il s'agit du titre Imagine, Pt. 3, qui figurera dans une version réenregistrée sur Dye It Blonde. Même si le son n'atteint pas encore la lumière immaculée de l'album, il porte déjà en lui toute la fraîcheur salvatrice qui en sera l'inattaquable pilier, comme si le trio était sorti de sa cave pour l'enregistrer au soleil. L'éventail des textures s'est élargi. Il s'ouvre sur en sautillant sur une guitares acoustique, un orgue en contre-point.
Dès ce morceau, la guitare de Max Kakacek se positionne, avec une facilité déconcertante, comme la véritable colonne vertébrale des nouvelles compositions. Tricotant sans relâche, elle modèle les nouvelles chansons selon un principe simple : “J'ai toujours essayé d'écrire les riffs les plus accrocheurs possibles, ça a toujours été mon but premier”, explique-t-il. “Mais comme notre répertoire n’est pas entièrement dévoués à la guitare, il s'agit de la plier aux exigences de la composition. Il faut arriver à un entremêlement parfait de mes broderies de guitares et des mélodies vocales. C'est ça qui fait la particularité de notre son, à mon avis”. Avec, pour marque immuable, cette amplification si particulière venue tout droit de Ziggy Stardust, mais transposé dans un contexte bouillonnant de référence. “On nous bassine avec le glam… Ça nous a beaucoup marqués au moment du premier album, mais on a élargi nos horizons depuis ! Et puis on a eu le malheur de dire qu'on avait écouté pas mal de britpop en faisant le disque, et tout le monde l'a repris. Mais il n'y a pas d'influence vraiment prépondérante : on digère tout ce qu'on aime et on en fait des pop songs, quoi. Ce qu'il ressort d'assez britpop cependant, c'est qu'on a essayé de faire des chansons qui s'étirent comme des hymnes”.
Le mot est particulièrement bien choisi : il s'agit de faire des chansons à la portée universelle. Musicalement, d'abord : pleines de ruptures complexes, gorgées de thèmes héroïques et de finals époustouflants (citons en vrac les magnifiques Smile, All Die Young ou Still New, qui manient l'art de l'explosion à quelques encablures de la fin, comme pour emporter l'auditeur jusqu'aux dernières secondes), ces chansons ont subi un traitement remarquable de la part du producteur Chris Coady, un orfèvre de studio (il a notamment produit Teen Dream (2010) de Beach House et travaillé avec Gang Gang Dance ou TV On The Radio), qui s'est ingénié à enrichir le son sans jamais entamer sa clarté. Au niveau des paroles, ensuite, qui se sont éloignées de la posture goguenarde qu'ils avaient adoptée sur Smith Westerns. À l'instar d'un Christopher Owens, il s'agit de toucher en mettant son cœur en pâture, à bouleverser par la modestie tout en montrant sa rage de vivre. Ainsi, les paroles visent désormais vers des sphères universelles : l'amour ou la joie dans leurs formes les plus pures, mais toujours en les replaçant dans un contexte à échelle humaine, comme dans l'inaugural Weekend, où le bonheur n'est possible que s'il est partagé (“Weekends are never fun, unless you around here too”). Ou comme sur le conclusif Dye The World, dont Cullen Omori décrit sa conception en ces termes : “Quand on a composé les paroles, on s'est dit que ça serait cool de faire un truc à la Michael Jackson, avec la paix dans le monde et tout, où je chanterais “blablabla teint le monde” en citant toute les couleurs de l'arc-en-ciel… Mais on a eu la flemme et on s'en est tenu à Teins-Le En Blond. C'est cool, un peu intemporel”. L'universel comme but suprême, Michael Jackson comme référence ultime. Qu'importe qu'il soit devenu le zombie qu'on connaissait, qu'il ait mangé des enfants… Les frères Omori et Max Kakacek ne retiennent que la légende. Ils ont la générosité pop à la hauteur de leurs ambitions, l'optimisme insouciant et inébranlable. “Nous sommes en tournée. Tout ira bien, et l'avenir nous le dira !”. Ils y croient dur comme fer, et c'est pourquoi, comme l'a si bien défendu Chris Marker, “je ne laisserai jamais personne dire que vingt ans n'est pas le plus bel âge de la vie”.