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Depuis trente ans, l’homme use ses guêtres dans un milieu où
longévité et à-propos font rarement bon ménage. Fils de…, mais surtout
ancien bassiste des Cocteau Twins, le groupe de “la voix de Dieu”, il
préside depuis 1997 à la destinée de Bella Union, l’un des
labels indépendants les plus excitants de la Planète, gîte de Midlake,
Fleet Foxes ou Beach House. Alors qu’il jongle élégamment avec ses
différentes casquettes (producteur, musicien, directeur artistique,
grand frère), l’hyperactif Simon Raymonde revient en musique sur son
épopée extraordinaire, au cours de laquelle il a déjà croisé Dusty
Springfield, Nick Cave, Billy McKenzie ou John Grant. Et nous offre en bonus ouaibe un sampler quatre titres des futures sorties Bella Union, à télécharger illico. [Interview
Christophe Basterra].
The Birthday Party - Release The Bats
(EP éponyme, 1981)
Simon Raymonde : (Immédiatement.) Nick The Stripper de The Birthday Party… Non, Release The Bats ! N’y allons pas par quatre chemins : il s’agit de l’un de mes groupes favoris ! Je les ai vus sur scène plus que n’importe qui d’autres. J’étais même à leur tout premier concert londonien, au Moonlight Club. Nous devions être vingt dans la salle, non, même pas, quinze peut-être. Mais depuis, j’ai dû rencontrer une centaine de personnes qui affirment avoir assisté à ce show. (Rires.) Nick Cave se baladait parmi le public, il se roulait par terre… Ce devait être en 1980, je n’avais pas vingt ans. Puis le groupe est devenu assez vite populaire sur Londres, en l’espace de quelques mois. Le EP Release The Bats était d’ailleurs très attendu à sa sortie. Mais je ne me souviens plus si le groupe était encore sur 4AD ou s’il était déjà parti chez Mute (ndlr. le disque est paru chez 4AD, en 1981)… Il y a quelques semaines, j’accompagnais John Grant à l’émission de Jools Holland, et Nick Cave était présent avec Grinderman : je me suis rendu compte que je suivais ce que faisait ce type depuis trente ans ! Il n’y a pas tant d’artistes qui ont su associer une telle qualité et une telle longévité. Leonard Cohen ou Neil Young peut-être… Certes, Grinderman n’est pas mon projet préféré, mais d’un autre côté, on peut y voir un retour aux Boys Next Door et The Birthday Party. Et, puis, j’aime bien leur second degré.
Tu sens que les trois comparses s’amusent comme des petits fous, d’autant que je connais bien Warren Ellis, pour l’avoir eu comme artiste sur Bella Union avec Dirty Three. Mais oui, tu as raison, avec l’un de mes premiers groupes, The Drowning Craze, j’ai bel et bien joué en première partie de The Birthday Party ! C’était à l’Africa Center, à Covent Garden. J’étais fan, donc, forcément intimidé. Leur bassiste s’appelait Tracy Pew, un mec plutôt costaud qui portait sur la tête un énorme Stetson : il était effrayant de prime abord. J’avais réuni mon courage pendant dix minutes avant oser lui demander d’utiliser son ampli basse – le mien étant vraiment trop minable ! Mais il s’est avéré adorable. Comme tous les membres du groupe, d’ailleurs, contrairement à leurs apparences… (Sourire.) Il est agréable de rencontrer tes héros et de ne pas être déçus. De ce côté-là, j’ai plutôt eu de la chance ! Lors d’un festival au Danemark où je jouais avec Cocteau Twins, j’ai croisé Patti Smith, l’une de mes grandes idoles. Elle était adorable, disponible, simple. Elle m’a même signé son livre de poésie ! Bon, avec John Lydon, j’ai eu moins de chance. Cela dit, s’il avait été courtois, j’aurais sans doute été très déçu : on n’attend pas de lui qu’il soit bien élevé ! (Rires.)
Billy McKenzie - Winter Academy
(album Beyond The Sun, 1997)
Je devrais connaître le titre de ce morceau, puisque je l’ai produit, tout comme la majeure partie de cet album ! Ce grand monsieur était autre de mes héros… Alors, travailler sur ce disque était un honneur, même si c’était un peu étrange puisque Billy McKenzie était déjà décédé (ndlr. il s’est suicidé en janvier 1997, quelques mois avant la sortie dudit disque chez Nude Records). Beyond The Sun est le premier album que j’ai produit en dehors de Cocteau Twins… Au début des années 80, le groupe de Billy, The Associates, était l’une de mes formations favorites. J’avais dix-huit ans, et je travaillais dans le magasin de disques Beggars Banquet, à Earl’s Court – pour la petite histoire, c’est d’ailleurs là que j’ai fait la connaissance de Liz Fraser et Robin Guthrie des Cocteau Twins. Comme le label se trouvait au-dessus de la boutique, tu voyais défiler tous les artistes : imagine, à mon âge, c’était le travail rêvé ! Les Associates avaient d’abord sorti des disques sur Fiction, puis ils ont signé sur Beggars – sur le sous-label Situation 2 plus exactement. Alan Rankine et Billy passaient donc régulièrement au magasin. Un jour, je m’en souviendrais toujours, ce dernier m’a demandé de promener son chien, et je n’étais pas peu fier d’une telle marque de confiance ! (Rires.) Le groupe a eu son quart d’heure de gloire. Billy était tellement flamboyant, à une époque où l’extravagance n’était pas encore de mise, ni vraiment acceptée. Il fut sans doute la première pop star indie. Mais il était adorable, même si un tantinet lunatique. J’écoute toujours l’album Sulk aujourd’hui : les idées de production sont fantastiques, tellement en avance sur leur temps. Avant sa disparition, Billy avait donc enregistré des démos avec Steve Aungle, juste un piano et cette voix bouleversante. Nous avons rajouté tous les arrangements en studio. Et je crois qu’il y a de très belles chansons sur ce disque… (Silence.) J’adore le travail de producteur, mais je ne peux pas me permettre de bosser sur plus de un ou deux disques par an. Et encore, comme j’ai décidé de refaire de la musique avec ma petite amie, Stephanie Dosen, sous le nom de Snowbird, ça m’est de plus en plus difficile.
L’an dernier, j’ai produit l’album d’un artiste de Sunderland Lucas Renney, intitulé Strange Glory. Midlake y officie comme backing-band. Être en studio avec eux et les regarder travailler, c’est une sacrée leçon ! Lucas avait douze chansons, qu’il avait écrites à la guitare dans sa chambre. Et les gars de Midlake sont arrivés deux ou trois jours avant le début de l’enregistrement : ils avaient eu à peine le temps de se familiariser avec les morceaux… Alors, voir la connivence de la section rythmique était impressionnant : l’un anticipait toujours ce que l’autre allait faire. Mais la production me tient aussi trop longtemps hors du bureau. Six semaines passées en studio, c’est autant de temps que je ne peux pas consacrer à mes artistes, aux problèmes quotidiens qui rythment la vie d’un label… Mais pendant longtemps, c’est resté mon échappatoire créative : le reste du temps, je le consacre à organiser la vie des autres ! (Rires.) Si je devais choisir un disque parmi mes productions !? Peut-être l’un des premiers, Luminous Love In 23, de Nanaco, une artiste japonaise signée sur Bella Union. On a dû en vendre trois, et toutes les critiques ont été catastrophiques. (Rires.) Pourtant, j’aime cet album. Elle chantait en japonais, et parlait à peine l’anglais. D’ailleurs, en studio, on communiquait par le langage des signes… (Rires.) Elle n’est pas musicienne du tout, c’est une poétesse et une photographe très connue au Japon. Mais elle m’a appris la spontanéité.
Avec les Cocteau Twins, c’est vrai, nous composions de façon instinctive, nous n’avions pas de chansons avant d’entrer en studio : on enregistrait ce qu’on jouait, puis on assemblait les meilleures idées. Mais avec Nanaco, la démarche était encore plus excessive : “Je vais chanter, tu vas jouer, on enregistre et le résultat final sera la chanson, sans aucune retouche”. Et je pensais très fort : “Comment va-t-on arriver à quelque chose d’écoutable ?!” Et pourtant, on l’a fait : j’ai appuyé sur “enregistrer”, et la prise est devenue l’un des morceaux du disque ! C’est d’autant plus effrayant que ça a fonctionné, sans que je puisse expliquer le pourquoi du comment ! (Sourire.) Une telle expérience m’a donné des certitudes : si tu ne prends aucun risque, si tu ne tentes aucun pari, tu seras habité par les regrets… J’ai fait un peu mes classes de producteur sur cet album. Sans doute que personne ne s’en souviendra, mais pour moi, il reste important.
The Birthday Party - Release The Bats
(EP éponyme, 1981)
Simon Raymonde : (Immédiatement.) Nick The Stripper de The Birthday Party… Non, Release The Bats ! N’y allons pas par quatre chemins : il s’agit de l’un de mes groupes favoris ! Je les ai vus sur scène plus que n’importe qui d’autres. J’étais même à leur tout premier concert londonien, au Moonlight Club. Nous devions être vingt dans la salle, non, même pas, quinze peut-être. Mais depuis, j’ai dû rencontrer une centaine de personnes qui affirment avoir assisté à ce show. (Rires.) Nick Cave se baladait parmi le public, il se roulait par terre… Ce devait être en 1980, je n’avais pas vingt ans. Puis le groupe est devenu assez vite populaire sur Londres, en l’espace de quelques mois. Le EP Release The Bats était d’ailleurs très attendu à sa sortie. Mais je ne me souviens plus si le groupe était encore sur 4AD ou s’il était déjà parti chez Mute (ndlr. le disque est paru chez 4AD, en 1981)… Il y a quelques semaines, j’accompagnais John Grant à l’émission de Jools Holland, et Nick Cave était présent avec Grinderman : je me suis rendu compte que je suivais ce que faisait ce type depuis trente ans ! Il n’y a pas tant d’artistes qui ont su associer une telle qualité et une telle longévité. Leonard Cohen ou Neil Young peut-être… Certes, Grinderman n’est pas mon projet préféré, mais d’un autre côté, on peut y voir un retour aux Boys Next Door et The Birthday Party. Et, puis, j’aime bien leur second degré.
Tu sens que les trois comparses s’amusent comme des petits fous, d’autant que je connais bien Warren Ellis, pour l’avoir eu comme artiste sur Bella Union avec Dirty Three. Mais oui, tu as raison, avec l’un de mes premiers groupes, The Drowning Craze, j’ai bel et bien joué en première partie de The Birthday Party ! C’était à l’Africa Center, à Covent Garden. J’étais fan, donc, forcément intimidé. Leur bassiste s’appelait Tracy Pew, un mec plutôt costaud qui portait sur la tête un énorme Stetson : il était effrayant de prime abord. J’avais réuni mon courage pendant dix minutes avant oser lui demander d’utiliser son ampli basse – le mien étant vraiment trop minable ! Mais il s’est avéré adorable. Comme tous les membres du groupe, d’ailleurs, contrairement à leurs apparences… (Sourire.) Il est agréable de rencontrer tes héros et de ne pas être déçus. De ce côté-là, j’ai plutôt eu de la chance ! Lors d’un festival au Danemark où je jouais avec Cocteau Twins, j’ai croisé Patti Smith, l’une de mes grandes idoles. Elle était adorable, disponible, simple. Elle m’a même signé son livre de poésie ! Bon, avec John Lydon, j’ai eu moins de chance. Cela dit, s’il avait été courtois, j’aurais sans doute été très déçu : on n’attend pas de lui qu’il soit bien élevé ! (Rires.)
Billy McKenzie - Winter Academy
(album Beyond The Sun, 1997)
Je devrais connaître le titre de ce morceau, puisque je l’ai produit, tout comme la majeure partie de cet album ! Ce grand monsieur était autre de mes héros… Alors, travailler sur ce disque était un honneur, même si c’était un peu étrange puisque Billy McKenzie était déjà décédé (ndlr. il s’est suicidé en janvier 1997, quelques mois avant la sortie dudit disque chez Nude Records). Beyond The Sun est le premier album que j’ai produit en dehors de Cocteau Twins… Au début des années 80, le groupe de Billy, The Associates, était l’une de mes formations favorites. J’avais dix-huit ans, et je travaillais dans le magasin de disques Beggars Banquet, à Earl’s Court – pour la petite histoire, c’est d’ailleurs là que j’ai fait la connaissance de Liz Fraser et Robin Guthrie des Cocteau Twins. Comme le label se trouvait au-dessus de la boutique, tu voyais défiler tous les artistes : imagine, à mon âge, c’était le travail rêvé ! Les Associates avaient d’abord sorti des disques sur Fiction, puis ils ont signé sur Beggars – sur le sous-label Situation 2 plus exactement. Alan Rankine et Billy passaient donc régulièrement au magasin. Un jour, je m’en souviendrais toujours, ce dernier m’a demandé de promener son chien, et je n’étais pas peu fier d’une telle marque de confiance ! (Rires.) Le groupe a eu son quart d’heure de gloire. Billy était tellement flamboyant, à une époque où l’extravagance n’était pas encore de mise, ni vraiment acceptée. Il fut sans doute la première pop star indie. Mais il était adorable, même si un tantinet lunatique. J’écoute toujours l’album Sulk aujourd’hui : les idées de production sont fantastiques, tellement en avance sur leur temps. Avant sa disparition, Billy avait donc enregistré des démos avec Steve Aungle, juste un piano et cette voix bouleversante. Nous avons rajouté tous les arrangements en studio. Et je crois qu’il y a de très belles chansons sur ce disque… (Silence.) J’adore le travail de producteur, mais je ne peux pas me permettre de bosser sur plus de un ou deux disques par an. Et encore, comme j’ai décidé de refaire de la musique avec ma petite amie, Stephanie Dosen, sous le nom de Snowbird, ça m’est de plus en plus difficile.
L’an dernier, j’ai produit l’album d’un artiste de Sunderland Lucas Renney, intitulé Strange Glory. Midlake y officie comme backing-band. Être en studio avec eux et les regarder travailler, c’est une sacrée leçon ! Lucas avait douze chansons, qu’il avait écrites à la guitare dans sa chambre. Et les gars de Midlake sont arrivés deux ou trois jours avant le début de l’enregistrement : ils avaient eu à peine le temps de se familiariser avec les morceaux… Alors, voir la connivence de la section rythmique était impressionnant : l’un anticipait toujours ce que l’autre allait faire. Mais la production me tient aussi trop longtemps hors du bureau. Six semaines passées en studio, c’est autant de temps que je ne peux pas consacrer à mes artistes, aux problèmes quotidiens qui rythment la vie d’un label… Mais pendant longtemps, c’est resté mon échappatoire créative : le reste du temps, je le consacre à organiser la vie des autres ! (Rires.) Si je devais choisir un disque parmi mes productions !? Peut-être l’un des premiers, Luminous Love In 23, de Nanaco, une artiste japonaise signée sur Bella Union. On a dû en vendre trois, et toutes les critiques ont été catastrophiques. (Rires.) Pourtant, j’aime cet album. Elle chantait en japonais, et parlait à peine l’anglais. D’ailleurs, en studio, on communiquait par le langage des signes… (Rires.) Elle n’est pas musicienne du tout, c’est une poétesse et une photographe très connue au Japon. Mais elle m’a appris la spontanéité.
Avec les Cocteau Twins, c’est vrai, nous composions de façon instinctive, nous n’avions pas de chansons avant d’entrer en studio : on enregistrait ce qu’on jouait, puis on assemblait les meilleures idées. Mais avec Nanaco, la démarche était encore plus excessive : “Je vais chanter, tu vas jouer, on enregistre et le résultat final sera la chanson, sans aucune retouche”. Et je pensais très fort : “Comment va-t-on arriver à quelque chose d’écoutable ?!” Et pourtant, on l’a fait : j’ai appuyé sur “enregistrer”, et la prise est devenue l’un des morceaux du disque ! C’est d’autant plus effrayant que ça a fonctionné, sans que je puisse expliquer le pourquoi du comment ! (Sourire.) Une telle expérience m’a donné des certitudes : si tu ne prends aucun risque, si tu ne tentes aucun pari, tu seras habité par les regrets… J’ai fait un peu mes classes de producteur sur cet album. Sans doute que personne ne s’en souviendra, mais pour moi, il reste important.