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Épaulée par Aaron Dessner, l’incontournable guitariste de The National, la
New-Yorkaise d’adoption Sharon Van Etten achève une spectaculaire mue avec le
magnifique Tramp, troisième volet
d’une discographie durablement marquée par les amours qui finissent mal (en
général). Présentation en règle d’une jeune femme particulièrement douée mais
aussi très bien entourée, et entretien éclairant sur une évolution aussi rapide
qu’inattendue. [Interview Vincent Théval].
Le trajet est fulgurant et il fait plaisir à voir. En trois ans, Sharon Van Etten a non seulement quitté les rivages un peu froids du folk pleureur de ses débuts, mais aussi trouvé la parfaite famille d’adoption, les musiciens de The National et leur cercle d’amis très doués. Si le troisième album densément orchestré de la New-Yorkaise tranche avec un premier essai dépouillé qui flirtait avec l’ennui, il s’inscrit pourtant logiquement dans un parcours musical plutôt riche. Enfant, Sharon prend des cours de musique, apprend le piano, le violon et la clarinette, chante dans une chorale. La bande originale de son adolescence a le goût des année 90 : Elastica, PJ Harvey, Ani DiFranco, Liz Phair, The Lemonheads, Pavement, Nirvana, Radiohead ou Blur tournent sur sa platine. Dès l’âge de quinze ans, elle commence à écrire ses propres chansons, “nulles mais drôles”, de son propre aveu. Pendant plusieurs années, elle continue de la sorte, sans trop se prendre au sérieux. Mais son répertoire devient moins drôle : angoisses existentielles post-adolescentes, peines de cœur et problèmes de petit ami cocaïnomane nourrissent une country assez sombre. Parallèlement, Van Etten s’intéresse à la production et aux techniques d’enregistrement, et espère un temps en faire son métier, en étudiant à la Middle Tennessee State University. Un échec. De retour dans le New Jersey, elle étudie la photographie et la psychologie, avant de donner toute leur chance à ses chansons. Enregistré en compagnie de Greg Weeks, son premier LP, l’acoustique Because I Was In Love (2009) rencontre un écho inattendu, décuplé par l’électrique Epic (2010). La mue semble achevée avec Tramp, collection de douze morceaux émouvants et ambitieux.
Tramp sonne assez différemment de tes deux premiers albums. D’où vient cette évolution ?
C’est la première fois que je travaille de façon aussi étroite avec un producteur et que je suis si ouverte à un processus collaboratif. Auparavant, j’arrivais avec des démos et des idées et le producteur faisait en sorte que ça prenne forme comme je l’entendais. Le travail avec Aaron Dessner (ndlr. guitariste et compositeur de The National) a été d’une nature très différente : nous avons eu des idées ensemble. Je lui ai présenté des démos très brutes, dont je ne savais vraiment pas quoi faire, et il m’a aidé à les recréer, en quelque sorte. Garder l’esprit ouvert s’est révélé très important. J’ai appris à être moins précautionneuse avec mes démos, à prendre du plaisir en studio, à m’amuser et laisser les chansons vivre leur vie.
L’écart avec le dépouillement acoustique de Because I Was In Love (2009) est particulièrement saisissant. Dans quelles circonstances l’avais-tu écrit et enregistré ?
J’ai écrit l’essentiel des chansons au sous-sol de la maison de mes parents. J’avais le cœur brisé et c’était mon seul sujet. Puis j’ai rencontré Greg Weeks par le biais de Meg Baird (ndlr. guitariste et chanteuse du groupe Espers, aux côtés de Weeks), avec qui j’avais tourné au Royaume-Uni trois ou quatre ans plus tôt. Elle a joué l’entremetteuse et lui a remis un de mes CD, à sa demande. À l’époque, je peignais individuellement chaque pochette. Je suis vraiment fière de Because I Was In Love, mais j’ai été très surprise qu’il attire l’attention. C’est un disque tellement déprimant ! Mais l’enregistrement en a été très plaisant et travailler avec Greg a été particulièrement amusant.
Dans le livret de ce premier album, on peut lire la phrase suivante : “Des remerciements particuliers à tous ceux qui m’ont un jour brisé le cœur, sans qui je n’aurais jamais écrit ces chansons”. Jusqu’à quel point tes textes sont-ils autobiographiques ?
Because I Was In Love est mon disque le plus autobiographique à ce jour. J’essaie de m’éloigner un peu de ça, mais j’écris à partir de vérités propres à ma vie. Mais que ce soit lié à des amis, la famille ou un rêve, j’écris toujours sur les relations humaines et l’amour. J’essaie d’adopter un point de vue large, mais toujours d’une façon directe et simple. Et précisément, je pense que cette écriture très simple conduit facilement les auditeurs à y voir un lien direct avec moi, un reflet de ma vie, mais j’espère qu’ils y trouvent aussi un écho à la leur. Aujourd’hui, je suis beaucoup plus confiante et ma vision de la vie et de l’amour est bien plus positive. Je suis plus apaisée. Je suis fondamentalement la même mais avec un meilleur état d’esprit. Si je n’avais pas été capable d’écrire, je ne crois pas que je ne serais pas capable de regarder en arrière pour constater ça.
Tu as publié Epic (2010) peu de temps après. C’est un disque très court, qui apparaît aujourd’hui comme une transition vers Tramp.
Je disposais de deux semaines pour enregistrer avec Brian McTear, dans son studio à Philadelphie. Je suis arrivée avec huit titres, avec pour idée de laisser le destin décider de ce qui fonctionnerait. Je ne voulais pas forcer les choses et forcément avoir un album long, faire du remplissage avec des chansons superflues. Celles qui sont dessus sont éclectiques et vont très bien ensemble. C’est un peu mon disque d’apprentissage à former un groupe !
Ces deux dernières années, tu as joué avec beaucoup de musiciens : Neko Case, Justin Vernon, Zach Condon, The Antlers. Ces différentes collaborations ont-elles modifié ton écriture ?
Travailler avec d’autres musiciens m’a surtout permis de sentir que je faisais partie de quelque chose. De plus, pouvoir traîner avec des amis qui sont toujours en tournée et travaillent d’arrache-pied est particulièrement agréable. Ça m’a beaucoup intéressé de voir comment les autres écrivent, enregistrent ou se partagent le travail. J’apprécie le fait que chacun ait son propre style. J’essaie encore de trouver le mien mais j’emprunte des choses à chacun en cours de route. J’apprends à évaluer ce qui fonctionne ou pas pour moi.
Pendant l’enregistrement de Tramp, qui s’est étalé sur plus d’un an, tu n’avais pas de domicile fixe. Que s’est-t-il passé ?
C’est un peu cliché, mais je passais beaucoup de temps en tournée et je ne voulais pas perdre mon groupe, donc j’ai stocké toutes mes affaires à un endroit et j’ai squatté chez différents amis entre les tournées. Quand j’avais besoin d’être seule, je prenais une sous-location pour écrire tranquillement. Tout mon temps libre était consacré à l’enregistrement en studio. J’étais épuisée mais déterminée. J’ai tourné et enregistré, dans ces conditions, pendant une bonne année, avec une vie sociale réduite à peu de choses. L’emploi du temps d’Aaron étant encore plus délirant que le mien, notre travail était très haché et j’ai eu peur que l’album s’en ressente, qu’il ait une dimension schizophrénique. Mais cette organisation a finalement joué en notre faveur. Tramp incarne ce moment très spécial de ma vie, il en capture l’aspect éphémère.
Comment as-tu rencontré Aaron Dessner et de quelle manière fonctionnez-vous ?
Un des mes amis m’a montré une vidéo où Justin Vernon, Bryce et Aaron Dessner reprenaient ma chanson Love More lors du festival Music Now de Cincinnati. J’étais en tournée avec Megafaun à l’époque et je devais me rendre à Philadelphie pour commencer à enregistrer Epic. Les membres de Megafaun m’ont encouragé à faire appel à eux pour jouer sur le disque. Tout le monde était très occupé, et ça n’a pas pu se faire mais ils se sont montrés vraiment encourageants. Aaron, plus particulièrement, m’a écrit en retour qu’il serait ravi de me rencontrer et prêt, éventuellement, à m’aider à collaborer. Quelques mois après, on s’est vus pour prendre un café ensemble et on a parlé pendant des heures. Je lui ai donné un paquet de démos et après quelques écoutes, il m’a proposé d’enregistrer un album entier. Deux mois plus tard, on s’y mettait sérieusement, dans son studio à Brooklyn. On a travaillé sur une période de quatorze mois. Au départ, Aaron m’enregistrait seule à la guitare. Et à partir de ces prises voix/guitare, on discutait de la direction que l’on voulait prendre. Dans certains cas, on ajoutait le maximum de choses possibles et on s’amusait à voir ensuite ce qu’on pouvait enlever. Il aime travailler comme ça : procéder par accumulation puis éventuellement dégraisser. Ma méthode est habituellement à l’opposé : j’aime partir de versions dépouillées puis ajouter des arrangements. C’était une façon très drôle de travailler, comme si on se lançait des défis en permanence : il m’encourageait à aller plus loin et je l’encourageais à se réfréner un peu. Sur Epic, nous étions d’accord avec Brian McTear pour n’ajouter que ce qui était nécessaire. Il me laissait le contrôle là-dessus et m’aidait surtout pour le mixage et les effets. Là, Aaron et moi avons véritablement travaillé les orchestrations ensemble. Nous avons écrit certaines parties ensemble. Il m’a donné la marche à suivre.
The National et plus précisément les frères Dessner semblent occuper une place centrale sur la scène pop américaine…
C’est un groupe qui apporte un soutien incroyable aux autres et ce sont des gens sincères. Ils aiment présenter les musiciens les uns aux autres et les collaborations qui peuvent naitre de ça. Si tu recommandes n’importe quel truc à Aaron, de n’importe quel genre musical, il va non seulement aller l’écouter mais il va aussi vouloir tout savoir sur le groupe. Et quand les membres de The National croient en quelqu’un, il font tout ce qu’il peuvent pour l’aider parce qu’ils savent à quel point c’est difficile, à quel point c’est un combat permanent d’être dans l’ombre.
Est-ce que tu as le sentiment d’avoir trouvé une famille musicale, avec The National, Beirut ou Bon Iver ?
Oui, absolument. C’est tellement régénérant de faire partie d’un cercle si encourageant et positif. C’est vraiment une question de gentillesse et d’attention portée aux gens avec qui tu travailles ou que tu fréquentes. La gentillesse facilite bien des choses. C’est quelque chose qu’on retrouve dans les chansons et même dans la relation aux fans. Je me sens très chanceuse de les avoir à mes côtés et j’espère que c’est réciproque. Et musicalement, ce sont des gens particulièrement attentifs et intelligents. Ils ont noué des amitiés à travers la musique, en tant que fans comme en tant que collaborateurs. Avec des artistes comme Sufjan Stevens, St. Vincent ou My Brightest Diamond, je crois qu’ils représentent un courant très important de la musique d’aujourd’hui, où chacun peut trouver sa propre voie et où la notion de genre perd de sa pertinence.
Le trajet est fulgurant et il fait plaisir à voir. En trois ans, Sharon Van Etten a non seulement quitté les rivages un peu froids du folk pleureur de ses débuts, mais aussi trouvé la parfaite famille d’adoption, les musiciens de The National et leur cercle d’amis très doués. Si le troisième album densément orchestré de la New-Yorkaise tranche avec un premier essai dépouillé qui flirtait avec l’ennui, il s’inscrit pourtant logiquement dans un parcours musical plutôt riche. Enfant, Sharon prend des cours de musique, apprend le piano, le violon et la clarinette, chante dans une chorale. La bande originale de son adolescence a le goût des année 90 : Elastica, PJ Harvey, Ani DiFranco, Liz Phair, The Lemonheads, Pavement, Nirvana, Radiohead ou Blur tournent sur sa platine. Dès l’âge de quinze ans, elle commence à écrire ses propres chansons, “nulles mais drôles”, de son propre aveu. Pendant plusieurs années, elle continue de la sorte, sans trop se prendre au sérieux. Mais son répertoire devient moins drôle : angoisses existentielles post-adolescentes, peines de cœur et problèmes de petit ami cocaïnomane nourrissent une country assez sombre. Parallèlement, Van Etten s’intéresse à la production et aux techniques d’enregistrement, et espère un temps en faire son métier, en étudiant à la Middle Tennessee State University. Un échec. De retour dans le New Jersey, elle étudie la photographie et la psychologie, avant de donner toute leur chance à ses chansons. Enregistré en compagnie de Greg Weeks, son premier LP, l’acoustique Because I Was In Love (2009) rencontre un écho inattendu, décuplé par l’électrique Epic (2010). La mue semble achevée avec Tramp, collection de douze morceaux émouvants et ambitieux.
Tramp sonne assez différemment de tes deux premiers albums. D’où vient cette évolution ?
C’est la première fois que je travaille de façon aussi étroite avec un producteur et que je suis si ouverte à un processus collaboratif. Auparavant, j’arrivais avec des démos et des idées et le producteur faisait en sorte que ça prenne forme comme je l’entendais. Le travail avec Aaron Dessner (ndlr. guitariste et compositeur de The National) a été d’une nature très différente : nous avons eu des idées ensemble. Je lui ai présenté des démos très brutes, dont je ne savais vraiment pas quoi faire, et il m’a aidé à les recréer, en quelque sorte. Garder l’esprit ouvert s’est révélé très important. J’ai appris à être moins précautionneuse avec mes démos, à prendre du plaisir en studio, à m’amuser et laisser les chansons vivre leur vie.
L’écart avec le dépouillement acoustique de Because I Was In Love (2009) est particulièrement saisissant. Dans quelles circonstances l’avais-tu écrit et enregistré ?
J’ai écrit l’essentiel des chansons au sous-sol de la maison de mes parents. J’avais le cœur brisé et c’était mon seul sujet. Puis j’ai rencontré Greg Weeks par le biais de Meg Baird (ndlr. guitariste et chanteuse du groupe Espers, aux côtés de Weeks), avec qui j’avais tourné au Royaume-Uni trois ou quatre ans plus tôt. Elle a joué l’entremetteuse et lui a remis un de mes CD, à sa demande. À l’époque, je peignais individuellement chaque pochette. Je suis vraiment fière de Because I Was In Love, mais j’ai été très surprise qu’il attire l’attention. C’est un disque tellement déprimant ! Mais l’enregistrement en a été très plaisant et travailler avec Greg a été particulièrement amusant.
Dans le livret de ce premier album, on peut lire la phrase suivante : “Des remerciements particuliers à tous ceux qui m’ont un jour brisé le cœur, sans qui je n’aurais jamais écrit ces chansons”. Jusqu’à quel point tes textes sont-ils autobiographiques ?
Because I Was In Love est mon disque le plus autobiographique à ce jour. J’essaie de m’éloigner un peu de ça, mais j’écris à partir de vérités propres à ma vie. Mais que ce soit lié à des amis, la famille ou un rêve, j’écris toujours sur les relations humaines et l’amour. J’essaie d’adopter un point de vue large, mais toujours d’une façon directe et simple. Et précisément, je pense que cette écriture très simple conduit facilement les auditeurs à y voir un lien direct avec moi, un reflet de ma vie, mais j’espère qu’ils y trouvent aussi un écho à la leur. Aujourd’hui, je suis beaucoup plus confiante et ma vision de la vie et de l’amour est bien plus positive. Je suis plus apaisée. Je suis fondamentalement la même mais avec un meilleur état d’esprit. Si je n’avais pas été capable d’écrire, je ne crois pas que je ne serais pas capable de regarder en arrière pour constater ça.
Tu as publié Epic (2010) peu de temps après. C’est un disque très court, qui apparaît aujourd’hui comme une transition vers Tramp.
Je disposais de deux semaines pour enregistrer avec Brian McTear, dans son studio à Philadelphie. Je suis arrivée avec huit titres, avec pour idée de laisser le destin décider de ce qui fonctionnerait. Je ne voulais pas forcer les choses et forcément avoir un album long, faire du remplissage avec des chansons superflues. Celles qui sont dessus sont éclectiques et vont très bien ensemble. C’est un peu mon disque d’apprentissage à former un groupe !
Ces deux dernières années, tu as joué avec beaucoup de musiciens : Neko Case, Justin Vernon, Zach Condon, The Antlers. Ces différentes collaborations ont-elles modifié ton écriture ?
Travailler avec d’autres musiciens m’a surtout permis de sentir que je faisais partie de quelque chose. De plus, pouvoir traîner avec des amis qui sont toujours en tournée et travaillent d’arrache-pied est particulièrement agréable. Ça m’a beaucoup intéressé de voir comment les autres écrivent, enregistrent ou se partagent le travail. J’apprécie le fait que chacun ait son propre style. J’essaie encore de trouver le mien mais j’emprunte des choses à chacun en cours de route. J’apprends à évaluer ce qui fonctionne ou pas pour moi.
Pendant l’enregistrement de Tramp, qui s’est étalé sur plus d’un an, tu n’avais pas de domicile fixe. Que s’est-t-il passé ?
C’est un peu cliché, mais je passais beaucoup de temps en tournée et je ne voulais pas perdre mon groupe, donc j’ai stocké toutes mes affaires à un endroit et j’ai squatté chez différents amis entre les tournées. Quand j’avais besoin d’être seule, je prenais une sous-location pour écrire tranquillement. Tout mon temps libre était consacré à l’enregistrement en studio. J’étais épuisée mais déterminée. J’ai tourné et enregistré, dans ces conditions, pendant une bonne année, avec une vie sociale réduite à peu de choses. L’emploi du temps d’Aaron étant encore plus délirant que le mien, notre travail était très haché et j’ai eu peur que l’album s’en ressente, qu’il ait une dimension schizophrénique. Mais cette organisation a finalement joué en notre faveur. Tramp incarne ce moment très spécial de ma vie, il en capture l’aspect éphémère.
Comment as-tu rencontré Aaron Dessner et de quelle manière fonctionnez-vous ?
Un des mes amis m’a montré une vidéo où Justin Vernon, Bryce et Aaron Dessner reprenaient ma chanson Love More lors du festival Music Now de Cincinnati. J’étais en tournée avec Megafaun à l’époque et je devais me rendre à Philadelphie pour commencer à enregistrer Epic. Les membres de Megafaun m’ont encouragé à faire appel à eux pour jouer sur le disque. Tout le monde était très occupé, et ça n’a pas pu se faire mais ils se sont montrés vraiment encourageants. Aaron, plus particulièrement, m’a écrit en retour qu’il serait ravi de me rencontrer et prêt, éventuellement, à m’aider à collaborer. Quelques mois après, on s’est vus pour prendre un café ensemble et on a parlé pendant des heures. Je lui ai donné un paquet de démos et après quelques écoutes, il m’a proposé d’enregistrer un album entier. Deux mois plus tard, on s’y mettait sérieusement, dans son studio à Brooklyn. On a travaillé sur une période de quatorze mois. Au départ, Aaron m’enregistrait seule à la guitare. Et à partir de ces prises voix/guitare, on discutait de la direction que l’on voulait prendre. Dans certains cas, on ajoutait le maximum de choses possibles et on s’amusait à voir ensuite ce qu’on pouvait enlever. Il aime travailler comme ça : procéder par accumulation puis éventuellement dégraisser. Ma méthode est habituellement à l’opposé : j’aime partir de versions dépouillées puis ajouter des arrangements. C’était une façon très drôle de travailler, comme si on se lançait des défis en permanence : il m’encourageait à aller plus loin et je l’encourageais à se réfréner un peu. Sur Epic, nous étions d’accord avec Brian McTear pour n’ajouter que ce qui était nécessaire. Il me laissait le contrôle là-dessus et m’aidait surtout pour le mixage et les effets. Là, Aaron et moi avons véritablement travaillé les orchestrations ensemble. Nous avons écrit certaines parties ensemble. Il m’a donné la marche à suivre.
The National et plus précisément les frères Dessner semblent occuper une place centrale sur la scène pop américaine…
C’est un groupe qui apporte un soutien incroyable aux autres et ce sont des gens sincères. Ils aiment présenter les musiciens les uns aux autres et les collaborations qui peuvent naitre de ça. Si tu recommandes n’importe quel truc à Aaron, de n’importe quel genre musical, il va non seulement aller l’écouter mais il va aussi vouloir tout savoir sur le groupe. Et quand les membres de The National croient en quelqu’un, il font tout ce qu’il peuvent pour l’aider parce qu’ils savent à quel point c’est difficile, à quel point c’est un combat permanent d’être dans l’ombre.
Est-ce que tu as le sentiment d’avoir trouvé une famille musicale, avec The National, Beirut ou Bon Iver ?
Oui, absolument. C’est tellement régénérant de faire partie d’un cercle si encourageant et positif. C’est vraiment une question de gentillesse et d’attention portée aux gens avec qui tu travailles ou que tu fréquentes. La gentillesse facilite bien des choses. C’est quelque chose qu’on retrouve dans les chansons et même dans la relation aux fans. Je me sens très chanceuse de les avoir à mes côtés et j’espère que c’est réciproque. Et musicalement, ce sont des gens particulièrement attentifs et intelligents. Ils ont noué des amitiés à travers la musique, en tant que fans comme en tant que collaborateurs. Avec des artistes comme Sufjan Stevens, St. Vincent ou My Brightest Diamond, je crois qu’ils représentent un courant très important de la musique d’aujourd’hui, où chacun peut trouver sa propre voie et où la notion de genre perd de sa pertinence.