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Il y tout juste deux ans, on découvrait les mélodies douces et éthérées des sœurs Kaplan. De Pearl Harbor au pléonastique Puro Instinct, dont le brillant premier album est enfin disponible en Europe, les charmantes demoiselles de Los Angeles ont réussi à précipiter les événements sans se brûler les ailes. À la veille des retrouvailles avec leurs mentors et amis Matt Fishbeck (Holy Shit) et R. Stevie Moore sous le soleil du MIDI-Festival, Piper et Skylar, ces deux Néréides californiennes, se racontent. [Article Xavier Mazure].
“Nous avons décidé de rebaptiser notre groupe car Puro Instinct témoigne mieux que Pearl Harbor de cette envie primaire qui nous pousse à créer. Mais au fond, il s'agit de deux formes différentes de désastres : ce Puro Instinct qui nous anime est une source quotidienne de catastrophes !”, explique Piper dans un large sourire. La jeune femme à la moue enfantine a découvert l'importance de ces désastres dès l'adolescence. À la suite d'un chagrin d'amour, l’aînée des sœurs Kaplan trouve la consolation dans la musique de The Jesus And Mary Chain : “J'aime cette idée qu'il n'y a pas de désastre autre que celui que nous voulons voir. Tout incident peut-être en soi une opportunité. C'est certainement pour cela que nous sommes si insouciantes”. Animée par cette passion pour la pop, Piper commence à collectionner les vinyles et se passionne pour la scène de Los Angeles. Au culot, elle s’immisce comme DJ à un concert new-yorkais de son idole, le toujours désopilant R. Stevie Moore. Et se met à le côtoyer assidûment. C'est ce dernier – choyé pour son approche décomplexée, ludique et spontanée de la pop song – qui donne l'envie à la jeune Piper Kaplan de s'essayer à l'écriture et la composition. Le mentor d'Ariel Pink, qui, lui non plus, n'en finit pas de créer des émules et figure au générique sur trois titres de Headbangers In Ecstasy, montre à la Californienne les rudiments de l'enregistrement maison. De retour chez elle et séduite par la simplicité de la chose, Piper demande à sa jeune sœur Skylar (alors âgée de treize ans et déjà guitariste prodige, aujourd'hui comparée à Johnny Marr pour son jeu élégant et cristallin) de l'accompagner à la guitare alors qu'elle s'essaie à la basse. La fratrie est surprise par le résultat et compose sa première chanson : la ravissante Sunburn.
Ainsi naît Pearl Harbor, dans l'atmosphère familière d'une chambre d'enfants et dans un serment l’allégeance au hasard (heureux) et à l'éphémère. Les deux frangines demandent quelques renforts dans leur entourage et recrutent Cody Porter, un ami de Piper, empruntent une boîte à rythmes à Ramona Gonzalez (Nite Jewel) et demandent un coup de main à Cole Marsden Greif-Neill, alias COLE M.G.N., pour enregistrer leurs premiers morceaux. À raison d'un travail véritable, seul capable d'agir sur soi et sur le monde car obéissant à un désir réel (comme l'explique si bien l'écrivain mésestimé Ludwig Hohl), les adolescentes poursuivent leur création avec le peu de matériel à leur disposition. Elles trouvent leur inspiration dans le répertoire d'Ariel Pink, dans le glamour de la pop radiophonique de la décennie 80 (les cinq intermèdes de la station imaginaire KDOD ponctuent Headbangers In Ecstasy), dans le soft rock des années 70, dans l'innocence révolutionnaire des rengaines sixties. L'immense curiosité et l'indéniable culture musicale de Piper parsèment Puro Instinct de teintes plus rares et tout aussi plaisantes dont témoignent ses innombrables “mixtapes”. Ainsi, Piper inonde le Web de compilations sur lesquelles on retrouve cette fascination pour la new-wave russe (la red wave telle que l'a baptisée Red Wave: 4 Underground Bands From Russia, en 1986) et quelques perles internationales oubliées – la dernière collection en date, baptisée TrueEmerald, s'ouvre par la très exotique Rue Chinoise de… Pierre Bachelet ! Enfin, le souvenir nostalgique de chansons traditionnelles de Russie écoutées inlassablement chez des amies pendant leur prime jeunesse (ce qui explique la calligraphie inspirée par l’alphabet cyrillique du EP de transition Puro Instinct, édité l’an passé) hantent les chansons comme la touchante Stilyagi d'un voile mélancolique permanent.
Même si Headbangers In Ecstasy n'est pas totalement le chef-d’œuvre espéré (la faute à une production trop lisse qui aurait dû revenir à l'alchimiste Cole M.G.N.), ce premier LP soutient la comparaison avec les tentatives des collègues de Los Angeles et partage avec eux de nombreuses préoccupations et obsessions artistiques. Peut-être ces similitudes sont-elles dues à l'identité même de cette ville tentaculaire ? Quel meilleur endroit pour endosser le rôle de pop star critique que le Los Angeles actuel ? Quelle ville est aujourd'hui plus fascinante, monstrueuse, titanesque et effrayante que cette cité californienne coincée entre ses stars, ses rêves de paillettes, ses élites et sa superficialité entêtante comme un parfum trop lourd, comme en témoigne California Shakedown – dont le titre satyrique n'est pas sans rappeler West Coast Calamities d’Ariel Pink ? Et quels meilleurs autres modèles peut-on trouver que dans ce voisinage d'artistes désormais formidablement hype (qu'il semble loin le temps des débuts de la maison Human Ear Music, qui fédérait les ambitions esthétiques de ces brillants jeunes gens) ? Piper explique : “Ariel Pink, R. Stevie Moore, Matt Fishbeck, Cole M.G.N., Geneva Jacuzzi, John Maus sont tous mes amis, et j'ai beaucoup de chance de les côtoyer. Je me demande encore si je suis avant tout leur fan ou leur amie. Ils sont une source d'inspiration permanente pour moi, j'apprends tous les jours à leur contact, et pas seulement musicalement. Nous sortons juste d'une tournée américaine avec John Maus et Geneva Jaccuzzi. Quel plaisir que d'écouter les théories esthétiques de John !” Cette fine équipe de Los Angeles à la posture pop légèrement situationniste peut également évoquer (en d'autres temps et d’autres lieux) les Stilyagi auxquels Puro Instinct rend hommage sur Headbangers In Ecstasy.
Ce terme aux sonorités slaves fait référence aux jeunes rebelles de la Russie soviétique qui, durant les années 40 à 60, étaient assimilés à des ennemis d’État et parfois même envoyés au goulag. Le régime totalitaire considérait alors comme subversifs ces amateurs de musique (aisément reconnaissables par leur style vestimentaire très étudié) en raison de leur modernisme, de leur goût pour le rock américain et leur absence de zèle à défendre la morale et la politique de l'URSS. “Peut-être que nous pouvons être assimilés à des Stilyagi de la postmodernité, mais ce n'est pas à nous d'en décider. En tout cas, je reste fascinée par cette culture de l'enregistrement clandestin et par l'esprit qui animait ces musiciens et mélomanes. Ils incarnaient une véritable rébellion et leur amour pour la pop signifiait vraiment quelque chose d'important, une idée qui justifiait qu'ils se mettent en danger. Malheureusement, on a certainement pris l'habitude de vider la musique de son sens et de tenir tout cela pour acquis en téléchargeant tranquillement des milliers de disques devant nos ordinateurs”, poursuit Piper. Cet amour du danger revendiqué par Puro Instinct peut certes sembler d'une innocence touchante, voire même d'un caprice de jeunes filles nanties tenant salon dans l'alcôve des précieuses… Le paradoxe est tout aussi frappant lorsque l'on met en regard la paisible douceur des chansons, le goût pour les voiles et les ornements avec le désir de sens mis en avant par les jeunes filles. Mais ne s'agit-il pas là d'un reproche des plus éculés ? La musique, pour se mêler du monde, devrait-elle forcément revêtir un uniforme militant ? Le désir de révolte et la douceur ne se réconcilient-ils pas dans la nostalgie comme dans ces Headbangers In Ecstasy ? En attendant que les deux sœurs tiennent leur promesse de livrer en cette fin d'année une nouvelle compilation de titres (d'ores et déjà écrits et enregistrés à l'état de démos) à paraître chez Record Makers et dont on sait qu'elle convoquera toutes les précieux amitiés précitées, il est peut-être temps de prendre un pari… Et si Puro Instinct figurait, comme ce fut le cas pour ces autres grands noms au catalogue du label français que sont Air et Sébastien Tellier, sur la bande originale du prochain film de Sofia Coppola ?
“Nous avons décidé de rebaptiser notre groupe car Puro Instinct témoigne mieux que Pearl Harbor de cette envie primaire qui nous pousse à créer. Mais au fond, il s'agit de deux formes différentes de désastres : ce Puro Instinct qui nous anime est une source quotidienne de catastrophes !”, explique Piper dans un large sourire. La jeune femme à la moue enfantine a découvert l'importance de ces désastres dès l'adolescence. À la suite d'un chagrin d'amour, l’aînée des sœurs Kaplan trouve la consolation dans la musique de The Jesus And Mary Chain : “J'aime cette idée qu'il n'y a pas de désastre autre que celui que nous voulons voir. Tout incident peut-être en soi une opportunité. C'est certainement pour cela que nous sommes si insouciantes”. Animée par cette passion pour la pop, Piper commence à collectionner les vinyles et se passionne pour la scène de Los Angeles. Au culot, elle s’immisce comme DJ à un concert new-yorkais de son idole, le toujours désopilant R. Stevie Moore. Et se met à le côtoyer assidûment. C'est ce dernier – choyé pour son approche décomplexée, ludique et spontanée de la pop song – qui donne l'envie à la jeune Piper Kaplan de s'essayer à l'écriture et la composition. Le mentor d'Ariel Pink, qui, lui non plus, n'en finit pas de créer des émules et figure au générique sur trois titres de Headbangers In Ecstasy, montre à la Californienne les rudiments de l'enregistrement maison. De retour chez elle et séduite par la simplicité de la chose, Piper demande à sa jeune sœur Skylar (alors âgée de treize ans et déjà guitariste prodige, aujourd'hui comparée à Johnny Marr pour son jeu élégant et cristallin) de l'accompagner à la guitare alors qu'elle s'essaie à la basse. La fratrie est surprise par le résultat et compose sa première chanson : la ravissante Sunburn.
Ainsi naît Pearl Harbor, dans l'atmosphère familière d'une chambre d'enfants et dans un serment l’allégeance au hasard (heureux) et à l'éphémère. Les deux frangines demandent quelques renforts dans leur entourage et recrutent Cody Porter, un ami de Piper, empruntent une boîte à rythmes à Ramona Gonzalez (Nite Jewel) et demandent un coup de main à Cole Marsden Greif-Neill, alias COLE M.G.N., pour enregistrer leurs premiers morceaux. À raison d'un travail véritable, seul capable d'agir sur soi et sur le monde car obéissant à un désir réel (comme l'explique si bien l'écrivain mésestimé Ludwig Hohl), les adolescentes poursuivent leur création avec le peu de matériel à leur disposition. Elles trouvent leur inspiration dans le répertoire d'Ariel Pink, dans le glamour de la pop radiophonique de la décennie 80 (les cinq intermèdes de la station imaginaire KDOD ponctuent Headbangers In Ecstasy), dans le soft rock des années 70, dans l'innocence révolutionnaire des rengaines sixties. L'immense curiosité et l'indéniable culture musicale de Piper parsèment Puro Instinct de teintes plus rares et tout aussi plaisantes dont témoignent ses innombrables “mixtapes”. Ainsi, Piper inonde le Web de compilations sur lesquelles on retrouve cette fascination pour la new-wave russe (la red wave telle que l'a baptisée Red Wave: 4 Underground Bands From Russia, en 1986) et quelques perles internationales oubliées – la dernière collection en date, baptisée TrueEmerald, s'ouvre par la très exotique Rue Chinoise de… Pierre Bachelet ! Enfin, le souvenir nostalgique de chansons traditionnelles de Russie écoutées inlassablement chez des amies pendant leur prime jeunesse (ce qui explique la calligraphie inspirée par l’alphabet cyrillique du EP de transition Puro Instinct, édité l’an passé) hantent les chansons comme la touchante Stilyagi d'un voile mélancolique permanent.
Même si Headbangers In Ecstasy n'est pas totalement le chef-d’œuvre espéré (la faute à une production trop lisse qui aurait dû revenir à l'alchimiste Cole M.G.N.), ce premier LP soutient la comparaison avec les tentatives des collègues de Los Angeles et partage avec eux de nombreuses préoccupations et obsessions artistiques. Peut-être ces similitudes sont-elles dues à l'identité même de cette ville tentaculaire ? Quel meilleur endroit pour endosser le rôle de pop star critique que le Los Angeles actuel ? Quelle ville est aujourd'hui plus fascinante, monstrueuse, titanesque et effrayante que cette cité californienne coincée entre ses stars, ses rêves de paillettes, ses élites et sa superficialité entêtante comme un parfum trop lourd, comme en témoigne California Shakedown – dont le titre satyrique n'est pas sans rappeler West Coast Calamities d’Ariel Pink ? Et quels meilleurs autres modèles peut-on trouver que dans ce voisinage d'artistes désormais formidablement hype (qu'il semble loin le temps des débuts de la maison Human Ear Music, qui fédérait les ambitions esthétiques de ces brillants jeunes gens) ? Piper explique : “Ariel Pink, R. Stevie Moore, Matt Fishbeck, Cole M.G.N., Geneva Jacuzzi, John Maus sont tous mes amis, et j'ai beaucoup de chance de les côtoyer. Je me demande encore si je suis avant tout leur fan ou leur amie. Ils sont une source d'inspiration permanente pour moi, j'apprends tous les jours à leur contact, et pas seulement musicalement. Nous sortons juste d'une tournée américaine avec John Maus et Geneva Jaccuzzi. Quel plaisir que d'écouter les théories esthétiques de John !” Cette fine équipe de Los Angeles à la posture pop légèrement situationniste peut également évoquer (en d'autres temps et d’autres lieux) les Stilyagi auxquels Puro Instinct rend hommage sur Headbangers In Ecstasy.
Ce terme aux sonorités slaves fait référence aux jeunes rebelles de la Russie soviétique qui, durant les années 40 à 60, étaient assimilés à des ennemis d’État et parfois même envoyés au goulag. Le régime totalitaire considérait alors comme subversifs ces amateurs de musique (aisément reconnaissables par leur style vestimentaire très étudié) en raison de leur modernisme, de leur goût pour le rock américain et leur absence de zèle à défendre la morale et la politique de l'URSS. “Peut-être que nous pouvons être assimilés à des Stilyagi de la postmodernité, mais ce n'est pas à nous d'en décider. En tout cas, je reste fascinée par cette culture de l'enregistrement clandestin et par l'esprit qui animait ces musiciens et mélomanes. Ils incarnaient une véritable rébellion et leur amour pour la pop signifiait vraiment quelque chose d'important, une idée qui justifiait qu'ils se mettent en danger. Malheureusement, on a certainement pris l'habitude de vider la musique de son sens et de tenir tout cela pour acquis en téléchargeant tranquillement des milliers de disques devant nos ordinateurs”, poursuit Piper. Cet amour du danger revendiqué par Puro Instinct peut certes sembler d'une innocence touchante, voire même d'un caprice de jeunes filles nanties tenant salon dans l'alcôve des précieuses… Le paradoxe est tout aussi frappant lorsque l'on met en regard la paisible douceur des chansons, le goût pour les voiles et les ornements avec le désir de sens mis en avant par les jeunes filles. Mais ne s'agit-il pas là d'un reproche des plus éculés ? La musique, pour se mêler du monde, devrait-elle forcément revêtir un uniforme militant ? Le désir de révolte et la douceur ne se réconcilient-ils pas dans la nostalgie comme dans ces Headbangers In Ecstasy ? En attendant que les deux sœurs tiennent leur promesse de livrer en cette fin d'année une nouvelle compilation de titres (d'ores et déjà écrits et enregistrés à l'état de démos) à paraître chez Record Makers et dont on sait qu'elle convoquera toutes les précieux amitiés précitées, il est peut-être temps de prendre un pari… Et si Puro Instinct figurait, comme ce fut le cas pour ces autres grands noms au catalogue du label français que sont Air et Sébastien Tellier, sur la bande originale du prochain film de Sofia Coppola ?
