En kiosque actuellement Commander

A lire

Entrevue - 15/02/2010 de PJ Harvey

interviews
Trois ans après White Chalk (2007), PJ Harvey opère une nouvelle révolution dans sa trajectoire, étendant encore son pouvoir de fascination. Effluves historiques et lucidité contemporaine, qualités littéraires et bonheur de jouer, Let England Shake s'offre comme une déclaration de liberté artistique. Rencontre avec la brune dans un vieil hôtel de Londres pour évoquer ce huitième album solo propre à dérégler le temps. [Article et interview Michaël Patin]


“Il est frappant de constater combien des successions d’événements du mois précédent, ou de quelques jours auparavant, parfois même de quelques heures, auxquels nous donnions tant d’importance, disparaissent de notre mémoire”, dit le sociologue et politologue allemand Hartmut Rosa. La conséquence d'une accélération technique qui n'épargne aucun aspect de nos pratiques économiques et sociales. Pris au piège de l'accessibilité des biens culturels et de l'intensification du renouvellement, le passionné de musique tente ainsi désormais de nager dans le courant aussi vite que possible, plutôt que de s'installer au bord du flux pour y repérer les plus beaux poissons. La mémoire se dissout dans le présent sans cesse updaté, un enthousiasme diffus et volatile remplace les grands affrontements entre hiérarchies subjectives. Heureusement, on peut encore compter sur certains artistes pour nous tirer de cette frénésie (paradoxalement synonyme de léthargie) et nous redonner le sens des priorités (comme disent les générations pré-Internet). PJ Harvey est de ceux-là. Chacune de ses apparitions est un événement parce qu'on ne sait jamais bien à quoi s'attendre, alors que sa place au Panthéon de la pop moderne est acquise depuis ses débuts, il y a vingt ans (le single Dress en 1991, l'album Dry l'année suivante). Ses mutations détonnent et fascinent par leur sophistication (chaque esthétique musicale se double d'une identité visuelle, scénique et vestimentaire), imposant une discontinuité au passage de nos expériences. Le caractère cyclique de son œuvre, profondément humain, nourrit notre imaginaire et produit du sens. Elle fait appel à nos souvenirs pour reconstituer la femme/artiste qu'elle a été, comprendre celle qu'elle est devenue, et savoir ce qu'on peut en tirer. Son rythme nous situe au lieu de nous engloutir. C'est la raison pour laquelle on n'a jamais cessé d'y croire, même lorsque ses disques ne nous passionnaient pas tellement (Stories From The City, Stories From The Sea, 2000, et Uh Huh Her, 2004). Même lorsqu'elle se tait, Polly Jean est plus présente que les cinquante dernières chanteuses attrapées à la volée sur la Toile.



Lors de notre dernière rencontre, en septembre 2007, elle recevait dans son Dorset natal pour la promotion de White Chalk, fruit d'une des métamorphoses les plus radicales et réussies de sa carrière. Avec un piano spirituel pour compagnon et son chant haut perché, elle y bouleversait sa grammaire personnelle dans un souffle mature et mystique. Trois ans plus tard, nous la retrouvons à Londres au très chic hôtel Gore, à deux pas du Royal Albert Hall. La ronde des interviews autour de Let England Shake l'a déjà épuisée, mais elle reconnaît que c'est un bon moyen de mettre des mots sur son travail, là où il n'y avait que des intuitions, des impulsions, des actes. Loin d'effacer du tableau White Chalk – l’album de la rupture –, elle en a tiré les enseignements pour se lancer de nouveaux défis. Celui d'écrire sur la guerre avec un regard de poète. De malmener l'Angleterre et son identité anglaise. D'y trouver pourtant une joie communicative, presque enfantine. PJ Harvey s'éloigne ainsi peu à peu des canons de l'époque pour mieux la toucher au cœur. Vieille et jeune à la fois, libérée de l'aliénation des temporalités acceptables, elle présente son œuvre avec patience et confiance. On a plongé nos yeux quarante minutes dans les siens, pour explorer les facettes de sa dernière vision musicale, et comprendre ce qui la rend si irremplaçable.
MAGIC RPM  #149

Les 20 derniers articles ( Interviews )