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Entrevue historique - 19/07/10 de Mark Hollis

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En janvier 1998, après sept ans d’absence et la sortie du dernier album de Talk Talk, Laughing Stock, Mark Hollis revenait à pas feutré avec un premier disque solo sous le bras. Dans un monde où l’électronique semblait s’imposer comme le seul avenir possible pour la musique moderne, l'un des artistes le plus respecté et influent de sa génération choisissait de glorifier la beauté de l’acoustique, la pureté du son et la complexité du jazz le temps de huit compositions à l’ascétisme enivrant et aux silences si parlant. Depuis, malgré quelques rumeurs éparses vite balayées et un nombre toujours grandissant de descendants, cet esthète perfectionniste est resté muet, laissant orphelin cet unique album qui n’en est devenu que plus précieux. [Introduction et interview Christophe Basterra].

Sept ans. Sept années sans doute passées tapi dans l’ombre, protégé contre toutes les révolutions technologiques, avançant à tâtons en tentant de résoudre ses équations musicales. C’est ainsi qu’on a imaginé à l’époque Mark Hollis, peaufinant le moindre changement d’accord, dirigeant à la baguette les seize musiciens chargés de l’accompagner dans l’accomplissement de son premier album solo. Entre notes d’une justesse rare et silences à la musicalité exacerbée, ce reclus iconoclaste avait pris le parti de se dévoiler, en janvier 1998, dans une nudité absolue, poursuivant le grand œuvre initié avec son groupe Talk Talk. Un groupe au parcours sidérant, débutant sous les auspices du néoromantisme et d’une vague electropop très prisée à l’époque de sa formation, en 1981. Signé sur la major EMI, le quatuor formé par Hollis (chant, guitare), Lee Harris (batterie), Paul Webb (basse) et Simon Brenner (claviers) obéit alors au diktat de son label, qui impose look, producteur et direction musicale afin de mieux profiter de l’air du temps, alors que le jeune leader prend son mal en patience. Le succès britannique est au rendez-vous à la sortie du très synthétique (1982), porté par les deux hits mineurs Talk Talk et Today. Mais pour Mark, demain est un autre jour. Déjà mutique, il commence sa mue à son rythme, sans vouloir effrayer ses employeurs et avec l’appui de sa section rythmique. Brenner débarqué, le néo-trio explore de nouveaux horizons.

Les compositions s’étirent, lorgnent vers l’acoustique et le groupe se trouve en la personne de Tim Friese-Greene son George Martin, son Martin Hannett, son Dave Fridmann. À l’aune de son deuxième LP,
It’s My Life (1984), il se met certes à dos la Perfide Albion, mais trouve un chic public sur le Vieux Continent, conquis par la ritournelle mélancolique Such A Shame. Surtout, dissimulé derrière ses lunettes rondes et noires, Hollis prend confiance et conscience de ses possibilités. Il ouvre le pan de ses influences, parle musique concrète et classique, jazz et dub. Il élargit ses champs d’action, à l’image de l’ambitieux The Colour Of Spring (1986), laissant s’échapper malgré une certaine complexité un hit qui reconquiert le Royaume-Uni, puis franchit l’Atlantique, Life's What You Make It. Une belle déclaration d’intention que Talk Talk semble prêt à appliquer à ses ambitions artistiques. Fort de ces succès populaires, le groupe pense pouvoir agir en toute impunité. Alors, sur Spirit Of Eden (1988), il tourne définitivement le dos à d’éventuelles velléités commerciales. Après avoir jeté le terme pop aux oubliettes, sa tête pensante, épaulée dans “l’écriture” par un Friese-Greene omniprésent, préfigure le “post-rock, The Verve et Radiohead”, comme l’écrit, en avril 2009, Alan McGee dans The Guardian. Cette musique improvisée, enregistrée dans l’obscurité puis agencée en studio par ces véritables sculpteurs sonores, déplait à ce point au label que ce dernier va jusqu’à traîner la formation et son leader devant les tribunaux pour avoir conçu un disque anticommercial.

Débouté, EMI va se venger en réalisant, en 1990, le best of
Natural History, puis, l’année suivante, une compilation d’abominables remixes, History Revisited, commandités sans l’aval d’un Mark Hollis outré. Il claque d’ailleurs la porte de sa maison de disques, qu’il… attaque à son tour en justice, toujours en quête de sa liberté artistique absolue. Ce que lui promettent Polydor et la légendaire enseigne de jazz Verve, sur laquelle voit le jour Laughing Stock (1991), fort de six compositions au charme crépusculaire et aux tensions obsédantes, où se croisent les ombres de Miles Davis, La Monte Young ou Tim Buckley, entre inflexions free et accents folk. On ne le sait pas encore, mais ce cinquième chapitre plongé dans un clair-obscur rayonnant sera le chant du cygne de Talk Talk. Muets, certains de ses membres ne le restent pas bien longtemps puisque Harris renoue avec Paul Webb (futur metteur en son de l’échappée solitaire de Beth Gibbons, en 2002) et prend ses quartiers au sein de O’Rang, dont la musique abstraite se décline sur deux albums au charme onirique – Herb Of Instinct en 1994, puis Fields & Waves deux ans plus tard. Influence absolue de bon nombre d’ambassadeurs du post-rock (à commencer par Labradford et Bark Psychosis) et autres représentants d’une faction du trip hop (le premier LP d’Archive, entre autres), l’ombre de Talk Talk plane sur la fin du XXe siècle.

Hollis, lui, s’en moque, préférant donc peaufiner la suite logique de son épopée sonore. C’est pour lever le voile sur cette œuvre monochrome et faire la lumière sur ces années de silence que l’on était partis à Londres dans les frimas de l’hiver 1997-98, afin de rencontrer un homme que l’on pensait taiseux et timide, avant de découvrir un musicien accueillant et plus bavard que son art. Certes, au terme d’une interview réalisée dans un bureau de Polydor aussi dépouillé que les compositions de ce disque funambule, Mark Hollis s’était montré incapable d’évoquer son avenir musical. Quelques mois plus tard, sa présence au piano sur l’album épouvantail de UNKLE,
Psyence Fiction (1998), laissait penser que l’homme avait de la suite dans les idées et des envies concrètes. Pourtant, douze ans plus tard, ce sont les paroles de A New Jerusalem qui résonnent ad libitum : “Heaven burn me/Should I swear to fight once more…”

Magic : Vous aviez disparu de la circulation depuis 1991, et la sortie de l'album de Talk Talk Laughing Stock
Mark Hollis : Après un disque, il s’ensuit toujours pour moi une période pendant laquelle j’éprouve le besoin de faire le vide… Personnellement, au terme de l’enregistrement de Laughing Stock, j'étais arrivé à un stade où il fallait vraiment que je prenne du recul. De toute façon, je refuse de me sentir obligé de composer dans un cadre précis. Je ne supporte pas l’idée que des compositions doivent obligatoirement former un disque. Ce qui ne signifie pas pour autant que pendant ce temps, je ne fais plus de musique, bien au contraire… À une époque, j'ai surtout écrit des pièces instrumentales, certaines très simples mais d’autres plutôt fragmentées, que je destinais à des quatuors à cordes.

Et cette période a-t-elle influencé votre approche musicale pour ce disque ?
Oui, énormément. Pour Spirit Of Eden et Laughing Stock, nous avions imaginé des arrangements impliquant un nombre incalculable d'instruments. Cette fois-ci, au contraire, je voulais diminuer leur nombre. Je souhaitais revenir à une certaine simplicité tout en arrivant à suggérer les mêmes impressions, les mêmes émotions. Pour arriver à matérialiser ce qu’on a en tête, il faut savoir parfois prendre son temps… Effectivement, six années, ça peut paraître énorme. Mais pas pour moi. (Sourire.) Tu commences à composer parce que tu aimes la musique, un point c'est tout. Et cet amour doit rester la seule raison valable, il ne doit pas y en avoir d’autres. Mais il finit par arriver un moment où tu en as marre de trouver encore et toujours la même solution à un problème mélodique que tu as déjà résolu dans le passé… Tu te lasses à force de retomber toujours sur un même son, une même note, une même approche. C'est ce qui m'est arrivé. Et il a donc fallu que je trouve d’autres issues. (Sourire.)

MAGIC RPM  #144

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