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THE FOLK IMPLOSION
Take A Look Inside… (1994)
John Davis adorait la cassette de Weed Forestin’ (1990) de Sebadoh, qu’il avait achetée à l’adolescence. Depuis, il m’envoyait régulièrement ses productions : du folk minimal extrêmement excentrique et de la poésie a cappella. Avec Eric Gaffney, on les avait beaucoup écoutées, en se disant : “ouah, c’est vraiment barré et intéressant”. Quand j’ai rencontré John, on s’est tout de suite entendus comme des frères. On a commencé à parler de musique, et aussitôt à en faire. D’ailleurs mes amitiés impliquent toujours un aspect créatif. Je n’ai pas de pote banquier avec lequel je parle de la pluie et du beau temps, par exemple. (Rires.) Tout tourne autour de la musique et de la possibilité d’en faire. Les gens de la scène hardcore que je côtoyais d’habitude méprisaient l’idée de prendre une guitare acoustique, de chanter ensemble. C’était considéré comme sérieusement pas cool. Même encore aujourd’hui, y compris chez Dinosaur Jr, ils restent très concernés par cette notion de coolitude. (Sourire.) Folk Implosion reste parmi mes projets les plus chéris. J’étais très heureux à cette époque, ça s’entend. J’ai enregistré cet album parallèlement à celui de Sebadoh, ce qui explique pourquoi Take A Look Inside… et Bakesale sont si étroitement liés, à mon sens. Ce sont des œuvres symétriques. Les membres de chacun des deux groupes trouvaient que mon implication dans l’un était une menace pour l’autre, et vice versa. J’étais écartelé entre plusieurs… plusieurs amants, je crois qu’on peut dire ça comme ça ! (Rires.) Cette double vie m’a même inspiré des clins d’œil subliminaux sur les pochettes, qui contiennent toutes deux la couleur argent…
Kids - Original Soundtrack (1995)
Il y a eu un après-Kids, et il fut assez déchirant. L’auteur du scénario de ce film, Harmony Korine, adorait mes enregistrements les plus obscurs des débuts de Sebadoh, ceux qui mettaient les gens le plus mal à l’aise. Évidemment. (Rires.) Il trouvait intéressant d’intégrer la sensibilité de quelqu’un si éloigné de l’environnement glauque décrit dans le film. (Il se reprend après une longue hésitation.) Comme beaucoup de gens, il me voyait comme un intellectuel bourgeois de Boston, ce qui n’est pas exactement vrai. En fait je suis issu d’une petite ville ouvrière, j’ai à peine eu mon bac, je ne suis pas allé à l’université et j’ai appris la musique en autodidacte. Bref. Son idée était quand même assez brillante, mais avec John, on a décidé de l’emmener plus loin, en intégrant de la musique urbaine dans nos compositions. On a d’abord travaillé au quatre-pistes à partir d’images du film, puis la prod nous a dit : “On vous envoie en studio avec un budget pour que vous puissiez faire de nouveaux morceaux”. Une fois là-bas, on a eu l’idée d’expérimenter, de sampler des beats, ce qui a donné naissance à Natural One. C’est devenu un tube. Alors que s’allongeait la liste des rendez-vous avec les gros labels qui voulaient nous signer, comme London Records ou A&M, John a commencé à craquer. Il avait peur que notre succès lui vole une partie de sa vie. J’avais beau lui assurer que ça n’arriverait pas, qu’on pouvait en faire ce qu’on voulait, tout en restant anonymes et libres… John est resté sur ses positions, sans que je comprenne alors ses raisons. Encore une belle occasion ratée.
Dare To Be Surprised (1997)
J’adore cet album. Pourtant il a mis du temps à prendre forme. On a dû découper nos sessions sur une période de huit mois : deux jours par semaine, quand je n’étais pas avec Sebadoh, je retrouvais John. J’entends tellement de lui dans nos disques, à la fois sa personnalité et ce qu’il a réussir à extraire de moi. (Il hésite longuement.) Il faisait ressortir mon côté poétique. Tout d’un coup, je n’avais plus peur de titiller éhontément ma fibre romantique. J’ai la chance de connaître une relation amoureuse de très longue date, que je place au cœur de ma vie. Avec ma femme, on s’est connu très jeunes, on a grandi ensemble et déteint l’un sur l’autre. Nous croyons en l’importance de la longévité dans notre histoire. À la fin de Dare To Be Surprised, il y a River Devotion, une chanson pleine d’amour, d’émotion et d’animaux. (Ricanements.) Elle évoque le sentiment de confort que tu ressens quand tu aimes quelqu’un. Cela émanait aussi d’une certaine insatisfaction romantique chez John, car il était très solitaire. Notre histoire a suivi son cours comme elle l’a pu, j’ignore si elle serait allée bien plus loin, de toute façon… John affrontait des problèmes très sérieux dans sa vie. Sur One-Part Lullabye, l’album suivant et le dernier de Folk Implosion, il ne chantait plus, sa voix était devenue si fragile… À l’époque il ne se nourrissait plus… On chantait tout le temps ensemble à tue-tête et puis un jour, fini, comme s’il avait perdu sa voix… À l’inverse, moi je me sentais beaucoup plus fort et exalté. Comme je m’étais mis aux drogues, j’étais porté par une sacrée énergie créative. J’étais en pleine éclosion, lui se retranchait de plus en plus. Il était question d’un deal possible avec le label Interscope qui semblait l’enthousiasmer, et je l’avais mis en garde : “Si on franchit le pas, il faut un album en béton et je crains que tu ne mettes plus toute ton énergie dans ta voix”. Peut-être ai-je repoussé John sans le vouloir, ce jour-là ?
LOU BARLOW
Emoh (2005)
La période de 1999 à 2005 a été très difficile pour moi, John est parti, tout a un peu capoté. Je montais des tournées auxquelles personne ne venait, c’était une vraie leçon d’humilité. Je suis redescendu du nuage narcotique évoqué tout à l’heure, quand j’ai réalisé que je me faisais du mal. Alors j’ai décidé de changer ma façon de vivre et pendant ce processus, j’ai perdu mon entrain. Enfin, j’ai continué à faire des disques, comme le New Folk Implosion et le Loobiecore, que j’aime beaucoup, mais… Dans la perception générale, je n’avais plus ma place. En 2000, il se passait enfin des choses intéressantes avec l’émergence des White Stripes, Strokes, Interpol, Moldy Peaches et autres Jeffrey Lewis. Tout d’un coup, je me suis senti inutile. Personne n’avait songé à me dire, à l’époque, que la scène antifolk tenait un peu de moi. (Sourire.) Si j’avais renoué avec Sentridoh, qui aurait su de quoi il s’agissait, de toute façon ? Et avec l’arrivée des nouvelles technologies, que j’accueillais à bras ouverts, il n’était plus question de lo-fi. Alors j’ai décidé de me produire sous mon nom. Aujourd’hui, j’ai bon espoir de réenregistrer des disques avec Sebadoh. J’en ai parlé avec Jason, avec qui on a aussi décidé de rééditer Bakesale et Harmacy. C’est aussi très bizarre, à la fois génial et frustrant, de faire à nouveau partie de Dinosaur Jr. Parce que c’est vraiment un projet non-musical (ndlr. Jay Mascis a accepté de reformer le groupe pour payer les soins médicaux de la fille de Lou, qui est très malade). Cela joue fort, devant d’immenses foules et j’adore ça, mais impossible de m’en contenter. Du coup ça me rappelle ce que je veux vraiment faire ! En ce moment, je recommence à rencontrer des personnages uniques, je me sens gorgé d’optimisme. Et malgré ce qu’on pourrait croire, je ne suis jamais aussi bon musicien que quand je suis heureux.
Take A Look Inside… (1994)
John Davis adorait la cassette de Weed Forestin’ (1990) de Sebadoh, qu’il avait achetée à l’adolescence. Depuis, il m’envoyait régulièrement ses productions : du folk minimal extrêmement excentrique et de la poésie a cappella. Avec Eric Gaffney, on les avait beaucoup écoutées, en se disant : “ouah, c’est vraiment barré et intéressant”. Quand j’ai rencontré John, on s’est tout de suite entendus comme des frères. On a commencé à parler de musique, et aussitôt à en faire. D’ailleurs mes amitiés impliquent toujours un aspect créatif. Je n’ai pas de pote banquier avec lequel je parle de la pluie et du beau temps, par exemple. (Rires.) Tout tourne autour de la musique et de la possibilité d’en faire. Les gens de la scène hardcore que je côtoyais d’habitude méprisaient l’idée de prendre une guitare acoustique, de chanter ensemble. C’était considéré comme sérieusement pas cool. Même encore aujourd’hui, y compris chez Dinosaur Jr, ils restent très concernés par cette notion de coolitude. (Sourire.) Folk Implosion reste parmi mes projets les plus chéris. J’étais très heureux à cette époque, ça s’entend. J’ai enregistré cet album parallèlement à celui de Sebadoh, ce qui explique pourquoi Take A Look Inside… et Bakesale sont si étroitement liés, à mon sens. Ce sont des œuvres symétriques. Les membres de chacun des deux groupes trouvaient que mon implication dans l’un était une menace pour l’autre, et vice versa. J’étais écartelé entre plusieurs… plusieurs amants, je crois qu’on peut dire ça comme ça ! (Rires.) Cette double vie m’a même inspiré des clins d’œil subliminaux sur les pochettes, qui contiennent toutes deux la couleur argent…
Kids - Original Soundtrack (1995)
Il y a eu un après-Kids, et il fut assez déchirant. L’auteur du scénario de ce film, Harmony Korine, adorait mes enregistrements les plus obscurs des débuts de Sebadoh, ceux qui mettaient les gens le plus mal à l’aise. Évidemment. (Rires.) Il trouvait intéressant d’intégrer la sensibilité de quelqu’un si éloigné de l’environnement glauque décrit dans le film. (Il se reprend après une longue hésitation.) Comme beaucoup de gens, il me voyait comme un intellectuel bourgeois de Boston, ce qui n’est pas exactement vrai. En fait je suis issu d’une petite ville ouvrière, j’ai à peine eu mon bac, je ne suis pas allé à l’université et j’ai appris la musique en autodidacte. Bref. Son idée était quand même assez brillante, mais avec John, on a décidé de l’emmener plus loin, en intégrant de la musique urbaine dans nos compositions. On a d’abord travaillé au quatre-pistes à partir d’images du film, puis la prod nous a dit : “On vous envoie en studio avec un budget pour que vous puissiez faire de nouveaux morceaux”. Une fois là-bas, on a eu l’idée d’expérimenter, de sampler des beats, ce qui a donné naissance à Natural One. C’est devenu un tube. Alors que s’allongeait la liste des rendez-vous avec les gros labels qui voulaient nous signer, comme London Records ou A&M, John a commencé à craquer. Il avait peur que notre succès lui vole une partie de sa vie. J’avais beau lui assurer que ça n’arriverait pas, qu’on pouvait en faire ce qu’on voulait, tout en restant anonymes et libres… John est resté sur ses positions, sans que je comprenne alors ses raisons. Encore une belle occasion ratée.
Dare To Be Surprised (1997)
J’adore cet album. Pourtant il a mis du temps à prendre forme. On a dû découper nos sessions sur une période de huit mois : deux jours par semaine, quand je n’étais pas avec Sebadoh, je retrouvais John. J’entends tellement de lui dans nos disques, à la fois sa personnalité et ce qu’il a réussir à extraire de moi. (Il hésite longuement.) Il faisait ressortir mon côté poétique. Tout d’un coup, je n’avais plus peur de titiller éhontément ma fibre romantique. J’ai la chance de connaître une relation amoureuse de très longue date, que je place au cœur de ma vie. Avec ma femme, on s’est connu très jeunes, on a grandi ensemble et déteint l’un sur l’autre. Nous croyons en l’importance de la longévité dans notre histoire. À la fin de Dare To Be Surprised, il y a River Devotion, une chanson pleine d’amour, d’émotion et d’animaux. (Ricanements.) Elle évoque le sentiment de confort que tu ressens quand tu aimes quelqu’un. Cela émanait aussi d’une certaine insatisfaction romantique chez John, car il était très solitaire. Notre histoire a suivi son cours comme elle l’a pu, j’ignore si elle serait allée bien plus loin, de toute façon… John affrontait des problèmes très sérieux dans sa vie. Sur One-Part Lullabye, l’album suivant et le dernier de Folk Implosion, il ne chantait plus, sa voix était devenue si fragile… À l’époque il ne se nourrissait plus… On chantait tout le temps ensemble à tue-tête et puis un jour, fini, comme s’il avait perdu sa voix… À l’inverse, moi je me sentais beaucoup plus fort et exalté. Comme je m’étais mis aux drogues, j’étais porté par une sacrée énergie créative. J’étais en pleine éclosion, lui se retranchait de plus en plus. Il était question d’un deal possible avec le label Interscope qui semblait l’enthousiasmer, et je l’avais mis en garde : “Si on franchit le pas, il faut un album en béton et je crains que tu ne mettes plus toute ton énergie dans ta voix”. Peut-être ai-je repoussé John sans le vouloir, ce jour-là ?
LOU BARLOW
Emoh (2005)
La période de 1999 à 2005 a été très difficile pour moi, John est parti, tout a un peu capoté. Je montais des tournées auxquelles personne ne venait, c’était une vraie leçon d’humilité. Je suis redescendu du nuage narcotique évoqué tout à l’heure, quand j’ai réalisé que je me faisais du mal. Alors j’ai décidé de changer ma façon de vivre et pendant ce processus, j’ai perdu mon entrain. Enfin, j’ai continué à faire des disques, comme le New Folk Implosion et le Loobiecore, que j’aime beaucoup, mais… Dans la perception générale, je n’avais plus ma place. En 2000, il se passait enfin des choses intéressantes avec l’émergence des White Stripes, Strokes, Interpol, Moldy Peaches et autres Jeffrey Lewis. Tout d’un coup, je me suis senti inutile. Personne n’avait songé à me dire, à l’époque, que la scène antifolk tenait un peu de moi. (Sourire.) Si j’avais renoué avec Sentridoh, qui aurait su de quoi il s’agissait, de toute façon ? Et avec l’arrivée des nouvelles technologies, que j’accueillais à bras ouverts, il n’était plus question de lo-fi. Alors j’ai décidé de me produire sous mon nom. Aujourd’hui, j’ai bon espoir de réenregistrer des disques avec Sebadoh. J’en ai parlé avec Jason, avec qui on a aussi décidé de rééditer Bakesale et Harmacy. C’est aussi très bizarre, à la fois génial et frustrant, de faire à nouveau partie de Dinosaur Jr. Parce que c’est vraiment un projet non-musical (ndlr. Jay Mascis a accepté de reformer le groupe pour payer les soins médicaux de la fille de Lou, qui est très malade). Cela joue fort, devant d’immenses foules et j’adore ça, mais impossible de m’en contenter. Du coup ça me rappelle ce que je veux vraiment faire ! En ce moment, je recommence à rencontrer des personnages uniques, je me sens gorgé d’optimisme. Et malgré ce qu’on pourrait croire, je ne suis jamais aussi bon musicien que quand je suis heureux.