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Entrevue anthologique - 22/03/10 de Lou Barlow

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Que l’on ne goûte guère la dernière livraison de Lou Barlow ne nous a pas empêchés de rencontrer l’humble créateur d’une œuvre immense, distordue, complexe, aux fulgurances émotionnelles peu communes éclatées au gré d’identités multiples. Celui qui a su transformer le hardcore en journal intime et la lo-fi en esthétique de l’impudeur revient longuement sur un parcours exemplaire. Petite histoire subjective à l’attention des novices ou des éternels fans qui voudraient revivre leur crise de (Seb)adolescence.
[Interview Thomas Bartel & Estelle Chardac].



DEEP WOUND
Deep Wound (1983)
Tout commence avec les Ramones. La première fois que je les ai entendus, j’ai compris l’essentiel. Ils avaient dénudé les conventions du rock jusqu’à les distiller dans ce seul son de guitare rythmique, balancé tous azimuts. Une révélation. J’ai tout de suite adopté cette façon de faire. Mes camarades jouaient leurs accords à deux doigts mais moi, au contraire, je trouvais qu’il fallait en tirer le maximum de bruit. Alors j’ai installé un micro dans une guitare acoustique que j’ai branché à la chaîne stéréo de mes parents pour voir ce qu’il en sortait. Ma quête suivante a été de trouver des disques à la même sensibilité hardcore, comme Black Flag et Circle Jerks. Puis je me suis lié d’amitié avec un copain de classe qui partageait les mêmes goûts musicaux que moi. On a monté un groupe : lui à la basse, moi à la guitare. Chez le disquaire le plus influent de ce côté-ci du Massachusetts occidental, on a accroché un flyer : “Cherchons batteur pour jouer punk hardcore violent”. Jay Mascis est tombé dessus et m’a appelé. À l’époque, aucun d’entre nous n’avait le permis, alors son père l’a emmené dans son break jusque chez moi. On a installé son kit de batterie dans mon grenier et voilà, le groupe était né. Au début, on s’est attaqué à mes chansons mais très vite, Jay a décidé qu’on n’allait jouer que les siennes. (Rires.) Il a intégré son ami Charlie comme chanteur, sa petite amie Ramona nous a prêté cinq cents dollars et voilà, on a pu enregistrer un album. Plus le temps passe, plus je trouve que ça sonne bien, même si à l’époque je ne nous trouvais pas assez rapides ou synchronisés, comparés à nos héros de Minor Threat ou Poison Idea. Rétrospectivement, ces décalages ajoutent au charme de ce disque. Réécouter mes vieux enregistrements, je trouve ça fascinant. La seule chose qui m’a poussé à continuer dans la musique, c’est que j’adore m’entendre jouer ! (Rires.) Malgré toutes mes limites, j’ai compris que je pouvais accomplir de belles choses tout en m’autorisant à faire des erreurs. Car c’était souvent mes faiblesses qui faisaient ma force. À la fin du Ep, il y a la chanson Dead Babies, qui me semble assez prémonitoire de mes aventures suivantes. Le bruit blanc, les rythmes et les harmoniques qui en émanaient pointaient déjà dans une nouvelle direction.

SEBADOH
The Freed Man (1989)
Comme tous les titres de mes albums, celui-ci cache un double sens. Avec Eric Gaffney, nous partagions le même amour des Beatles, des Ramones et de PIL, mais aussi une certaine volonté de perturber les gens. Nous possédions une très vaste collection d’enregistrements réalisés pendant notre enfance que nous nous repassions souvent. On s’encourageait et se stimulait mutuellement pour se dire que c’était super. (Sourire.) On est devenus vraiment inséparables quand nos copines ont commencé à fréquenter le Smith College ensemble. Leur dortoir s’appelait le… Freedman Dormitory. J’ai quitté la maison familiale pour m’y installer avec elle en toute illégalité. Une de leurs coturnes, une goth qui avait été bêtement accusée de satanisme, avait quitté la maison et laissé une chambre vide derrière elle, ce qui a bien fait notre affaire. C’est là qu’on a installé notre quatre-pistes et commencé à jouer ensemble. Sur la cassette originellement sortie chez Homestead, on a mélangé plein de vieilleries : des choses chantées par nos petites sœurs quand on avait dix ans et des morceaux plus récents. Pendant l’enregistrement, je me suis fait jeter de Dinosaur Jr, du coup le titre a pris un nouveau sens avec mon statut de freed man (ndlr. d’homme libéré). Enfin, j’allais pouvoir cultiver tout ce qui m’aliénait dans le groupe. Plus de compromis possible, plus moyen de prétendre être quelqu’un d’autre.

Sebadoh III (1991)
III, soit le nombre de personnes qui faisaient partie du groupe après l’intégration de Jason Loewenstein. Eric voulait électrifier ses chansons, ce que facilitait la présence d’un troisième larron. Il était plus jeune et nous vouait une certaine admiration : ses propres compositions étaient influencés par la cassette de The Freed Man, qu’il avait achetée pour un dollar ! En l’entendant chanter, on a compris que ce gars-là cachait un talent qu’il fallait absolument exploiter. Avec mille cinq cents dollars en poche, on a pu s’offrir deux jours de studio. J’étais très impliqué dans mes morceaux, j’avais passé beaucoup de temps à les enregistrer, les rafistoler et les remanier. C’était nos débuts de groupe qui essaye de s’assumer en tant que tel. Toute notre problématique était de surpasser les problèmes d’ego. (Rires.) Ce qui nous a aussi réunis, c’est notre amour des Beatles, où le processus démocratique était encouragé. Même Ringo avait des chansons ! Grâce à eux, j’ai compris que tout le monde pouvait s’essayer à l’écriture. J’étais à peu près sûr qu’on se ferait entendre, peu importe combien ils seraient à l’autre bout. Surtout que dans le Massachusetts, il y a tellement de college radios qu’on peut y entendre de la musique underground venue du monde entier, 24h sur 24.

Bakesale (1994)
Je n’ai jamais eu l’impression de faire un album révolutionnaire, mais j’aime bien l’esprit qu’il recèle. Pour moi Bakesale est une explosion de joie et d’exubérance. J’étais heureux parce qu’Eric avait quitté définitivement le groupe ! (Rires.) L’idée de démocratie qu’on s’efforçait d’appliquer à l’intérieur de Sebadoh était idéaliste. On y apportait tellement de nous-mêmes que nos personnalités avaient fini par vraiment s’y exprimer. Je pensais qu’il fallait enchaîner les dates de tournée, sortir le plus de disques possibles, pour rester sur notre lancée. Eric était déconcerté par mon ambition. Il voulait prendre son temps tandis que je le traînais sans vergogne dans la direction opposée. Je l’imaginais aussi ambitieux que moi, sans comprendre combien c’était dur pour lui de tenir le rythme, contrairement à Jason qui était jeune et affamé, plein de vitalité ! Il ne s’amusait plus et je ne voulais pas de quelqu’un qui s’ennuie dans mon groupe. Mon expérience avec Dinosaur Jr, où tout le monde se détestait, m’avait appris à me tenir éloigné de ce genre de situation. Souvent, Eric annonçait qu’il quittait le groupe. Une semaine avant de partir en tournée, il nous laissait en plan. Et si d’aventure il se décidait à nous accompagner, les conditions étaient extrêmement difficiles : un van à conduire à travers le pays, pas un sou en poche. On était vraiment très pauvres. Un jour, j’ai pensé très fort “casse-toi” et il a dû lire dans mes pensées. (Sourire.) Enfin, j’étais débarrassé de toutes ces conneries, je n’allais plus gaspiller mon temps. À sa place, on a recruté l’un de ses remplaçants de tournée habituels, Bob Fay. C’était un batteur assez rudimentaire, pas très bon. En fait, non, il était carrément mauvais. (Rires.) Mais peu importe, ça nous allait très bien à l’époque.

MAGIC RPM  #140

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