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L’année du Championnat de France de
cyclisme dans sa ville natale de Chantonnay, l’auteur de l’inusable Comme Jeannie Longo, découvert en 1991, revient en tête du peloton hexagonal,
cinq ans après le succès quasi irrationnel de Robots Après Tout (2005). Avec Philippe
Katerine – septième LP composé de vingt-quatre titres qui sont autant de
cartes postales du quotidien, oscillant entre langage enfantin et poésie
urbaine –, le chanteur vendéen au culot rare tourne définitivement le dos à son
passé de crooner. Comme le suggère l’image de ses parents l’entourant sur la
pochette de son album le plus personnel depuis Les Créatures Et L’Homme À Trois Mains (1999), Katerine s’est bâti,
en vingt années d’une carrière improbable, une grande famille qui le passe
aujourd’hui au grill de ses questions. Suivez le parcours fléché en dix-huit
points d’interrogation. [Interview Franck Vergeade].
Pierre Bondu, alias Daven Keller (chanteur) : Quel âge te donnes-tu sur la pochette de ton nouvel album ?
Je vais faire une réponse brève, car Daven Keller apprécie les phrases cinglantes, définitives. (Sourire.) Je répondrai donc à sa manière : j’ai sept ans, l’âge de raison. Belle réponse, non ? (Rires.) Je ne sais pas si je vais réussir à maintenir le niveau…
Gaëtan Chataignier (bassiste et réalisateur chauve) : À tes débuts, tes parents ne t'ont pas toujours encouragé à suivre la voi(x)e qui était la tienne. Est-ce une sorte de revanche intime que de faire poser tes parents sur la pochette de ton nouvel album, portrait réalisé par ailleurs par le photographe de ton village natal déjà à l'œuvre lors de ta première communion ?
(Sourire.) Il est bien renseigné, ce Vendéen. Lui a également connu les photographes de la place de l’église, comme Monsieur Gouban, surnommé Photo Boom. Pour répondre à Gaëtan et aux lecteurs de magic, mes parents ne m’ont effectivement pas encouragé dans cette voie-là. À l’âge de dix-sept ans, j’ai décidé d’arrêter le basket-ball pour faire de la pop. Pourtant, j’étais passionné par ce sport. Je jouais alors au poste d’ailier au club de Chantonnay, qui était le meilleur au niveau départemental. Je faisais même partie de la sélection régionale de Vendée. Du jour au lendemain, j’ai remplacé les posters de Michael Jordan par ceux de The Jesus And Mary Chain. “C’est quoi la pop ?”, m’a demandé ma mère, en me disant que je rêvais. Selon elle, pop = rêve. Cette équation est devenue une vérité. “Eh oui, je rêve de faire de ma vie un rêve. La pop, c’est ma vie !”, lui ai-je répondu. Cette interrogation maternelle m’a incité à prendre la musique à cœur, comme cela dure depuis vingt ans. D’ailleurs, je ne lui en ai jamais voulu, ni à mon père. Mes parents ont eu raison de me couper les ponts. Regarde les enfants à qui l’on paie des instruments, c’est le pire qui puisse leur arriver. Moi, j’ai fait de la musique contre l’avis de mes parents pour être sûr qu’ils ne la comprennent pas. Lorsqu’ils ont entendu Les Mariages Chinois (1991), ils avaient honte pour moi. C’était une situation parfaite. Aujourd’hui, j’ai enfin l’impression de parler à mes parents. D’où cette photo symbolique qui figure sur la pochette. Je les remercie autant de m’avoir donné vie que de m’avoir, un jour, dit non. D’ailleurs, si je les ai invités à chanter sur un titre du disque (ndlr. Il Veut Faire Un Film), ce n’est ni par revanche ni par perfidie. C’est simplement parce qu’on peut désormais jouer sur le même terrain. La musique est la continuité du basket. D’ailleurs, je réfléchis encore basket, avec toutes les limites que cela peut engendrer. (Sourire.)
Thierry Jousse (journaliste et réalisateur) : En quoi tes parents ont-ils eu une influence sur l'ensemble de ton œuvre ?
En juin 2009, j’ai tourné un film avec Thierry Jousse, Je Suis Un No Man’s Land, dont je tenais, pour la première fois, le rôle principal. Mon personnage revient chez ses parents alors que sa mère est malade. J’ai écrit les chansons de mon nouvel album à la sortie du tournage. Ça a été une expérience humaine inoubliable, mais j’étais complètement vidé. C’est traumatisant d’être sur chaque plan. Alors, au lieu de me vider en composant des chansons, je me suis rempli en les écrivant. C’est sans doute pour cette raison que les chansons paraissent si minimales et qu’elles comportent aussi peu de mots. Mes parents de fiction – interprétés par Jackie Berroyer et Aurore Clément, laquelle peut éventuellement ressembler à ma mère – ont sans doute encore plus influencé l’album que mes propres parents. Ce disque est donc très lié à l’histoire du film de Thierry Jousse, où je retourne chez mes parents en tant qu’être fragile, comme si on me lâchait tout nu dans la jungle. Avant le tournage, je n’avais pas écrit un mot. D’ailleurs, je ne pensais même pas enregistrer d’album. Le premier titre composé, qui ne figure pas sur le disque, s’intitulait Mon Gros Ventre. Je chantais notamment : “J’ai un gros ventre et je t’aime”. Autant dire, un morceau lié à la maternité.
Olivier Libaux (musicien) : As-tu toujours envie de devenir maire de Chantonnay (Vendée) et, si oui, quand comptes-tu commencer à agir dans ce sens ?
Le pouvoir m’a toujours fasciné, en particulier chez les autres. À tel point que je m’étonne parfois de ne pas être assoiffé de pouvoir. Lorsque j’ai confié cette envie à Olivier Libaux lors de nos libations de tournée, il y a une dizaine d’années, c’était une manière de le tester. Qu’attends-tu pour prendre le pouvoir ? Le pouvoir est la clé de toute relation humaine. En cela, je suis peut-être un peu trop influencé par Gonzales (ndlr. le producteur de Robots Après Tout), pour qui le pouvoir est le moteur de son activité artistique. C’est facile de nier le pouvoir, mais quand on met les mains dans le cambouis, c’est pourtant ce qu’il en ressort. Certes, j’ai renoncé à la mairie de Chantonnay, mais pas à l’Élysée…
Helena Noguerra (chanteuse) : Est-ce qu'on fait de la musique à quarante ans pour les mêmes raisons qu'à seize ?
Bien sûr, pour être aimé ! Et pour exister, tout simplement. J’existe parce que je fais des chansons. J’existe parce que je te parle. J’ai commencé à écrire des chansons parce que je ne savais plus comment parler aux gens. À quarante ans, j’en suis toujours au même point. Mes chansons sont ce qu’il y a de plus clair, précieux, intime, impudique, drôle, triste que je puisse offrir dans ce monde. Ce n’est pas ma conversation, ni mon habillement ou mes dessins. J’ai débuté avec mon voisin de Chantonnay, qui s’appelle Bebel et qui jouait de la guitare. Avant chaque entraînement de basket, nous faisions un morceau. La toute première chanson s’intitulait Partir – ce qui sous-entendait à la fois foutre le camp d’ici et mourir. Tout cela n’a pas vraiment évolué depuis…
Dominique A (chanteur) : Comme beaucoup de tes admirateurs, je suis fasciné par ta liberté d'expression. Sens-tu des limites à cette liberté, et si c'est le cas, qu’est-ce que pour toi serait aller “trop loin” ?
Répète la question. Avec Dominique, il faut toujours relire, réécouter. (Rires.) Une question complexe, donc, qui me taraude bien moins que lui. Pour une raison simple : j’ai foi dans les institutions. En fait, je suis un être moral, peut-être plus que Dominique. C’est ce qui m’offre une certaine liberté – la liberté absolue est un leurre total. “Liberté mon cul”, comme je chante dans l’album. Disons que j’ai conscience de mes limites et que je joue avec. Jamais je me suis fait prendre, ni coller au collège ou au lycée. Pourtant, je faisais les pires trucs. Au contraire de Dominique, j’ai été élevé dans un milieu catholique. On sait bien que les catholiques sont les plus vicieux qui soient – ils utilisent le mensonge avec tellement de gourmandise. C’est là où se situe ma liberté, en tenant compte de l’existence des institutions. La police, par exemple, me fascine. Moi, j’ai ma police intérieure, qui est fasciste, dictatoriale, bref épouvantable, et que j’essaie de déjouer tous les jours. J’aime cette ambiguïté-là. Liberté est une chanson que pourrait interpréter Sarkozy à l’Élysée, le soir en se couchant après s’être lavé les dents : “Égalité mon cul !” Hélas, Sarkozy fait aussi partie de moi. Alors, j’essaie de composer avec…
Pierre Bondu, alias Daven Keller (chanteur) : Quel âge te donnes-tu sur la pochette de ton nouvel album ?
Je vais faire une réponse brève, car Daven Keller apprécie les phrases cinglantes, définitives. (Sourire.) Je répondrai donc à sa manière : j’ai sept ans, l’âge de raison. Belle réponse, non ? (Rires.) Je ne sais pas si je vais réussir à maintenir le niveau…
Gaëtan Chataignier (bassiste et réalisateur chauve) : À tes débuts, tes parents ne t'ont pas toujours encouragé à suivre la voi(x)e qui était la tienne. Est-ce une sorte de revanche intime que de faire poser tes parents sur la pochette de ton nouvel album, portrait réalisé par ailleurs par le photographe de ton village natal déjà à l'œuvre lors de ta première communion ?
(Sourire.) Il est bien renseigné, ce Vendéen. Lui a également connu les photographes de la place de l’église, comme Monsieur Gouban, surnommé Photo Boom. Pour répondre à Gaëtan et aux lecteurs de magic, mes parents ne m’ont effectivement pas encouragé dans cette voie-là. À l’âge de dix-sept ans, j’ai décidé d’arrêter le basket-ball pour faire de la pop. Pourtant, j’étais passionné par ce sport. Je jouais alors au poste d’ailier au club de Chantonnay, qui était le meilleur au niveau départemental. Je faisais même partie de la sélection régionale de Vendée. Du jour au lendemain, j’ai remplacé les posters de Michael Jordan par ceux de The Jesus And Mary Chain. “C’est quoi la pop ?”, m’a demandé ma mère, en me disant que je rêvais. Selon elle, pop = rêve. Cette équation est devenue une vérité. “Eh oui, je rêve de faire de ma vie un rêve. La pop, c’est ma vie !”, lui ai-je répondu. Cette interrogation maternelle m’a incité à prendre la musique à cœur, comme cela dure depuis vingt ans. D’ailleurs, je ne lui en ai jamais voulu, ni à mon père. Mes parents ont eu raison de me couper les ponts. Regarde les enfants à qui l’on paie des instruments, c’est le pire qui puisse leur arriver. Moi, j’ai fait de la musique contre l’avis de mes parents pour être sûr qu’ils ne la comprennent pas. Lorsqu’ils ont entendu Les Mariages Chinois (1991), ils avaient honte pour moi. C’était une situation parfaite. Aujourd’hui, j’ai enfin l’impression de parler à mes parents. D’où cette photo symbolique qui figure sur la pochette. Je les remercie autant de m’avoir donné vie que de m’avoir, un jour, dit non. D’ailleurs, si je les ai invités à chanter sur un titre du disque (ndlr. Il Veut Faire Un Film), ce n’est ni par revanche ni par perfidie. C’est simplement parce qu’on peut désormais jouer sur le même terrain. La musique est la continuité du basket. D’ailleurs, je réfléchis encore basket, avec toutes les limites que cela peut engendrer. (Sourire.)
Thierry Jousse (journaliste et réalisateur) : En quoi tes parents ont-ils eu une influence sur l'ensemble de ton œuvre ?
En juin 2009, j’ai tourné un film avec Thierry Jousse, Je Suis Un No Man’s Land, dont je tenais, pour la première fois, le rôle principal. Mon personnage revient chez ses parents alors que sa mère est malade. J’ai écrit les chansons de mon nouvel album à la sortie du tournage. Ça a été une expérience humaine inoubliable, mais j’étais complètement vidé. C’est traumatisant d’être sur chaque plan. Alors, au lieu de me vider en composant des chansons, je me suis rempli en les écrivant. C’est sans doute pour cette raison que les chansons paraissent si minimales et qu’elles comportent aussi peu de mots. Mes parents de fiction – interprétés par Jackie Berroyer et Aurore Clément, laquelle peut éventuellement ressembler à ma mère – ont sans doute encore plus influencé l’album que mes propres parents. Ce disque est donc très lié à l’histoire du film de Thierry Jousse, où je retourne chez mes parents en tant qu’être fragile, comme si on me lâchait tout nu dans la jungle. Avant le tournage, je n’avais pas écrit un mot. D’ailleurs, je ne pensais même pas enregistrer d’album. Le premier titre composé, qui ne figure pas sur le disque, s’intitulait Mon Gros Ventre. Je chantais notamment : “J’ai un gros ventre et je t’aime”. Autant dire, un morceau lié à la maternité.
Olivier Libaux (musicien) : As-tu toujours envie de devenir maire de Chantonnay (Vendée) et, si oui, quand comptes-tu commencer à agir dans ce sens ?
Le pouvoir m’a toujours fasciné, en particulier chez les autres. À tel point que je m’étonne parfois de ne pas être assoiffé de pouvoir. Lorsque j’ai confié cette envie à Olivier Libaux lors de nos libations de tournée, il y a une dizaine d’années, c’était une manière de le tester. Qu’attends-tu pour prendre le pouvoir ? Le pouvoir est la clé de toute relation humaine. En cela, je suis peut-être un peu trop influencé par Gonzales (ndlr. le producteur de Robots Après Tout), pour qui le pouvoir est le moteur de son activité artistique. C’est facile de nier le pouvoir, mais quand on met les mains dans le cambouis, c’est pourtant ce qu’il en ressort. Certes, j’ai renoncé à la mairie de Chantonnay, mais pas à l’Élysée…
Helena Noguerra (chanteuse) : Est-ce qu'on fait de la musique à quarante ans pour les mêmes raisons qu'à seize ?
Bien sûr, pour être aimé ! Et pour exister, tout simplement. J’existe parce que je fais des chansons. J’existe parce que je te parle. J’ai commencé à écrire des chansons parce que je ne savais plus comment parler aux gens. À quarante ans, j’en suis toujours au même point. Mes chansons sont ce qu’il y a de plus clair, précieux, intime, impudique, drôle, triste que je puisse offrir dans ce monde. Ce n’est pas ma conversation, ni mon habillement ou mes dessins. J’ai débuté avec mon voisin de Chantonnay, qui s’appelle Bebel et qui jouait de la guitare. Avant chaque entraînement de basket, nous faisions un morceau. La toute première chanson s’intitulait Partir – ce qui sous-entendait à la fois foutre le camp d’ici et mourir. Tout cela n’a pas vraiment évolué depuis…
Dominique A (chanteur) : Comme beaucoup de tes admirateurs, je suis fasciné par ta liberté d'expression. Sens-tu des limites à cette liberté, et si c'est le cas, qu’est-ce que pour toi serait aller “trop loin” ?
Répète la question. Avec Dominique, il faut toujours relire, réécouter. (Rires.) Une question complexe, donc, qui me taraude bien moins que lui. Pour une raison simple : j’ai foi dans les institutions. En fait, je suis un être moral, peut-être plus que Dominique. C’est ce qui m’offre une certaine liberté – la liberté absolue est un leurre total. “Liberté mon cul”, comme je chante dans l’album. Disons que j’ai conscience de mes limites et que je joue avec. Jamais je me suis fait prendre, ni coller au collège ou au lycée. Pourtant, je faisais les pires trucs. Au contraire de Dominique, j’ai été élevé dans un milieu catholique. On sait bien que les catholiques sont les plus vicieux qui soient – ils utilisent le mensonge avec tellement de gourmandise. C’est là où se situe ma liberté, en tenant compte de l’existence des institutions. La police, par exemple, me fascine. Moi, j’ai ma police intérieure, qui est fasciste, dictatoriale, bref épouvantable, et que j’essaie de déjouer tous les jours. J’aime cette ambiguïté-là. Liberté est une chanson que pourrait interpréter Sarkozy à l’Élysée, le soir en se couchant après s’être lavé les dents : “Égalité mon cul !” Hélas, Sarkozy fait aussi partie de moi. Alors, j’essaie de composer avec…