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TOUCHÉ JAZZ
Ploc, fait la bulle néo-folk. D’un léger coup de patte, Grizzly Bear perce l’inanité de ses contemporains à jour en se réinventant façon panoramique. Le grand ours en 3D, taille spectorienne. Plus lisible qu’Animal Collective, plus audacieux que Radiohead. Veckatimest, lancé à la conquête de l’espace, étend sa cartographie élastique entre deux pôles attractifs : les sculptures dramatiques retorses mais lumineuses et les gratte-ciel arachnéens tournés vers l’étoile po(p)laire. Dans ce puzzle collaboratif, difficile de ne pas prendre acte de la présence plus marquée de Christopher, dont le touché jazz offre une nouvelle dynamique au disque dès sa grandiose ouverture. L’ingrédient manquant, c’était donc lui. “Jusqu’ici, il était sous-représenté, à mon avis, alors que je ne connais pas de meilleur batteur. Je l’ai rencontré l’été de mes quinze ans lors d’un camp de jazz dans le Midwest – ce qui est assez comique, je sais. Il était déjà un héros parmi les nerds”, s’esclaffe le guitariste bonhomme, son premier fan. “Commencer sur une note jazz nous semblait assez audacieux, mais aussi logique, car Southern Point balaie un spectre assez large de l’album. En plus, c’est une chanson très optimiste, alors qu’on s’était englués dans un registre un peu triste et maussade par le passé. Non pas qu’on se soit tout à fait débarrassés de nos petits humeurs, mais je trouve ce disque plus joyeux. D’ailleurs, je pense que l’on est devenus plus heureux avec l’âge”. L’âge de raison ? En tout cas pas au détriment de la passion, qui irrigue valse déphasée (Ready, Able), psychédrame format mouchoir de poche (Southern Point), vignette épique et Colegram (I Live With You) et bluettes en apesanteur (Two Weeks, Cheerleader).
Cet échafaudage accidenté découle des sauts de puce effectués par le groupe pendant la longue élaboration du disque. Premier arrêt, le domaine idyllique de Glen Tonche. Pendant tout le mois de juillet 2008, les quatre amis font bombance du matériel vintage mis à leur disposition dans une gigantesque pièce charpentée, idéale pour les prises live. Sous leurs pieds, un panorama vallonné s’étale derrière une immense verrière. À l’heure du thé, une famille d’ours bruns vient même s’approvisionner en baies. L’inspiration circule sans peine, assouplissant les nœuds relationnels. Facteur drame : zéro. “En plus, c’était gratos car on n’utilisait pas du tout les studios Allaire attenants mais l’espace de la pièce elle-même et les instruments”, précise Ed, pragmatique. “Pour composer dans de bonnes conditions, l’endroit où l’on se trouve doit nous laisser une impression particulière. Un studio classique, stérile et sans caractère aurait sapé une bonne partie de notre enthousiasme. Il nous fallait une certaine chaleur”. Mais l’automne a déjà ébouriffé les arbres quand Grizzly Bear reprend le fil de son ambitieux écheveau. Cette fois, il se niche dans le fief des Kennedy, de Vampire Weekend… et de la famille Droste : Cape Cod. Au cœur du salon mangé par le studio mobile de Chris Taylor, la cheminée s’embrase en continu, épousant les rondeurs bucoliques de certaines chansons juste écloses. Difficile de faire plus chaleureux. Avec une préscience bluffante, un cousin d’Ed les emmène en bateau jusqu’à une île inhabitée tout droit sortie d’un roman d’aventures, Veckatimest. Hypnotisée par son calme farouche, l’équipée y voit l’étendard sous lequel ranger ses pièces spectrales. L’odyssée s’achève au bercail, dans une église de Brooklyn.
Là, un chœur de vierges attend. “Des adolescentes d’à peine treize ans. Quel trip de travailler avec des chanteuses aussi douées, surtout dans un cadre pareil”, explique Daniel, l’œil coquin. “Auprès d’elles, il y avait une dame chargée de les empêcher de se distraire et de les faire taire pendant les sessions. Un enregistreur placé juste derrière elles captait tous ces échanges spontanés… Tu peux les entendre à la toute fin de I Live With You. Enfin, si tu arrives jusque-là sans perdre la boule”. Comme tout enregistrement de Brooklyn qui se respecte, la bande d’amis est de rigueur : Victoria Legrand de Beach House ajoute au caractère angélique des chassés-croisés vocaux de Two Weeks et Nico Muhly dessoude quelques carcasses de leurs arrangements pour leur offrir un coup de lustre discret. Tout aussi discrète est la contribution du vieux bouc anglais Gareth Jones derrière la table de mixage. Car Grizzly Bear est une vraie pieuvre, d’autant plus accrochée à son autonomie qu’elle a su progresser à l’aveuglette, avec les moyens du bord.
Un contrôle tentaculaire qui pourrait s’étendre un peu plus encore à l’avenir. “J’aimerais trouver le moyen de diriger un ensemble de cordes et de chœurs moi-même. Enregistrer tout en direct, sans passer par le studio”, se prend à rêver le guitariste d’à peine vingt-cinq ans. “Ou à l’inverse, composer une chanson simple. Si on pouvait se débarrasser de la production, des couches d’instruments et faire en sorte qu’elle se suffise à elle-même, ce serait super. Même si on s’en approche de plus en plus”. La simplicité est pourtant un luxe déjà à sa portée. Débarrassé de ses oripeaux, le répertoire de la vache sacrée de l’indie a déjà traversé l’inconscient collectif. Sur YouTube ont ainsi fleuri d’hallucinantes vidéos amateur de reprises faites maison : encore un signe des temps qui ne trompe pas. À croire que tous les enfants d’Amérique prennent leur petit déjeuner en gazouillant la mélodie de Two Weeks et que tous les ensembles vocaux chrétiens agitent leur short sur Knife. L’illusion est presque parfaite. Mais on n’y est pas encore. Quand on y sera, les poules auront peut-être le dentier qu’on leur promet depuis des années. Et pourquoi pas une top-model comme première dame de France pendant qu’on y est ?
Ploc, fait la bulle néo-folk. D’un léger coup de patte, Grizzly Bear perce l’inanité de ses contemporains à jour en se réinventant façon panoramique. Le grand ours en 3D, taille spectorienne. Plus lisible qu’Animal Collective, plus audacieux que Radiohead. Veckatimest, lancé à la conquête de l’espace, étend sa cartographie élastique entre deux pôles attractifs : les sculptures dramatiques retorses mais lumineuses et les gratte-ciel arachnéens tournés vers l’étoile po(p)laire. Dans ce puzzle collaboratif, difficile de ne pas prendre acte de la présence plus marquée de Christopher, dont le touché jazz offre une nouvelle dynamique au disque dès sa grandiose ouverture. L’ingrédient manquant, c’était donc lui. “Jusqu’ici, il était sous-représenté, à mon avis, alors que je ne connais pas de meilleur batteur. Je l’ai rencontré l’été de mes quinze ans lors d’un camp de jazz dans le Midwest – ce qui est assez comique, je sais. Il était déjà un héros parmi les nerds”, s’esclaffe le guitariste bonhomme, son premier fan. “Commencer sur une note jazz nous semblait assez audacieux, mais aussi logique, car Southern Point balaie un spectre assez large de l’album. En plus, c’est une chanson très optimiste, alors qu’on s’était englués dans un registre un peu triste et maussade par le passé. Non pas qu’on se soit tout à fait débarrassés de nos petits humeurs, mais je trouve ce disque plus joyeux. D’ailleurs, je pense que l’on est devenus plus heureux avec l’âge”. L’âge de raison ? En tout cas pas au détriment de la passion, qui irrigue valse déphasée (Ready, Able), psychédrame format mouchoir de poche (Southern Point), vignette épique et Colegram (I Live With You) et bluettes en apesanteur (Two Weeks, Cheerleader).
Cet échafaudage accidenté découle des sauts de puce effectués par le groupe pendant la longue élaboration du disque. Premier arrêt, le domaine idyllique de Glen Tonche. Pendant tout le mois de juillet 2008, les quatre amis font bombance du matériel vintage mis à leur disposition dans une gigantesque pièce charpentée, idéale pour les prises live. Sous leurs pieds, un panorama vallonné s’étale derrière une immense verrière. À l’heure du thé, une famille d’ours bruns vient même s’approvisionner en baies. L’inspiration circule sans peine, assouplissant les nœuds relationnels. Facteur drame : zéro. “En plus, c’était gratos car on n’utilisait pas du tout les studios Allaire attenants mais l’espace de la pièce elle-même et les instruments”, précise Ed, pragmatique. “Pour composer dans de bonnes conditions, l’endroit où l’on se trouve doit nous laisser une impression particulière. Un studio classique, stérile et sans caractère aurait sapé une bonne partie de notre enthousiasme. Il nous fallait une certaine chaleur”. Mais l’automne a déjà ébouriffé les arbres quand Grizzly Bear reprend le fil de son ambitieux écheveau. Cette fois, il se niche dans le fief des Kennedy, de Vampire Weekend… et de la famille Droste : Cape Cod. Au cœur du salon mangé par le studio mobile de Chris Taylor, la cheminée s’embrase en continu, épousant les rondeurs bucoliques de certaines chansons juste écloses. Difficile de faire plus chaleureux. Avec une préscience bluffante, un cousin d’Ed les emmène en bateau jusqu’à une île inhabitée tout droit sortie d’un roman d’aventures, Veckatimest. Hypnotisée par son calme farouche, l’équipée y voit l’étendard sous lequel ranger ses pièces spectrales. L’odyssée s’achève au bercail, dans une église de Brooklyn.
Là, un chœur de vierges attend. “Des adolescentes d’à peine treize ans. Quel trip de travailler avec des chanteuses aussi douées, surtout dans un cadre pareil”, explique Daniel, l’œil coquin. “Auprès d’elles, il y avait une dame chargée de les empêcher de se distraire et de les faire taire pendant les sessions. Un enregistreur placé juste derrière elles captait tous ces échanges spontanés… Tu peux les entendre à la toute fin de I Live With You. Enfin, si tu arrives jusque-là sans perdre la boule”. Comme tout enregistrement de Brooklyn qui se respecte, la bande d’amis est de rigueur : Victoria Legrand de Beach House ajoute au caractère angélique des chassés-croisés vocaux de Two Weeks et Nico Muhly dessoude quelques carcasses de leurs arrangements pour leur offrir un coup de lustre discret. Tout aussi discrète est la contribution du vieux bouc anglais Gareth Jones derrière la table de mixage. Car Grizzly Bear est une vraie pieuvre, d’autant plus accrochée à son autonomie qu’elle a su progresser à l’aveuglette, avec les moyens du bord.
Un contrôle tentaculaire qui pourrait s’étendre un peu plus encore à l’avenir. “J’aimerais trouver le moyen de diriger un ensemble de cordes et de chœurs moi-même. Enregistrer tout en direct, sans passer par le studio”, se prend à rêver le guitariste d’à peine vingt-cinq ans. “Ou à l’inverse, composer une chanson simple. Si on pouvait se débarrasser de la production, des couches d’instruments et faire en sorte qu’elle se suffise à elle-même, ce serait super. Même si on s’en approche de plus en plus”. La simplicité est pourtant un luxe déjà à sa portée. Débarrassé de ses oripeaux, le répertoire de la vache sacrée de l’indie a déjà traversé l’inconscient collectif. Sur YouTube ont ainsi fleuri d’hallucinantes vidéos amateur de reprises faites maison : encore un signe des temps qui ne trompe pas. À croire que tous les enfants d’Amérique prennent leur petit déjeuner en gazouillant la mélodie de Two Weeks et que tous les ensembles vocaux chrétiens agitent leur short sur Knife. L’illusion est presque parfaite. Mais on n’y est pas encore. Quand on y sera, les poules auront peut-être le dentier qu’on leur promet depuis des années. Et pourquoi pas une top-model comme première dame de France pendant qu’on y est ?