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Entrevue - 17/11/11 de Girls

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Après avoir tutoyé l’équation pop parfaite sur un Album (2009) où rayonnait une indolence très californienne, Girls complexifie aujourd’hui davantage la donne par une touchante mise à nu. Sans pour autant renoncer à une érudition musicale qui va bien au-delà des clivages entre supposé bon et mauvais goût, Father, Son, Holy Ghost surgit dans le paysage actuel comme un classique instantané. D’une enfance volée à l’éclosion d’un talent hors pair, Christopher Owens raconte en douceur ce qui ressemble fort à un parcours du combattant. [Interview Thomas Bartel].

GRAPHISME
C’est moi qui prend les photos du groupe et qui m’occupe des visuels des pochettes. Au départ, je voulais qu’il y ait une cohérence entre chaque album, je voyais plutôt ça comme une série qui se déclinerait. Mon manager, Alun Llwyd, m’a dit que je devrais essayer quelque chose de différent pour ce deuxième LP. Comme il insistait, j’ai pris sur ma télé quatre photos du film en noir et blanc de Yukio Mishima, Yûkoku, Patriotisme, Rites D’Amour Et De Mort (1966). C’est l’un de mes écrivains préférés. C’est un film muet qu’il a réalisé et dans lequel il joue : on le voit se faire seppuku à la fin. Sur les photos que j’ai prises, il y avait un gros plan sur une femme avec une expression de surprise, puis une autre où elle se cachait le visage dans les mains. Cela créait une espèce de narration étrange. Mais lorsque Alun vérifia les droits d’auteurs, il s’avérait impossible d’utiliser ces images. Et puis il ne voyait vraiment pas l’intérêt de refaire à chaque fois la même pochette. Je suis donc partie sur cette idée plus graphique des paroles avec des typos différentes.



SAN FRANCISCO
Les vidéos qui ont accompagné le premier album, avec ces images de la Californie sous le soleil et ce côté hippie, c’est une vision faussée de la ville et de nous-mêmes. San Francisco est aussi un endroit sale avec ses recoins sombres, ses dealers de drogue, sa violence. Mais c’est un endroit magnifique, à taille humaine. En une demi-heure, tu prends le bus et tu te retrouves à l’autre bout de la ville, au bord de la mer. À New York, tout est très américain, grand, imposant, comme une grosse érection ! Je suis né en Floride, mais jusqu’à l’âge de dix ans, j’ai vécu en Chine, puis en Europe : au Danemark, en Slovénie et en France, à Orléans notamment. Depuis mon retour aux États-Unis à l’âge de seize ans, il n’y a qu’à San Francisco que j’ai retrouvé ce côté européen. J’aime l’état d’esprit, la culture de cette ville. Je m’y sens réellement chez moi.

(INDIE) ROCK STAR
Ça m’amuse de me rebeller contre cette tendance où, chaque fois que l’on parle de références, il faut mentionner des groupes rares ou introuvables dont la musique est forcément profonde. À dire vrai, les disques qui ont changé ma vie étaient mainstream. Mon premier album, c’était Dangerous (1991) de Michael Jackson, et le premier disque que j’ai moi-même acheté est Mellon Collie And The Infinite Sadness (1995) des The Smashing Pumpkins. Je revenais tout juste aux États-Unis à cette époque, je ne connaissais rien à la culture dite underground. J’allais dans les grandes surfaces, je voyais la pochette d’un groupe qui s’appelait The Cure, je le trouvais cool et j’achetais leur disque. Ou ceux de Black Sabbath car on en parlait autour de moi. Puis j’ai entendu The Cranberries à la radio et j’ai tout de suite adoré. Ce serait absurde de dire que le jour où j’ai découvert Belle And Sebastian, je me suis débarrassé de mes autres disques.

Pour moi, c’est une erreur de rejeter la musique pop dite commerciale. Je sais bien qu’il y a une grosse industrie derrière et beaucoup de poudre aux yeux, et que certains artistes n’écrivent pas eux-mêmes leurs chansons. Mais Judy Garland et Frank Sinatra n’étaient pas non plus des compositeurs. Ils ont chanté des hits tirés de comédies musicales de Broadway, et c’est comme ça que la musique pop est née. C’est un héritage dans lequel je m’inscris. Je me fous complètement de passer pour une star indie et cool. J’aimerais surtout être un songwriter reconnu. Jouer dans un groupe de rock, être une star, faire partie d’un mouvement, tout ça c’est du vent. Les Rolling Stones ont essayé de nous vendre leur philosophie : “Sois libre, mec ! Saoule-toi, défonce-toi !” Et quand ils font une reprise de Like A Rolling Stone de Bob Dylan, c’est le serpent qui se mord la queue. Cette chanson décrit justement le vide du rock’n’roll, qui finit toujours par te laisser sur le carreau. La liberté, ce n’est pas ça. Essayons plutôt d’être des personnes structurées…



ÉCRITURE
Pour n’importe quel musicien d’aujourd’hui, c’est une chance d’avoir accès facilement à la musique. C’est une donnée très moderne. Les groupes d’hier n’avaient comme références qu’une poignée d’artistes. Aujourd’hui, l’histoire de la pop s’est enrichie de centaines de groupes dont on peut s’inspirer. Parfois, je passe des heures devant mon portable à regarder des clips sur YouTube. Ça influence forcément ma façon d’écrire. Pour la chanson Die, par exemple, je me suis inspiré du riff de guitare de la chanson Oh Well de Fleetwood Mac. Mais nos aînés reprenaient aussi les idées des autres. Ce sera toujours comme ça. Ce qui est le plus important, c’est ce que tu veux exprimer. La musique est une toile de fond sur laquelle tu t’exprimes avec tes propres mots. C’est comme un papier à lettres de différentes couleurs : un jour, j’ai envie d’écrire sur une feuille rose, un autre sur une feuille de papier de riz transparent…

LINE-UP
Sur Album (2009), l’idée n’était pas de former un groupe à proprement parler. Je voulais simplement enregistrer les chansons que j’avais écrites, mais je ne savais pas comment m’y prendre. À cette époque-là, je gagnais ma vie en travaillant à l’accueil d’un hôtel et Chet “JR” White était serveur dans un restaurant. Après l’enregistrement, on a rapidement signé avec un label, puis obtenu des dates de concerts dans le monde entier. Il fallait vite trouver des personnes avec lesquelles jouer sur scène ! On recrutait parmi les musiciens locaux qu’on aimait bien. Ils nous accompagnaient sur deux ou trois dates, puis ils repartaient en tournée avec leurs formations respectives. Pour les concerts à San Francisco, il y avait chaque soir un membre différent. Il y a eu peut-être une vingtaine de personnes qui ont fait partie de Girls ! Les choses se sont un peu stabilisées avec le batteur Garrett Godard et le guitariste John Anderson, qui m’avait contacté via ma page MySpace. Mais John nous a lâchés au bout d’un an car il ne supportait pas la vie de tournée. C’est très stressant de voyager sans arrêt.

J’ai alors demandé à mon ami Ryan Lynch de se joindre à nous et il m’a suggéré d’accueillir Matt Coleman aux claviers. Sur la tournée suivante, nous étions donc cinq. Puis JR a viré le batteur Garrett car ils n’arrêtaient pas de s’engueuler, on ne pouvait plus continuer ainsi. Au bout d’un certain temps, John Anderson est revenu me dire qu’il avait beaucoup changé, qu’il voulait à nouveau faire partie de Girls. J’étais ravi car c’est le meilleur guitariste que je connaisse. J’ai expliqué à Ryan qu’il devait partir parce que John revenait. Heureusement, il n’était pas fâché car il a son projet, Dominant Legs. C’est donc avec cette formation-là que l’on a enregistré Father, Son, Holy Ghost. Mais dès que l’enregistrement fut terminé, John a souhaité derechef nous quitter. J’ai essayé de le convaincre, en vain. C’est alors que notre nouveau batteur, Darren Weiss, nous a présenté son jeune frère Evan, qui est un excellent guitariste. Je ne sais pas ce que cela va donner pour le futur. Pendant tout ce temps, on essayait simplement d’être un groupe comme les autres.

MAGIC RPM  #156

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