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Interview 2004 de Franz Ferdinand

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À la veille de la sortie de son premier album, on rencontrait le quatuor faussement écossais du côté de La Plaine Saint Denis. Et l'on tombait d'accord avec Alex et ses copains : oui, tout était question de savoir faire danser les filles.

Au Royaume-Uni, ils sont déjà stars. Ou peu s’en faut. Mais, comme chacun sait, la vérité d’un pays n’est pas celle de son voisin. En France, les quatre jeunes hommes de Franz Ferdinand ne font même pas figure d’outsiders. Ce sont seulement des inconnus. Pourtant, avant même la sortie de son premier album, et alors que ses deux singles, Darts Of Pleasure et Take Me Out, ont été distribués ici en catimini (comme il se doit…), le groupe a été convié à participer à Trafic Musique, l’émission animée par le toujours sémillant Guillaume Durand, aux côtés de, excusez du peu, Placebo, Jean-Louis Murat et Étienne Daho ! Le genre de nouvelles qui aurait tendance à nous réconcilier avec le service public, à laisser espérer que – enfin –il renoue avec son esprit de découverte, laisse une (aussi petite soit-elle) place à de “vrais” artistes en devenir, fasse preuve de curiosité, de culot et de classe. En résumé : qu’il fasse son putain de boulot ! Et puis… Et puis, on arrive dans ces immenses studios nichés à la Plaine Saint Denis, où sont produites peu ou prou tous les programmes de variété – et autres – qui monopolisent le petit écran. Et l’on déchante. Un peu. Mais on rigole, aussi. Beaucoup. Énormément même. Une hilarité qui se métamorphose bientôt en un fou-rire inextinguible… Pourquoi ? Parce que nos quatre citoyens Britanniques bénéficient, pour pouvoir se détendre entre leur balance et le tournage de l’émission, non pas d’une, mais bien de deux (2 !) loges. Un vrai luxe, d’ordinaire réservé aux grosses, très grosses pointures. Aux vraies vedettes. Un luxe, surtout, qu’ils n’auraient jamais dû goûter. Pour élucider un tel mystère, il suffit alors de jeter un coup d’œil sur les bandeaux en papier scotchés à la va-vite sur les deux portes rouges. Sur le premier, on peut lire : “Franz Ferdinand”. Sur le second : “Les musiciens de Franz Ferdinand”. Rien à ajouter, si ce n’est peut-être un soupir désabusé. Bon, certes, cette petite erreur n’a rien de grave en soi… Mais elle vient juste démontrer deux choses : un désintéressement total (mais mineur dans le cas présent, il faut bien en convenir) de la chose historique, et des événements liés à la Grande Guerre en particulier, et surtout, un manque de professionnalisme ahurissant, démontré par le fait que personne n’a été fichu de prendre les renseignements les plus élémentaires au sujet de ces invités-surprise. Mais ces derniers sont loin de s’en formaliser, questions d’éducation et de mentalité obligent. Le chanteur-guitariste Alex Kapranos – mèche impeccablement peignée, visage anguleux, faux-air d’aristocrate déchu – et son acolyte Nicholas McCarthy – frange brune, amateur de chemises rayées, de mocassins bicolores et sourire permanent accroché aux lèvres – sont vraiment loin d’en tenir rigueur à leurs hôtes d’un jour. “Bah, de toute façon, nous avons usurpé cette identité”, explique le premier, malgré une voix fragilisée par une récente tournée britannique. “D’ailleurs, un jour, peut-être qu’en entendant ce nom, les gens ne penseront plus à cet Archiduc dont le meurtre fut le détonateur de la Première Guerre Mondiale (ndlr. François-Ferdinand, successeur au trône d’Autriche, a été assassiné le 28 juin 1914, lors d’un voyage à Sarajevo, par une organisation secrète serbe, La Main Noire), mais à quatre types qui se sont rencontrés à Glasgow et ont formé un putain de groupe. Je sais, c’est un sacré objectif, mais il faut bien s’en fixer… Et plus ils sont hauts, plus ils sont intéressants à relever”. Il sourit. Ses yeux pétillent. Visiblement, pas la peine d’être fin psychologue pour comprendre qu’Alex Kapranos n’est pas homme à baisser les bras devant l’ampleur d’une tâche…

THE CHATEAU
Il y a encore dix-huit mois, le nom de Franz Ferdinand n’apparaissait que dans les manuels d’Histoire britannique. Aujourd’hui, il orne les pages et unes des journaux spécialisés, des magazines branchés, des quotidiens. Il est sur toutes les lèvres. Take Me Out, deuxième single aventureux et déstructuré, vicieuse alliance entre rythmique groovy et rock plaintif, a fait une entrée fracassante à la deuxième place des charts nationaux. Partout où il se produit, le groupe remplit les salles, doit rajouter des dates pour faire face à la demande. Encore un peu, et la prude Albion va plonger tête la première dans la Ferdinandmania. “Il ne faut peut-être pas exagérer, tu vas un peu vite en besogne, non ?”, relativise Alex. “En fait, on ne s’en rend même pas compte. Enfin, pas vraiment. Je ne lis pas la presse, ou très peu… Ce sont mes parents qui me tiennent au courant. (Sourire.) D’ailleurs, ça devient même surréaliste : un jour, mon père m’appelle et commence à me parler de… post-punk parce qu’il avait vu ce terme utilisé pour décrire notre musique !” Nick se marre dans son coin. Son collègue reprend. “Par rapport à ce qui se passe actuellement, on a l’impression que tout arrive naturellement, graduellement même”. Ah bon ? Rapidement serait un terme sans doute plus approprié. Son premier concert, Franz Ferdinand l’a donné le 15 mai 2002 dans le salon d’une de ses copines, Celia Hempton, désormais condamnée à passer à la postérité. “On avait que quatre morceaux”, explique Nick. “Mais les gens ont tellement bien réagi qu’on a dû les rejouer. Cela dit, c’est vrai qu’ils étaient pas mal, puisqu’ils se retrouvent tous sur l’album ! (Rires.)”. Le groupe existait depuis à peine quatre mois. Alex a d’abord dû convaincre Bob Hardy, visage poupon et alors étudiant aux beaux-arts de Glasgow, d’apprendre à se servir de la basse que lui avait passé l’un de ses copains, un certain Mick Cook de Belle & Sebastian. “En fait, lui voulait ne se consacrer qu’à la peinture. J’ai donc dû le persuader que la musique aussi était une forme d’art, que l’art n’est rien d’autre qu’une manière de s’exprimer”. Seul Écossais de souche, Paul Thomson – fine moustache et une tête à tenir l’un des premiers rôles dans une nouvelle version de l’inquiétant long métrage Delivrance – avait une envie énorme de montrer enfin au monde son agilité derrière une batterie. Enfin, Nick. Après une enfance et une adolescence passées à Munich – où il a étudié la musique classique –, il décide un beau jour de s’installer à Glasgow car “un ami allemand m’a juré que c’était une ville très amusante”. Il a rencontré Alex en tentant de lui subtiliser une bouteille de vodka lors d’une soirée. “D’abord, on a failli en venir aux mains. Et puis, nous avons décidé de rester civilisés, nous avons discuté et l’on s’est vite rendu compte que l’on avait quelques goûts en commun. Alors, on a fini par partager la bouteille…” De la bouteille, ces quatre jeunes gens ont dû en prendre en l’espace de quelques mois. Avec peu de moyens mais beaucoup d’idées, ils se sont d’abord appliqué à se tailler une belle réputation à Glasgow, en investissant une sorte d’entrepôt désaffecté, qu’ils vont dans un premier temps utiliser comme local de répétition puis comme lieu de “spectacle”. À l’instar de la Factory new yorkaise – Nico et Edie Sedgwick en moins, entre autres –, cet endroit sobrement baptisé The Chateau se transforme en salle de concert, d’expo, de projection. Le bouche-à-oreille fonctionne à merveille, Franz Ferdinand (ré)suscite de plus en plus de curiosité, apprend sur le tas, et devient la nouvelle sensation locale. Puis viennent les prestations à Londres. Une première. Une seconde. Une troisième… “Et un jour, on s’est retrouvé sur scène à jouer devant quarante directeurs artistiques… On n’a rien compris ! Certains tenaient leur portable à bout de bras, pour faire écouter à leur boss en même temps. On avait l’impression d’assister à une vente aux enchères… Le problème, c’était que nous étions les objets mis à prix”, se rappelle Alex, décidément très loquace. C’est finalement l’indépendant Domino qui remporte le morceau. “Laurence Bell est le seul qui n’a pas essayé de nous impressionner en nous emmenant dans un restaurant ultra chic. En fait, il nous a préparés à dîner chez lui, son attitude et son discours nous a plu, nous avons compris que nous partagions beaucoup de choses. Il n’en fallait pas plus”

TRAGÉDIE
Franz Ferdinand est un drôle de groupe, doté d’un talent ahurissant et animé d’une philosophie élémentaire. Oui, ces quatre garçons se sont fixé des règles. Et ils entendent bien les respecter. “Oh, ce n’est pas grand-chose”, laisse entendre Nick. “Oui, mais, il faut que l’on s’y tienne”, reprend Alex qui, s’il aime à insister sur l’aspect démocratique permettant au groupe de fonctionner, prend de plus en plus les traits d’un leader. “D’abord, on s’astreint à se poser toujours la même question avant d’accepter ou de réaliser quelque chose : ‘Est que l’on s’amuse en faisant ça ?’ Jouer un solo de guitare de vingt minutes, on ne trouve pas ça fun. Enregistrer une prise voix pour la centième fois, idem. Donc, ce n’est pas à notre programme. Voilà, c’est aussi simple que cela. Notre but était d’arriver à faire une musique qui donne l’envie aux filles de danser ! Je n’ai jamais supporté ces concerts où les gens arborent cet air désespérément sérieux, se tiennent le menton, applaudissent avant de se prendre la tête à deux mains… C’est une véritable tragédie”. M. Kapranos – qui ne fait pas mystère de ses origines grecques mais refusent en revanche de donner les noms des groupes dans lesquels il évoluait auparavant – se recoiffe. Puis le débit s’accélère.  “Il y a trois choses qui me répugnent en musique. Tout d’abord, les groupes progressifs : on peut aimer le classique sans essayer de le recréer dans un format rock, pompeux et, au final, ridicule. Ensuite, tous ces trucs préfabriqués, nés de l’imagination malade de gens qui feraient mieux de quitter ce milieu et n’ont qu’un seul but : s’en mettre plein les poches. Enfin, et même si ça me désole de le dire, ces formations qui se complaisent dans le milieu indie et arty. Je trouve très prétentieux de penser que ta musique ne peut pas être comprise par certains. Je hais toute forme d’exclusion. Personnellement, je crois, et telle est notre ambition, qu’il est possible d’écrire des chansons intelligentes et directes, qui s’adressent au plus grand-nombre”. En fait, c’est exactement ce qu’est parvenu à réaliser Franz Ferdinand sur son premier album éponyme. Jacqueline, Take Me Out, Auf Acshe ou Come On Home sont autant de chansons jouissives et contagieuses destinées à devenir des rengaines populaires, ce sont des excitants bien plus efficaces que n’importe quel produit interdit. La formule n’est peut-être pas neuve, mais on s’en contrefiche. De toute façon, les responsables de ce qui va sans doute devenir – à l’unanimité – le disque de l’année 2004 n’en font aucun mystère. Les Smiths“comme eux, on essaye de tout contrôler, car il est impossible de dissocier l’image de la musique, ce sont deux choses intimement liées !” –, le premier album des Stone Roses, les Roxy Music du début, Pulp et le charisme de Jarvis Cocker, The Fall“on a essayé de reprendre Totally Wired – viennent ainsi émailler la conversation. Sans sourciller, Alex explique que “Prokofiev, c’est aussi puissant que Black Sabbath”. Nick acquiesce, plutôt deux fois qu’une. “Et puis, nous sommes conscients et fiers de poursuivre une tradition qui existe à Glasgow. Le label Postcard, des gens comme Orange Juice ou Josef K sont des exemples pour nous. Depuis vingt-cinq ans, cette ville n’a pas arrêté de produire une scène passionnante et foisonnante… Jesus And Mary Chain, Primal Scream, Teenage Fanclub. Ou Belle & Sebastian plus récemment. Eux, ils nous ont montré la voie, ils nous ont prouvé que l’on pouvait former un groupe, ne pas trahir ses aspirations et réussir quelque chose. En ce sens, ils nous ont énormément inspirés”. Bientôt, certainement, ce sera au tour de Franz Ferdinand de susciter des vocations. De montrer qu’il est encore possible d’avoir certaines ambitions artistiques et de les accompagner d’un succès public. Ces quatre jeunes hommes ont presque réalisé le plus difficile. Et ils n’ont pas envie de s’arrêter en si bon chemin. “Quand Take Me Out est arrivé aussi haut dans les charts, j’ai été surpris, mais pas plus que ça quelque part”, explique Alex. “Chez nous, parmi les dix premiers, tu ne trouves plus que des reprises de tubes du passé… Mais je sais que des gens ont envie d’écouter des nouvelles chansons, des trucs bien ficelés. Moi, c’est ce qui m’excite ! Même la scène dance, la plus créative ces dernières années, est rentrée dans le rang. Ce sont les énormes clubs style Cream ou Ministry Of Sound qui font la loi. On est arrivé à un tel point de médiocrité qu’il ne peut que se passer quelque chose. C’est impossible autrement… Tu vois, ce qui m’attriste avec les émissions comme Popstars ou Star Academy, c’est que l’on parvient à nous faire croire que, la seule façon de rentrer dans les charts, c’est par ce biais là… Sur notre site, on peut trouver les accords de nos chansons, juste pour montrer aux jeunes que ce n’est vraiment pas sorcier. Au moment du punk, un fanzine comme Sniffin’ Glue faisait la même chose : ‘Regardez les gars, il n’y a que trois accords, c’est facile, à vous de jouer !’ (Sourire.) Non mais, franchement, Star Academy… Il faut arrêter de délirer : on n’apprend pas à être une star, on le devient ! Voilà ce que je trouve répugnant. Là, c’est le monde à l’envers, on ne peut pas laisser croire ça, merde !” Attention : Franz Ferdinand est en mission. Et il compte bien l’accomplir avec succès.
Christophe Basterra
MAGIC RPM  #78
article extrait de :
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