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Entrevue - 08/04/10 de Françoise Hardy

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Égérie absolue des années 60, Françoise Hardy a traversé ces cinq dernières décennies comme personne. De retour avec son meilleur disque depuis Le Danger (1996), elle se penche sur huit albums marquants d’une discographie pléthorique qui ne lui a pas toujours rendu grâce. Avec La Pluie Sans Parapluie, superbe disque de saison au casting syncrétique et aux paroles dédiées, la chanteuse de Comment Te Dire Adieu aurait-elle mis un point final à sa carrière phonographique ? [Interview Franck Vergeade].


Tous Les Garçons Et Les Filles (1962)
C’est toujours difficile de me faire interviewer sur des choses déjà écrites. Par définition, tout est dit dans les écrits, en l’occurrence dans ma biographie, Le Désespoir Des Singes Et Autres Bagatelles (2008). Comme je le répète souvent, je n’ai jamais pu écouter cet album. Dès mes débuts, j’étais totalement insatisfaite. Après la sortie d’un super 45 tours Il Est Parti Un Jour-J’Suis D’Accord/Oh Oh Chéri-Tous Les Garçons Et Les Filles, autant de morceaux pas terribles, on a donc enregistré l’album dans la foulée du succès qui s’en est suivi. Je n’aimais pas les orchestrations des morceaux. C’est très rare de tomber sur un réalisateur qui sache magnifier le potentiel d’une composition. À l’automne dernier, j’ai été très contrariée que le label Vogue choisisse de rééditer mes six premiers Lp’s dans un coffret (ndlr. La Collection 62-66, 2009). J’aimerais tellement que tous ces disques soient effacés à tout jamais. Bien sûr, j’ai conscience qu’une chanson comme Tous Les Garçons Et Les Filles a marqué son époque, mais c’est aussi parce qu’elle est marquée par l’époque qu’elle a ainsi traversé les décennies.

Comment Te Dire Adieu (1968)
Pour le marché anglais, j’avais publié un disque de reprises dont j’étais très contente (ndlr. In English, 1966). D’ailleurs, c’est à partir du moment où j’ai enregistré en Angleterre que j’ai enfin bénéficié d’orchestrations décentes, très honorables même. Pour l’album Comment Te Dire Adieu, j’ai donc poursuivi l’expérience, en reprenant des standards comme Suzanne de Leonard Cohen ou en les adaptant en français, comme La Rue Des Cœurs Perdus, dont le titre original était Lonesome Town, popularisé par Ricky Nelson. Je m’étais donc fait doublement plaisir. J’avais aussi la chance d’avoir des réverbérations partout sur ma voix. Depuis que je chante, j’ai toujours été fascinée par la réverb’. En studio, j’en réclame toujours plus que de raison. Étonnez-Moi Benoît, l’avant-dernier morceau du disque, m’a permis de rencontrer Patrick Modiano, un écrivain que j’admire. Nous étions si jeunes alors…

La Question (1971)
Un de mes meilleurs albums, sinon le meilleur. Je n’irai cependant pas jusqu’à dire qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre. Avec Le Danger (1996), c’est le seul disque qui présente une telle homogénéité. Pour La Question, l’explication est simple : la plupart des chansons ont été composées par une seule et même personne, une amie brésilienne qui s’appelait Tuca. Pour la première et dernière fois, j’ai enregistré les chansons en live, avec Tuca à la guitare et Guy Pedersen, un bassiste exceptionnel de jazz. Puis, avec Tuca, nous sommes parties en Corse pour réfléchir à la question de savoir s’il fallait ou non rajouter des cordes. De retour à Paris, nous nous sommes enfermées dans le bureau de son éditeur et Tuca m’a joué plusieurs thèmes pour chaque titre. C’est la seule fois de ma carrière où j’ai participé à ce point à l’élaboration d’un album. D’ailleurs, si j’ai pu interpréter en direct toutes les chansons, c’est parce que Tuca me les avait faites répéter pendant un mois entier à la maison. Les gens ne peuvent pas imaginer une chose pareille qui, selon moi, est proprement inimaginable : le chanteur arrive en studio pour enregistrer, sans jamais n’avoir répété avec personne… Il faut donc apprendre seul dans son coin, mais on peut facilement prendre des faux plis. Et comme je suis quelqu’un de très lent, ça m’est difficile de me dépêtrer d’un faux pli. J’ai été très flattée par le résultat. J’aime particulièrement Le Martien, une chanson portée par une mélodie sublime et une réalisation superbe. Il y a simplement une guitare, une basse et les bruits de bouche inventifs de Tuca ! J’ai aussi un faible pour le morceau La Question, qui est le résumé de toute ma vie sentimentale. Je tire enfin une petite fierté de Doigts, qui reste ma toute dernière composition. Je suis moi-même étonnée par la qualité mélodique de cette petite chanson. (Sourire.) J’aime autant les petites chansons que les grandes chansons à partir du moment où la magie opère.

Et Si Je M'En Vais Avant Toi (1972)
Malgré l’échec de La Question – j’ai toujours préféré enregistrer des bons albums qui ne marchent pas que de mauvais disques qui cartonnent –, j’avais un peu changé de statut, en m’élevant au-dessus de la variété dans laquelle j’étais alors confinée. Dans la mesure du possible, j’essaie, à chaque fois, de sortir des albums qui se suivent et qui ne se ressemblent pas trop. Contrairement à mon habitude, j’avais envie d’enregistrer des chansons sur un ton légèrement humoristique et des rythmes plus entraînants. Mon éditeur anglais, Noel Rodgers, m’a présenté Tony Cox, puis nous avons enregistré dans un petit studio à Londres. C’est la première fois où je me suis retrouvé aux côtés d’un arrangeur qui n’avait rien écrit d’autre que les grilles d’accords. Les musiciens devaient tout composer en studio. Comme je finançais entièrement l’enregistrement, j’avais peur que le budget ne s’envole… (Rires.) Les premières séances m’ont inquiété, car il ne se passait rien pendant des heures, avant d’être transportée par une mélodie… Il y a une chanson que j’aime particulièrement, qui s’intitule Où Est-Il, où les guitares ne font pas dans la demi-mesure. (Sourire.) Au final, je suis aussi fière de cet album-là que de La Question.

Entr’acte (1974)
L’idée de cet album vaguement concept était inspirée par ma vie personnelle. Ça raconte l’histoire d’une femme seule et donc obligée de se retrouver avec d’autres hommes que celui avec lequel elle avait envie d’être. Un jour, par dépit, elle décide de vivre une aventure pour contrebalancer un peu l’attitude de l’homme aimé. (Sourire.) L’album narre ainsi leur rencontre. Je me retrouve pleinement dans la chanson du dîner, Et Voilà : “Et voilà qu’il parle de lui/Comme s’il devait plaider sa cause/On dirait qu’il se justifie/Et moi je pense à autre chose”. J’y chante aussi : “Johnny Walker est dans nos verres et voudrait bien nous rapprocher/Johnny Walker est dans mon verre et j’ai envie d’être embrassée…” J’avais écrit ces paroles dans le but de tourmenter Jacques, mais je crains qu’il ne les ait probablement jamais écoutées. (Sourire.)

Décalages (1988)
La promotion était devenue tellement éprouvante – ça l’est toujours, d’ailleurs, même si je passe là un moment plaisant – que j’avais décidé d’arrêter après la sortie de Décalages. À l’époque, j’envisageais de pouvoir continuer en écrivant pour d’autres. J’étais très triste de devoir prendre une telle décision parce que j’adore être en studio. J’ai un grand regret puisque l’album devait être produit par David Richards, qui avait notamment collaboré avec Iggy Pop et David Bowie, mais il n’était pas disponible avant quelques mois. Virgin, ma maison de disques, a exercé une telle pression que je n’ai pas pu l’attendre. Pourtant, avec David Richards, le disque aurait été mille fois mieux. C’est un regret éternel. Gabriel Yared, avec qui j’avais notamment fait Quelqu’Un Qui S’En Va (1982), m’a donc suggéré le nom de Steven Short. En pleine mode synthétique, je lui ai dit que je rêvais plutôt d’un album acoustique. Or, le premier jour de studio, je découvre un énorme clavier… (Rires.) C’est pourquoi la lourdeur de l’orchestration confère un caractère particulièrement daté à l’ensemble. Le duo avec Jacques Dutronc, Partir Quand Même, s’est immédiatement imposé comme le single, mais j’ai été épouvantée en l’entendant, par hasard, à la radio alors que le disque n’était même pas achevé. Fort heureusement, Dominique Blanc-Francard nous a sauvé la mise en acceptant de refaire le mixage de l’album. C’est quelqu’un qui a énormément de patience, d’humour et de compétence. Pour moi qui doute toujours, il m’est d’un très grand soutien. Depuis Décalages, je fais appel à lui à chaque fois que c’est possible, comme sur La Pluie Sans Parapluie.

Le Danger (1996)
À la Closerie des Lilas, j’avais été invitée à un dîner organisé par Étienne Daho et Fabrice Nataf, alors patron des disques Vogue. Je me doutais bien qu’il y avait anguille sous roche et au moment du dessert, Fabrice m’a demandé pourquoi je ne souhaitais plus enregistrer. Je lui explique donc que la promotion est une épreuve sans nom et que je ne suis pas une artiste de scène. Et il a cette réponse historique : “Je vous signe même sans promotion. L’important n’est pas de vendre des disques, mais que les chansons existent”. On a donc commencé à parler d’un album éventuel, mais il ne me proposait que des noms connus comme Laurent Voulzy. Moi, j’avais seulement envie de travailler avec Rodolphe Burger, dont je suis une fan de la première heure depuis Kat Onoma, et Alain Lubrano, que personne ne connaissait à l’époque et qui avait été assistant sur Décalages (1988). Finalement, je n’ai pas signé avec Fabrice Nataf, mais avec Emmanuel de Buretel chez Virgin. Car j’avais enfin décidé de faire les choses de manière contractuelle, en travaillant avec Voyez Mon Agent (VMA), que Jacques a débaptisé Volez Mon Argent. (Rires.) Avec le recul et grâce à mon fils Thomas, j’ai pris conscience que ma voix était peut-être trop noyée sur Le Danger, ne serait-ce que pour la compréhension des paroles. J’adore les boucles hypnotiques composées par Rodolphe. D’ailleurs, j’ai écrit mes trois meilleurs textes sur ses compositions : La Beauté Du Diable, Dix Heures En Été et surtout Contre-Jour.

La Pluie Sans Parapluie (2010)
La Pluie Sans Parapluie fait suite à Parenthèses (2006), un disque de duos qui m’a valu quelques grands moments. Récemment, j’ai dû répondre au questionnaire de Proust. À la question de mon meilleur souvenir professionnel, j’ai répondu la reprise de Charles Trenet, Que Reste-T-Il De Nos Amours ?, interprétée avec Alain Bashung. J’étais évidemment tétanisée le jour de l’enregistrement. Chanter m’est souvent difficile, mais tout a coulé de source pour une fois. Je n’ai jamais eu une seule idée directrice pour un album. Pour celui-ci, comme pour les précédents, j’ai donc cherché les meilleurs mélodistes possibles. Car j’ai toujours attaché une importance primordiale à la mélodie – le texte est secondaire et doit être au service de la mélodie. Selon moi, un disque vaut par la qualité des chansons qui s’y trouvent, et non par un quelconque concept. Parmi les nouveaux collaborateurs, figure Jean-Louis Murat, qui est arrivé là un peu par hasard. En effet, j’avais quasiment terminé l’album – il ne restait plus que quelques mixages – lorsque j’ai reçu un mail de Marie Audigier, la manageuse de Murat, m’informant qu’il avait écrit plusieurs titres pour moi. J’étais à la fois étonnée et très flattée. Car certaines difficultés de réalisation étaient telles que j’ai régulièrement fantasmé d’enregistrer un album avec Jean-Louis Murat, dont les réalisations me paraissent toujours d’une perfection absolue et dont je suis attentivement la carrière depuis Mustango (1999). À l’écoute des démos, j’ai immédiatement accroché à Memory Divine, un morceau en anglais. De nature obsessionnelle, je n’écoutais alors plus que cette chanson. Je l’ai donc faite entendre à qui de droit chez Virgin et nous l’avons enregistrée la première semaine de janvier aux studios du Palais des congrès, alors qu’il neigeait sur Paris. Je ne pouvais décemment pas attendre de sortir un autre album – Dieu seul sait si et quand ça arrivera… – pour chanter Memory Divine. La Pluie Sans Parapluie, mon dernier album ? C’est la grande question…
Franck Vergeade
MAGIC RPM  #141

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