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Interview 2007 de Feist

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Juste au moment de la sortie du victorieux The Reminder, notre journaliste Julien Welter croisait la Feist dans la capitale française. Pour donner naissance à une interview définitive de la chanteuse canadienne.
Par Julien Welter, in magic #110


Il s’est écoulé près d’un an entre l’enregistrement de ce nouvel album et sa sortie…
Je n’arrive toujours pas à y croire, mais c’est passé comme ça. (Elle claque des doigts.) Je suis du genre à prendre du temps. Je n’étais pas soumise à une période de stress, mais je ne me voyais pas tout arrêter d’un coup pour faire un break. Tu travailles, tu laisses reposer, et quand tu t’y replonges, ça te paraît plus clair.

Tu ne t’es donc pas posée trop de questions ? 
Si, mais avant de commencer. Pendant tout le temps où je n’ai pas arrêté de voyager, de m’éparpiller, j’étais arrimée à une chose : faire ce disque. Je voulais vraiment connaître la sensation de rester à un endroit ! On a choisi Paris.

Qu’as-tu fait à Berlin, dans ce cas ?
Je m’y suis rendue au préalable pour jeter sur le papier les idées les plus disparates et rassembler celles conservées sur mon portable ou sur dictaphone pendant que j’étais en tournée. J’ai tout mis à plat, et j’avais même quelques chansons. (Rires.) À Berlin, je sais que je n’ai pas trop de contact avec le monde. Un peu de solitude, c’était parfait… Car même si les amis sont dans le coin, Taylor Savvy, Peaches ou Jamie Lidell, ils travaillent comme des dingues dans cette ville, et je ne les vois que pour décompresser le week-end. Là-bas, il n’y a pas une myriade de pousse-au-crime comme à Paris, où tout le monde me considère du coin : on ne me parle qu’en français, alors je dis “oui, oui”, mais je ne comprends pas. (Rires.)

Tu as donc préféré t’entourer de la même équipe à l’œuvre sur Let It Die ?
Oui, et je savais que j’allais emmener Jamie, Mocky et mon nouveau groupe pour cette impression de camp scout : on mange et travaille ensemble. Je jouais avec un groupe français il y a deux ans, puis je suis allée aux États-Unis pour assurer des premières parties, seule cette fois. Je ne pouvais pas payer ces musiciens là-bas, c’est même compliqué de les emmener sur le territoire américain. J’ai donc cherché des collaborateurs pour travailler entre les concerts et trouvé notamment Afie Jurvanen, un guitar hero fan de Robbie Robertson. Il profite d’un peu de vacances, car il n’y a pas de solo sur mes disques.

Il n’y a pas que la guitare qui est vintage sur The Reminder
Je te jure que je n’ai pas pris de cours de chant. (Rires.) Je connais mes limites et je peux m’en amuser. Parfois j’adore, parfois c’est pathétique, mais mon corps en a tiré certains enseignements. Ce conditionnement du live me rappelle aussi ma défiance envers la technologie de pointe : trop de concentration, trop de méthode, et la musique sort de son contexte. C’est la technique qui te possède dans ce cas, et non l’inverse. Cette aversion vient aussi de toutes les télés que j’ai faites. Tu chantes, ta voix sort de ta gorge, elle est filtrée et tu la réécoutes simultanément, travestie. Tu ne sais plus où tu es, ni où tu en es, comme si tu contemplais un portrait de toi retouché : d’où sortent ces mèches blondes, et où sont passées tes pâtes d’oie ? (Rires.) Voilà pourquoi on a choisi l’open room en studio et positionné les micros de ci de là, sans se focaliser sur un instrument ou sur le chant. Renaud Letang a trouvé un bon tandem micro & ampli hi-fi, un modèle plus vieux que moi… Et j’ai gardé mon micro merdique que je ne quitte jamais, que j’aime et à l’aide duquel je comprends ce que je fais.

Ce n’est pas si courant comme manière de faire.
Je n’ai pas encore enregistré assez de disques pour te le confirmer !

Par contre, tu as multiplié les apparitions chez les autres.
Et certaines ne sont pas sorties dans le commerce, comme The Ish avec Teki de TTC, enregistré pour le plaisir de ressusciter Bitch Lap Lap (ndlr. son alias electro, au temps des concerts avec Peaches). Il était temps de la réveiller.

Est-ce une alternative ?
La plupart du temps, le travail se fait par bandes interposées. L’échange est trop ponctuel pour être envisagé comme tel. Et puis, je ne me fais pas trop confiance sur les choix, car il y a deux, trois collaborations qui me rendent malade rien que d’y penser. J’essaie de satisfaire quelqu’un d’autre et au final, je dois assumer mon nom sur la pochette. Sur The Reminder, j’ai repris Sea Lion Woman en pensant à la version de Nina Simone. À la radio, j’ai l’occasion d’entendre cette dernière remixée avec un beat ultra cheap, pour soi-disant la moderniser. Parfois, le mariage des contraires débouche sur n’importe quoi.

Open Season, l’album de remixes que tu as publié l’an dernier, en a-t-il pâti ?
J’aime cette compilation et, pour une fois, je l’assume complètement. Ce ne sont pas seulement des commandes opportunistes. Un des remixes provient d’un Cd enregistré qu’on m’a jeté sur scène à Londres. Je n’allais pas le briser, alors, je l’ai mis dans mon sac, et un jour je l’ai écouté : une réinterprétation complètement atypique. Le mixe alternatif d’Inside & Out vient quant à lui de la frustration à voir le public réclamer cette chanson, quand je ne parvenais pas à recréer la version d’origine… La honte. Je l’ai adaptée de façon à ce qu’elle soit plus en rapport avec mes vraies capacités scéniques, et je m’y réfère souvent au moment de la jouer.

Open Season révèle paradoxalement la constance des thèmes qui parcourent tes deux albums originaux.
C’est l’idée de confidence à laquelle invite le genre de la ballade. Plus tu parles calmement, et plus on est disposé à l’écoute.

D’où la sobriété dans le choix des intitulés ?
Pas mal de gens qui ne me connaissaient pas ont beaucoup ri en découvrant le titre de mon premier album : Let It Die. Ils imaginaient Feist comme un nouveau combo de nu metal. (Rires.)

Des artistes comme Fiona Apple ou Alanis Morissette, dont les premiers albums se sont vendus par bennes entières, ont eu du mal à gérer le succès et sont revenues avec des œuvres contrariées, dont les titres sont impossibles à retenir.
Je n’ai quand même pas vendu trente millions de disques ! À ce point, tu es sans doute facilement cuite, mais mon petit monde n’a pas enflé. J’ai dû donner un bon millier de concerts, généralement dans des lieux à taille humaine. Même en studio, je n’avais pas des dizaines d’yeux braqués sur moi, j’étais plutôt face à moi-même, ce qui est parfois plus effrayant ! Maintenant, à choisir entre la France, le Canada ou les USA, je prendrais la Grèce. Je ne m’y suis jamais rendue, car je n’y ai jamais donné de concert. Alors, je serais juste une fille livrée à elle-même, à son propre instinct, sans être baladée dans la décapotable du promoteur qui t’emmène dans le meilleur restaurant de la ville après le concert et quadrille le centre historique en faisant vrombir le moteur. D’ailleurs, Alanis Morissette s’est cachée un an en Inde pour décompresser. Elle est revenue avec un super morceau baptisé Thank U : “Thank you India, Thank you silence”. (Rires.)

Connaître le succès à trente ans, c’est donc plus facile, comme on dit ?
Je pense. Avoir eu dix années d’expériences marquées par la débrouille et l’anonymat, au lieu d’être révélée à dix-neuf ans, et ne pas comprendre ta chance, prendre tout comme un dû… J’ai beaucoup d’amis très talentueux. Les années passent, ils sont toujours au même endroit, comme je l’ai été pendant longtemps. Je me figure tout aussi bien cette amertume de ne jamais sentir aucune progression, ni coup d’accélérateur dans ta vie.

À nouveau, les bruits accidentels parcourent The Reminder. Sont-ils justement là pour rappeler la dimension humaine de l’entreprise ?
Let It Die a été réalisé dans un vacuum, sans pression externe. Cette fois, on était tout de même plus conscient et réactif, mais je voulais conserver la possibilité d’une erreur, d’une scorie qu’on puisse entendre. Bien sûr, c’est un peu kitsch, mais je voulais aérer le processus. Il y a plusieurs personnes dans le studio, elles forment un groupe et il faut le donner à sentir.

Mais titrer The Reminder by Feist, c’est plutôt chic, non ?
C’est l’influence de la littérature ! (Rires) Je lis bien plus que j’écoute de la musique et le terme “auteur” n’est pas un gros mot pour moi. Mon père est peintre, et j’essaie de lui expliquer ce que je fais en promo, lui faire comprendre que je ne joue pas de musique, mais que je me contente d’en parler. Je lui rappelle : “Ton travail, tu le fais dans ton atelier, tu peux disparaître pendant dix ans, c’est ta méthode, elle est privée. Puis, ton œuvre est exposée et les spécialistes s’en contentent”. Je suis moi-même du genre à trouver que si tu en sais trop sur quelqu’un, cela va influencer le jugement porté sur son œuvre. Gamine, si je découvrais la photo d’un auteur sur le verso, cela pouvait changer mon point de vue sur ce que je lisais. Mon père n’est jamais contraint de parler de son travail, et je l’envie. Il a même profité de la récession des années 1980 au Canada pour se détacher encore davantage des contingences matérielles. Comme plus personne ne pouvait s’offrir des toiles, il s’est plongé dans son art sans aucune pression extérieure ! Il a vraiment vécu les années 1970 au sein d’un groupe d’artistes réunis autour de Clement Greenberg, le critique d’art ami de Jackson Pollock. Il ne s’est jamais soucié de savoir si son travail possède une dimension populaire ou non.

Tu ressens une certaine vanité à voir ta musique ainsi décortiquée ?
Si tu sais vraiment quelles sont tes influences, tu prends le risque de commencer à les singer, mais j’aime bien que d’autres m’en parlent, c’est généralement favorable : on cite Kate Bush, Patti Smith… Quand j’étais adolescente, celle que j’écoutais le plus était sans conteste Sinéad O’Connor, mais je ne me fais pas d’illusion. Elle fait montre d’une telle intensité que je ne veux pas retrouver son nom accolé au mien, ça ne tournerait pas à mon avantage !

Julien Welter
MAGIC RPM  #110

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