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Entrevue - 22/11/10 de Etienne Daho

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Elle, mythe vivant du cinéma français et jeune octogénaire. Lui, chanteur pop moderne et admirateur de trente ans son cadet. Réunis autour de la première œuvre littéraire de Jean Genet, ils interprètent Le Condamné À Mort avec force, éloquence et sobriété. Avant de monter sur les planches pour quelques concerts événementiels, Jeanne Moreau et Étienne Daho échangent avec complicité autour d’un auteur sulfureux. [Interview Franck Vergeade].

Quel est le premier souvenir que vous aviez l'un de l'autre avant de vous rencontrer ?
Jeanne Moreau : Ses chansons.
Étienne Daho : Je suis tenté d’avoir la même réponse. Car j’ai vécu avec les albums de Jeanne Moreau, qui font partie de mes disques préférés de chanson française. Sans parler de tous les classiques qui sont dans notre inconscient collectif et qu’il faut revoir inlassablement : Ascenseur Pour L’Échafaud (1958), Jules & Jim (1962) et Eva (1962). J’ai plein de souvenirs de Jeanne.

Pourquoi ce disque, qui paraît finalement l'année du centenaire de la naissance de Jean Genet, a-t-il mis autant de temps à voir le jour depuis la première fois où tu as
interprété Sur Mon Cou, en 1996, à l'invitation d'Hélène Martin, sur la scène du Théâtre Molière ?
ED : J’y pensais après avoir chanté Sur Mon Cou, un titre que j’ai kidnappé et inscrit à mon répertoire depuis, mais c’était encore vague dans mon esprit. J’attendais qu’il se passe une chose magique comme l’arrivée de Jeanne… (Sourire.)
JM : En assistant à un concert d’Étienne à l’Olympia, en 2008, j’ai été bouleversée par sa version de Sur Mon Cou et par la réaction du public. C’est comme si un ange passait. Puis je l’ai attendu dans cette loge solitaire. (Sourire.) Lorsqu’il m’a parlé de son projet autour du Condamné À Mort, j’ai été immédiatement emballée.
ED : Après cette conversation, qui eut lieu pendant la tournée de L’Invitation (2007), tout m’est soudain apparu évident. C’est comme si une intuition se réalisait. Nous nous sommes mis au travail assez vite, en laissant volontairement plusieurs périodes de maturation avec le texte.
JM : Il s’est écoulé un an et demi environ. Je tournais, puis j’y travaillais, Étienne voyageait, puis il y travaillait aussi.
ED : Par les hasards du calendrier, le disque paraît au moment des manifestations du centenaire de la naissance de Genet. J’espère que cet éclairage incitera les gens à aller le découvrir. Car c’est malheureusement un auteur au placard depuis des décennies. Il est beaucoup plus célèbre que ses écrits.

En s’attaquant à une telle œuvre, quel était l'écueil absolu à éviter ?
JM : On n’y a jamais pensé.
ED : Entre nous, il n’y en a pas eu. Tout s’est passé de manière très fluide. C’est un projet qui a un tempo particulier à cause des autorisations qu’il a fallu demander.
JM : En gérant tout cet aspect contractuel, tu m’as fait un vrai cadeau. D’ailleurs, je n’ai appris que très récemment que tu avais produit l’album.
ED : Cette énergie a été nécessaire pour réaliser ce projet. Cela nous a permis de prendre le temps et de réaliser le disque qu’on souhaitait et qui nous semble juste à tous les deux.
JM : L’un et l’autre nous sommes mis au service de Jean Genet.
ED : C’est la première fois que je me substitue ainsi à un auteur.
JM : Ce qui est d’ailleurs fou, c’est que tu as découvert Genet par le biais de David Bowie.
ED : En effet, j’avais lu dans une interview qu’il avait une admiration sans bornes pour Jean Genet et j’étais persuadé que sa chanson The Jean Genie (ndlr. sortie en single en 1972) lui était adressée – à tort, paraît-il. J’étais interloqué qu’un artiste étranger parle d’un écrivain français dont je n’avais encore jamais entendu parler.
JM : C’est le côté scandaleux et poétique de Jean Genet qui l’a profondément touché. Il est beaucoup plus connu à l’étranger qu’ici.
ED : Jean Genet est très associé à la mythologie du rock. Il a toujours fasciné des auteurs ou musiciens comme Patti Smith, Daniel Darc. C’est un personnage de roman.
JM : En France, il y avait une restriction, une autocensure à parler de l’acte sexuel aussi crûment. On dit souvent que les Anglais sont puritains, alors que ce sont plutôt les Français. Pourtant, c’est magnifique de sacraliser le sexe. C’est une vraie jouissance de parler de bite ou de couille. Je trouve ça tellement vulgaire les gens qui disent “le zizi”.
ED : Oui, dans une vie d’artiste, on nous en donne très peu de fois l’occasion… (Sourire.)

Jeanne Moreau, vous avez eu la chance de côtoyer Jean Genet vers la fin des années 50. Quel homme était-il ?
JM : À l’époque, j’étais très jeune et je jouais, au Théâtre Antoine, une pièce de Tennessee Williams mise en scène par Peter Brook.
ED : La Chatte Sur Un Toit Brûlant
JM : Alors, il venait me chercher le soir après la représentation. On vadrouillait dans Paris. C’était une période où je sortais beaucoup. Je ne pensais ni à l’artiste ni au poète. Il draguait et moi aussi, sans le vouloir. Alors on s’amusait.
ED : Tu jouais le rôle de l’appât. (Sourire.)
JM : Il m’installait sur une banquette devant la glace et il pouvait ainsi voir les garçons arriver. (Sourire.)

Quels étaient vos référents en matière d'œuvres littéraires adaptées en musique ?
ED : Je n’y ai pas pensé, c’est un développement de Sur Mon Cou. Le fait que Jeanne s’inscrive tout à coup dans ce projet nous a permis de réaliser notre propre histoire. Au final, c’est quelque chose qui nous ressemble.
JM : On a mis du temps à trouver les passages parlés respectifs. D’ailleurs, au début, tu étais réticent parce que tu ne l’avais jamais fait.
ED : C’était un autre monde pour moi. Par nervosité, j’avais tendance à dire le texte trop vite.
Jeanne m’a guidé et conseillé.
JM : Oh, je ne t’ai pas conseillé, je t’ai simplement dit la phrase de Klaus Michael Grüber : “La parole froide, le cœur brûlant”.
ED : On a ainsi avancé avec le texte, en le prenant du début à la fin. Car il est impossible de le tronçonner.
JM : Par un système de balancier, on voyait quelle partie du texte allait mieux dans la bouche de l’un ou de l’autre.

MAGIC RPM  #147

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