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Ils partagent des origines communes. Mais aussi, malgré les dénégations de notre interlocuteur, un talent magnifique pour faire sonner les mots. Entiers, jusqu’au-boutistes, ces deux personnages ont irrémédiablement marqué le paysage musical hexagonal. D’hier et d’aujourd’hui. A l'occasion de la quinzième anniversaire de la disparition de Gainsbourg, en 2006, nous avions donc demandé à l'insaisissable Daniel Darc d'évoquer sa passion pour le grand Serge.
Propos recueillis par Christophe Basterra, in magic #98
Je ne sais pas si c’est la première fois que j’ai entendu Gainsbourg, mais je me rappelle très bien d’un jour, alors que j’étais en vacances je ne sais où. Mes parents étaient partis aux commissions. J’étais seul dans une espèce de jardin, allongé sur un matelas en plastique dans lequel je bronzais. Il y avait un transistor. J’ai entendu L’Anamour et j’ai flashé. Mon père avait deux obsessions : le poème Nuit D’Octobre d’Alfred de Musset et Le Poinçonneur des Lilas. Alors, il m’avait déjà parlé de lui. Mon père était un mec bien… Parce qu’il était alcoolique et juif. (Sourire.) Dès le départ, Léo Ferré et toute la clique m’ont toujours fait chier, mais avec Gainsbourg, j’ai tout de suite compris qu’il y avait un truc. Initials BB, Qui Est In Qui Est Out, c’était rock. Il représentait une espèce de chaînon manquant. Maintenant, en France, contrairement aux États-Unis, par rapport au genre de musique que j’essaye de faire, il y a tellement personne à part lui qu’il est facile de le citer. Mais pour les mecs de la “Nouvelle Chanson Fançaise” – entre guillemets, je précise –, se revendiquer de Gainsbourg est aussi une façon de dire : “J’ai pas à savoir chanter”. Je trouve ça con. Moi non plus, je ne chante pas, mais au moins je sais pourquoi. (Sourire.) Ce qui me touche le plus chez lui, c’est le truc foiré. Que j’ai aussi. C’est un peintre qui n’a pas réussi à peindre. Et moi, je suis un romancier qui n’a jamais réussi à écrire un roman… Même si, bien sûr, il n’était pas entièrement sincère, je suis entièrement d’accord avec lui quand il parlait d’art mineur pour la musique. Il n’y a pas besoin d’initiation pour faire des chansons à la con. Il suffit de mettre la radio pour s’en rendre compte. Bien sûr que je n’aime pas tout dans Gainsbourg ! Les deux albums funk de la fin sont à chier, d’ailleurs, je ne les ai même pas écoutés… Les disques reggae, je les aime bien parce que, de temps en temps, il y a un texte qui est touchant. Mais ils ne sont pas intéressants. Quand il est devenu Gainsbarre, il s’est manqué de respect. Mais il le savait. Il avait compris que pour vendre, il fallait faire des conneries. C’était dur pour lui. Mais quand je dis qu’il s’est trahi, je le respecte. Parce que Gainsbourg qui se trahit, c’est quand même mieux que n’importe quel con – là, tu mets le nom que tu veux – qui reste fidèle. J’ai été moi aussi à deux doigts de me manquer de respect. Avant la sortie de Crèvecœur, j’ai fait une fois la scène du Scorpio… J’étais à un moment de ma vie où je n’avais plus d’argent. L’argent, je m’en fous, mais là, c’était une question de survie. J’étais prêt à renier un de mes principes de base. Pourtant, une phrase de Patti Smith m’avait rassuré quand j’étais un petit voyou : “J’ai pas envie de faire des disques de merde parce que je suis une bonne voleuse si j’ai besoin de thunes”. Moi, je suis pas un bon voleur mais un bon braqueur. Le problème maintenant, c’est que je suis trop connu. (Sourire.) Je trouve quand même beaucoup moins pute de braquer que de faire de la merde. Bon, revenons à Gainsbourg. Bien sûr qu’il me touche plus parce qu’il est juif et d’origine russe comme moi. Contrairement à mon ami George Betzounis (ndlr. guitariste, compositeur, qui a épaulé Daniel Darc sur l’album Nijinsky – 1994), je suis très racines. Lui en fait complètement abstraction. À un point où ça m’inquiète. Tiens, tu savais que le père de Bob Dylan avait le même prénom que mon grand-père, Abraham, et qu’ils sont originaires du même village en Russie ? Voilà, ce sont des trucs qui me touchent. Grâce à Gainsbourg, j’ai découvert plein de choses. La chanson Parce Que d’Aznavour, par exemple, que j’ai reprise sur mon album avec Bill Pritchard. Nous étions à Bruxelles en train d’enregistrer et je tombe à la télé sur Le Jeu De La Vérité de Patrick Sabatier, avec Gainsbourg en invité. À un moment, il sort : “Quand j’étais jeune, moi, j’emballais grâce à des chansons comme ça”. Et il s’est mis à jouer Parce Que au piano. Et puis, c’est lui qui m’a réconcilié avec l’art en général. Je lui dois de m’intéresser à Picabia, Delacroix. J’ai toujours suivi ce chemin. À rebours. (Sourire.) Tu notes, hein, je n’ai pas dit à rebours par hasard…
Hier soir, j’étais avec Patrick Eudeline. Chacun de notre côté, on avait passé la journée à répondre à plein de journalistes, lui, sur le punk et moi, sur Johnny Cash. On a l’impression d’être devenu des experts… (Sourire.) En fait, Gainsbourg et Cash, c’est la même chose, au niveau de la réhabilitation. À une époque, quand j’allais voir ce dernier sur scène, personne dans le rock n’aimait ça. Personne. Et d’un coup, c’est devenu un génie parce qu’il a bossé avec Rick Rubin et qu’il est mort. Alors que quand il était white trash… Je me souviens d’un artiste connu – je ne balance pas, hein, j’évoque –, qui me dit un jour : “Au fait, tu sais, le mec que Nick Cave aime, le vieux con en noir, là…” Et aujourd’hui, le même gars a l’intégrale de Cash chez lui. Voilà… (Sourire.) Moi, je suis content que des gens puissent découvrir ces types-là, mais est-ce pour les bonnes raisons ? Ce n’est pas à moi de juger. Sinon, dans ses films, j’adore Je T’Aime Moi Non Plus. Stan The Flasher aussi. J’ai de la tendresse pour Charlotte Forever. Bon, ce dernier est un peu raté mais j’adore l’idée que Gainsbourg ait tout piqué à Adolphe de Benjamin Constant pour le scénario. Si tu ne connais pas, il faut absolument lire ça, c’est l’un des plus beaux romans de la littérature française. Une chanson que j’aurais rêvé d’écrire ? Je ne sais pas, moi… L’Ami Cahouète ! Sincèrement, j’ai jamais compris comment il était arrivé à pondre ça. (Rires.) Même en me concentrant très longtemps, en prenant tout un tas de trucs, en avalant des valiums, je serais incapable d’écrire un tel truc. J’admire. (Rires.) Plus sérieusement, Par Hasard Et Pas Rasé, tout Melody Nelson… Initials BB. Ça, c’est le top, l’une des plus belles chansons du monde, de tous les temps. D’autant plus quand tu sais qu’il l’a écrite pour une salope d’extrême droite. J’en parlais encore une fois avec Eudeline, je pense que Gainsbourg avait ce truc que j’ai aussi : “Je veux baiser la bourge”. Dans tous les sens du terme. Mais, surtout au sens propre… On partage également le syndrome du “pauvre petit juif qui a quelque chose à prouver”. C’est ce qui a fait notre force, c’est notre moteur. Tu vois, avec Taxi Girl, on a commencé en même temps que plein d’autres groupes. Ils ont tous disparu et nous, on a continué parce que, justement, on avait quelque chose à prouver. Mirwais, qui est afghan, moi, on était là : “Allez tous vous faire enculer”. Je suis toujours animé par cet état d’esprit. Je suis resté adolescent, je n’arrive pas à passer à l’âge adulte. Gainsbourg non plus n’y était pas parvenu, je pense. (Sourire.) Il était punk, ça ne fait aucun doute, c’est une question d’état d’esprit. Non, je ne crois pas que j’aurais aimé travailler avec lui. Maintenant, je dis ça, et Bashung, un mec que j’admire, l’a fait… Mais je suis incapable de chanter des choses que je n’ai pas écrites. En tout cas, je pense qu’on a chacun le Gainsbourg qu’on mérite. Et le mien est sans doute plus classe que la plupart des autres.