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Entrevue - 30/01/12 de Chairlift

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TOM HINES : L'esthétique de Chairlift prend racine dans la culture Internet du mème et rend hommage aux innovations technologiques. C'est quoi ce bordel ? N'y a-t-il plus de place pour un songwriting rock'n'roll ?

CP : Nous sommes des geeks, c'est évident. On n'est pas rock'n'roll pour un sou, même si Patrick a un comportement plus débraillé que le mien. Mais tout le monde reconnaît aujourd'hui que les geeks sont les nouveaux punks. De nos jours, le seul moyen de se rebeller contre les institutions est d'utiliser Internet et les données informatiques, de toucher un grand nombre de personnes en très peu de temps, comme pendant les récentes révolutions, quand des points d'appui se créaient sur Facebook. Mais c'est drôle que Tom utilise le mot “mème” (ndlr. le terme définit un élément culturel qui se transmet par l'imitation, et dans sa variante moderne, un élément qui contamine la toile, comme les “lolcats”). J'ai commencé à l'employer après avoir lu un article horrible sur le site HipsterRunoff.com, que je n'ai plus jamais visité depuis d'ailleurs. Il évoquait le nouvel album de Panda Bear sans jamais parler de musique, simplement en analysant ce que signifiait aujourd'hui le fait d'être membre d'Animal Collective en tant que mème. J'étais effrayée en lisant un texte qui prenait du recul avec tant de cynisme… Cela dit, même si Jorge me répondrait vertement qu'il ne s'agit que de conneries ineptes publiées par un tabloïd 2.0 – ce qui est vrai –, je pense qu'il y a une part de vérité là-dedans. Dans le sens où l'importance d'un groupe se mesure autant à ce qu'il a apporté à la culture de son époque qu'à la qualité intrinsèque de sa musique. Par exemple, Animal Collective est arrivé avec cette attitude très instinctive et chaotique. Le groupe paraissait porté par un esprit de liberté cultivé à l'abri des radars de la société normée, sur un lopin de terre où régnaient le psychédélisme et l'artisanat. MGMT aussi est arrivé avec ses propres signaux culturels… Si je devais définir Chairlift de ce point de vue ? Je ne peux pas. Ça me glace le sang d'y penser car, par définition, c’est s’inscrire dans l’éphémère. Or, je suis angoissée à l'idée que les choses ne dureront pas. Je préfère parier sur l'avenir, prendre des risques et avancer pour des choses que j'imagine pérenne. Comme vivre avec une personne en étant sûr que l'histoire sera éternelle… C'est la seule façon de vivre en tant qu'être humain.

MGMT : Vous préférez les friandises Fruit Roll-Ups ou Fruit Gushers ?
PW : Enfin une question facile ! Fruit Roll-Ups, évidemment.
CP : Fruit Gushers, sans hésitation.
PW : N'importe quoi.
CP : Nous serions heureux de connaître un jour le même succès que MGMT, mais nous avançons à notre propre rythme, et même si cela ne nous arrive jamais, on ne criera pas au drame. De toute façon, je crois que je ne serais pas prête à vivre ce qu'ils ont vécu. La complicité qui existe entre MGMT et nous est très naturelle, même si c’est parfois déstabilisant d'être amis avec des musiciens qui deviennent célèbres. On a vécu tellement de choses ensemble, et soudain, on ne les retrouve plus qu'à quelques reprises dans l'année. Tu en viens à te demander si tu es vraiment proche d'eux ou si une distance s'est installée, si tu n'es pas devenu un fan plus qu'un proche… Mais la proximité se réinstalle de manière intuitive, on traîne ensemble et tout redevient comme avant.

DAN CAREY (producteur de Something) : Comment se présente l'Echo Forecast la semaine prochaine ? Faut-il prendre ses précautions ?
CP :
(Sourire.) Il faut expliquer ce qu’est l’Echo Forecast. J’avais des prises de chant délicates à faire pour l’album, comme sur les chansons Cool As A Fire ou Frigid Spring, alors on avait mis au point un signal qui me permettait de savoir précisément quand je devais commencer à vocaliser. On a baptisé ce système Echo Forecast. L'expression est ensuite devenue une tarte à la crème que nous utilisions pour parler de tout et de rien, du beau temps, etc. À la base, nous n’avions aucune idée de la personne avec laquelle nous devions enregistrer. C’est vrai que nous avions bossé un peu avec Chris Taylor (Grizzly Bear, CANT), qui est très talentueux, mais ce n’était pas la bonne solution. Alors notre label a organisé des rendez-vous avec différents producteurs. À peine cinq minutes ont suffi pour réaliser que Dan était l’homme de la situation. Son sens de l’humour, sa chemise mal boutonnée, ses cheveux hirsutes, les faux squelettes humains accrochés dans les coins, ses chaussettes de couleurs différentes… Le courant est passé immédiatement et nous avons commencé à travailler à partir des démos que nous avions largement ébauchées. Dan nous a aidés à les équilibrer et à densifier l’identité de chaque son, à rendre les tonalités chaudes encore plus luxuriantes, et les teintes froides encore plus glaciales, comme des cris de dragons argentés. Wrong Opinion est un bel exemple. Dan a aussi un passé dub et on retrouve de légères touches d’échos typiques de ce genre. En ce qui concerne l’intervention tardive d’Alan Moulder sur I Belong In Your Arms et Met Before, tout s’est déroulé via… Skype !

JORGE ELBRECHT (Violens) : L'invention de la guitare électrique a fait naître le rock'n'roll, et celle du sampler le hip hop. A/Pensez-vous que le nouveau genre musical sera lié à une invention ? B/Cette invention sera-t-elle désignée par un mot qui inclura le terme “hyphen” ?
CP :
La dernière invention qui a touché la musique, c'est peut-être l'ordinateur portable avec le logiciel GarabeBand incorporé, qui permet à n’importe quel gamin d’enregistrer à domicile.

PW : Mais Jorge parle carrément d'un nouveau genre musical à part entière.

CP : Ah oui… Björk a inventé des instruments pour son dernier album ? C’est de la connerie pure ! J’ai vu une vidéo de son engin, c’est un gadget géant, sûrement très amusant et très cher, mais dont je peux reproduire les sonorités en deux secondes sur mon ordi… Nous discutons sans arrêt de musique avec Jorge, de l’évolution de nos groupes respectifs, des nouvelles techniques sur lesquelles nous bossons – Jorge est un féru de l’enregistrement, moi je me concentre plutôt sur les arrangements et l’exécution –, de notre méfiance commune vis-à-vis la commercialisation actuelle de la musique, etc. Avec le temps, il a peut-être réussi à me persuader que la sobriété vestimentaire était le meilleur moyen de représenter sa musique, alors que j’avais naturellement tendance à aller vers l’excentricité, mais le but n’est pas de convaincre l’autre. Jorge et moi n’avons pas formé de groupe à proprement parler, mais nous avons réalisé un album ensemble il y a un an. Nous ne sommes pas pressés de le mixer, ni de le sortir… Je ne m’imagine pas vivre avec quelqu’un qui ne parlerait pas de musique avec moi. J’ai toujours été attirée par les musiciens à l’école, ou par des artistes passionnés. L’art nourrit mes rêves et retrouver cela chez l’autre est le minimum pour que je puisse être attirée. Ce n’est peut-être pas une bonne chose, Marina Abramovic disait “qu’un artiste ne devrait pas tomber amoureux d’un autre artiste”, mais je ne peux pas faire autrement. La musique est toute ma vie.

Jean-François Le Puil
MAGIC RPM  #158

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