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Lorsqu'on rencontre Roman Rappak dans un bar de Pigalle, il est encore sous le choc d'une séance de filmage marathon avec la Blogothèque. Sans état d'âme, on l'entraîne dans une conversation échevelée, mixant allégrement la langue de Shakespeare et celle de Molière – qu'il a étudiée pendant six ans et parle couramment. Regard perçant sous la mèche, enthousiasme sincère et curiosité intellectuelle : on est tout de suite séduit par le jeune homme et son discours. Fondé il y a deux ans à la sortie de la fac de cinéma, Breton (d'après l'auteur du Manifeste Du Surréalisme, 1924) a vite évolué, par nécessité autant que par goût, d'un projet vidéo à un laboratoire multimédia. “Il est très difficile de montrer des films à Londres. La moitié de mes amis étaient des musiciens sortis d'écoles d'art, ils enregistraient des démos sur GarageBand avec un micro pourri, et parvenaient quand même à se produire en concert. Nous avons donc commencé à expérimenter à partir de sons de la rue, de bouts de dialogue et de mélodies, que nous jouions sur scène en projetant nos films. Des fanzines ont accroché et on nous a suggéré d'enregistrer”. Installé dans une immense banque désaffectée (rebaptisée The Lab), le collectif façonne ainsi des chansons postmodernes – sonorités performatives, mosaïque d'influences (dubstep, new-wave, math rock, electro minimale), collision recherchée entre sons naturels et artificiels – qu'il fait paraître sur des maxis personnalisés à tirage très limité, tout en se prêtant au jeu des remixes (Maps & Atlases, Local Natives, The Temper Trap).
Avec toujours la volonté, sincère et forcément utopique, d'offrir au public une expérience unique. “Contrairement à un MP3, un show est un événement qui ne se répétera jamais. C'est un peu comme tomber amoureux : tu es très content et en même temps tu as peur que ça t'échappe. C'est une affaire de vie et de mort”. Mais face au buzz grandissant, la question de la diffusion s'est faite pressante, aboutissant à une signature sur le prestigieux label FatCat. Et même si Rappak avoue en riant se sentir aujourd'hui “responsable des enfants du patron, qui ont besoin de manger”, il n'en poursuit pas moins sa réflexion sur le sens de la création à l'ère du numérique. “Une fois que tu as rippé un CD sur ton ordinateur, tu peux t'en débarrasser. C'est pour ça qu'on a vraiment soigné l'objet, pour lui redonner une valeur de fétiche que la musique elle-même a perdu”. Et quand on le titille sur les dangers de la popularité, il n'hésite pas à reprendre à son compte la philosophie d'Andy Warhol. “Faire la connexion entre art et commerce est un art en soi. Toucher un public de masse peut être considéré comme la touche finale d'un chef d'œuvre. Quand on fait de la musique, il s'agit quand même, à la base, de manipuler les sentiments humains. J'aime l'idée de pouvoir faire entrer des choses complexes dans un contexte pop”. On lui avoue alors notre coup de cœur pour Other People's Problems, premier album ample et percutant, qui gagne en finesse au fil des écoutes. Il balbutie et n'en devient que plus charmant. “Ce disque est tellement personnel… Je suis ravi de l'entendre”. Tout le plaisir est pour nous.