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Le deuxième
album ou l'étape délicate par excellence. Avec Nootropics, Lower Dens, groupe de
Baltimore, balaie le cliché facile en transformant magistralement l'essai de Twin-Hand
Movement (2010). Conceptuel et envoûtant, porté par des musiciens au
millimètre et par la voix expressionniste de Jana Hunter, retour sur la genèse
d'un album aussi dopant pour le cerveau que pour le corps. [Article Victor
Thimonier].
“Jana avait une carrière derrière elle, et alors ? Ça ne nous a jamais fait d'ombre. Rien d'impressionnant là-dedans. On avait tous travaillé sur des albums avant Lower Dens.” Lorsqu'on l'interroge sur l'organisation interne de Lower Dens, le bassiste Geoff Graham est catégorique. “Nous fonctionnons le plus démocratiquement possible. Il n'y a pas de leader. Jana est la graine à l'origine de Lower Dens, certes, mais nous avons tous notre mot à dire maintenant.” N'empêche, il est de ces musiciens qui aiment le goût du risque. Jana Hunter est de ceux-là. À l'heure de l'accumulation des noms et des sorties, à l'heure de l'immensité de l'Internet et ses masses musicales laborieuses et obscures, un nom même minime au sein des médias est un trophée à ne pas lâcher. Jana Hunter a fait exactement l'inverse. Nous sommes en 2008. Elle vient de sortir son second LP, There's No Home (2007), sur le label de son ami Devendra Banhart, Gnomonsong. Le disque, d'un folk électrique sans concession, brille par sa sincérité inébranlable. Le carnet d'adresses au poil, elle jouit également d'un accueil critique très favorable. Il lui suffirait d'un rien pour passer dans la division supérieure. Seulement voilà : elle recrute pour sa tournée Geoff Graham, le guitariste Will Adams et le batteur Abraham Sanders, tous ayant roulé leurs bosses dans la scène indépendante de Baltimore.
C'est l'alchimie parfaite, la musique coule de source. À l'issue de la tournée, quelques embryons de morceaux sont écrits. Ils choisissent un nom, Lower Dens, et repartent à zéro. “Quand je me rappelle cette période, je nous revois en train de tout recommencer”, se souvient Geoff. “Les salles de concert vides, les fins de mois très difficiles. Mais on donnait tout ce qu'on avait. Notre premier album s'est fait un peu contre tout. Personne ne nous connaissait, personne ne nous attendait. On l'a forgé sur scène, à l'huile de coude. On a énormément voyagé avec la musique, on a appris à la maîtriser, petit à petit.” Une énergie implacable qu'il faut dompter, c'est bien l'impression que dégage Twin-Hand Movement (2010), dont la force réside dans ses étendues de guitares sinueuses, électriques en diable, baignées de réverbération. Mais là où trop de groupes utilisent la réverbération comme un présupposé, Lower Dens la dose avec minutie, la distille pour tour à tour hypnotiser, déchaîner, apaiser. Pas de leader ici, c'est évident : tous les instruments s'équilibrent dans une harmonie orageuse. L'album est très bien accueilli, il parvient même à se tailler une place de choix dans les tops de fin d'année des blogs américains les plus branchés, dont le prestigieux Gorilla Vs. Bear. Malgré des changements de line-up incessants (le batteur est remplacé, le guitariste part, puis revient, un cinquième membre est introduit), la bande repart sur la route, infatigable, et ouvre pour les plus grands (Deerhunter, Cass McCombs) auxquels ils n'ont presque plus rien à envier.
MANIFESTE
“Cet accueil nous a agréablement surpris. Il nous a permis de changer de label, qui était le même qui avait sorti les enregistrements de Jana et dont nous voulions nous détacher. Nous avons fini par signer chez Ribbon Music (ndlr. filiale de Domino). Nous ne voulions pas d'une grosse structure. Ribbon était parfait car nous savions qu'ils ne signeraient pas grand monde, et qu'ils auraient donc du temps à nous consacrer. La collaboration a été bénéfique, puisqu’ils nous ont trouvé le producteur pour Nootropics.” Pour la première fois, Lower Dens fait appel à quelqu'un d'extérieur, Drew Brown, au CV impressionnant (Beck, Radiohead, The Books). “Cet album a davantage été travaillé en studio. Nous voulions introduire de nouveaux sons. Nous recherchions quelqu'un versé dans les synthétiseurs. Drew s'est avéré le producteur parfait. En studio, il était comme le sixième membre du groupe.” En effet, Nootropics défriche de nouveaux territoires. La guitare n’est plus nécessairement l’instrument-roi. Le synthétiseur a fait son entrée. Ce qu’il reste, c’est cette habilité à façonner des paysages soniques impressionnants de maîtrise. Mais cette fois, cette capacité a été mise au service d’une vision d’ensemble. Plus homogène, le groupe soigne les atmosphères. Il n’hésite pas à intercaler çà et là des pistes instrumentales pour contrebalancer les chansons, à l’image de Stem qui naît de la ligne de basse de l’hypnotique single Brains pour mieux assurer la transition avec le lancinant Propagation. “Nous voulions faire un album comme un discours. Avec sa logique interne, ses idées propres, en conversation avec lui-même. À la fois musicalement mais aussi au niveau des paroles. Je ne me risquerai pas à une analyse poussée des paroles, mais les premiers morceaux posent une série de questions. La fin n’y répond pas forcement, mais ouvre le disque vers une dimension plus affirmative, comme des déclarations.”
Un album qui fonctionnerait en autarcie, avec un concept directeur, Nootropics. “Les nootropes sont les médicaments utilisés pour augmenter les capacités cognitives. Ce mot, pour nous, reflète les questionnements que nous avons développés au fil du disque : comment les êtres humains ont été confrontés à une technologie tellement développée qu’elle influe non seulement sur notre environnement immédiat mais aussi sur notre façon de penser. C’est exactement le thème de Brains, par exemple, qui exprime les anxiétés découlant de l’abondance de machinerie que nous utilisons.” Une dimension conceptuelle qui n'est pas sans étonner : pour qui a vu le groupe en concert, la musique de Lower Dens déborde d'énergie, même un brin larvée, et malgré des structures imaginées au millimètre, les morceaux dégagent une impression très instinctive, jusque dans le chant très expressif de Jana Hunter. “Nous sommes un groupe conceptuel. Au moment de l'écriture, la première étape est de parler de ce qu’on veut faire, de ce qu’on veut exprimer. Cela influe sur tout le reste. Cependant, il est très important de garder les pieds sur terre. Si notre musique ne se focalisait que sur le concept, on manquerait l'essentiel. Comme je l'ai dit, nos chansons sont extrêmement façonnées par la scène, et quand je suis face au public, rien ne me rend plus heureux que de le voir danser. Le voir littéralement remué par la musique. Après tout, la rencontre de l'esprit et du corps, c'est ce qui nous définit comme êtres humains conscients.”
“Jana avait une carrière derrière elle, et alors ? Ça ne nous a jamais fait d'ombre. Rien d'impressionnant là-dedans. On avait tous travaillé sur des albums avant Lower Dens.” Lorsqu'on l'interroge sur l'organisation interne de Lower Dens, le bassiste Geoff Graham est catégorique. “Nous fonctionnons le plus démocratiquement possible. Il n'y a pas de leader. Jana est la graine à l'origine de Lower Dens, certes, mais nous avons tous notre mot à dire maintenant.” N'empêche, il est de ces musiciens qui aiment le goût du risque. Jana Hunter est de ceux-là. À l'heure de l'accumulation des noms et des sorties, à l'heure de l'immensité de l'Internet et ses masses musicales laborieuses et obscures, un nom même minime au sein des médias est un trophée à ne pas lâcher. Jana Hunter a fait exactement l'inverse. Nous sommes en 2008. Elle vient de sortir son second LP, There's No Home (2007), sur le label de son ami Devendra Banhart, Gnomonsong. Le disque, d'un folk électrique sans concession, brille par sa sincérité inébranlable. Le carnet d'adresses au poil, elle jouit également d'un accueil critique très favorable. Il lui suffirait d'un rien pour passer dans la division supérieure. Seulement voilà : elle recrute pour sa tournée Geoff Graham, le guitariste Will Adams et le batteur Abraham Sanders, tous ayant roulé leurs bosses dans la scène indépendante de Baltimore.
C'est l'alchimie parfaite, la musique coule de source. À l'issue de la tournée, quelques embryons de morceaux sont écrits. Ils choisissent un nom, Lower Dens, et repartent à zéro. “Quand je me rappelle cette période, je nous revois en train de tout recommencer”, se souvient Geoff. “Les salles de concert vides, les fins de mois très difficiles. Mais on donnait tout ce qu'on avait. Notre premier album s'est fait un peu contre tout. Personne ne nous connaissait, personne ne nous attendait. On l'a forgé sur scène, à l'huile de coude. On a énormément voyagé avec la musique, on a appris à la maîtriser, petit à petit.” Une énergie implacable qu'il faut dompter, c'est bien l'impression que dégage Twin-Hand Movement (2010), dont la force réside dans ses étendues de guitares sinueuses, électriques en diable, baignées de réverbération. Mais là où trop de groupes utilisent la réverbération comme un présupposé, Lower Dens la dose avec minutie, la distille pour tour à tour hypnotiser, déchaîner, apaiser. Pas de leader ici, c'est évident : tous les instruments s'équilibrent dans une harmonie orageuse. L'album est très bien accueilli, il parvient même à se tailler une place de choix dans les tops de fin d'année des blogs américains les plus branchés, dont le prestigieux Gorilla Vs. Bear. Malgré des changements de line-up incessants (le batteur est remplacé, le guitariste part, puis revient, un cinquième membre est introduit), la bande repart sur la route, infatigable, et ouvre pour les plus grands (Deerhunter, Cass McCombs) auxquels ils n'ont presque plus rien à envier.
MANIFESTE
“Cet accueil nous a agréablement surpris. Il nous a permis de changer de label, qui était le même qui avait sorti les enregistrements de Jana et dont nous voulions nous détacher. Nous avons fini par signer chez Ribbon Music (ndlr. filiale de Domino). Nous ne voulions pas d'une grosse structure. Ribbon était parfait car nous savions qu'ils ne signeraient pas grand monde, et qu'ils auraient donc du temps à nous consacrer. La collaboration a été bénéfique, puisqu’ils nous ont trouvé le producteur pour Nootropics.” Pour la première fois, Lower Dens fait appel à quelqu'un d'extérieur, Drew Brown, au CV impressionnant (Beck, Radiohead, The Books). “Cet album a davantage été travaillé en studio. Nous voulions introduire de nouveaux sons. Nous recherchions quelqu'un versé dans les synthétiseurs. Drew s'est avéré le producteur parfait. En studio, il était comme le sixième membre du groupe.” En effet, Nootropics défriche de nouveaux territoires. La guitare n’est plus nécessairement l’instrument-roi. Le synthétiseur a fait son entrée. Ce qu’il reste, c’est cette habilité à façonner des paysages soniques impressionnants de maîtrise. Mais cette fois, cette capacité a été mise au service d’une vision d’ensemble. Plus homogène, le groupe soigne les atmosphères. Il n’hésite pas à intercaler çà et là des pistes instrumentales pour contrebalancer les chansons, à l’image de Stem qui naît de la ligne de basse de l’hypnotique single Brains pour mieux assurer la transition avec le lancinant Propagation. “Nous voulions faire un album comme un discours. Avec sa logique interne, ses idées propres, en conversation avec lui-même. À la fois musicalement mais aussi au niveau des paroles. Je ne me risquerai pas à une analyse poussée des paroles, mais les premiers morceaux posent une série de questions. La fin n’y répond pas forcement, mais ouvre le disque vers une dimension plus affirmative, comme des déclarations.”
Un album qui fonctionnerait en autarcie, avec un concept directeur, Nootropics. “Les nootropes sont les médicaments utilisés pour augmenter les capacités cognitives. Ce mot, pour nous, reflète les questionnements que nous avons développés au fil du disque : comment les êtres humains ont été confrontés à une technologie tellement développée qu’elle influe non seulement sur notre environnement immédiat mais aussi sur notre façon de penser. C’est exactement le thème de Brains, par exemple, qui exprime les anxiétés découlant de l’abondance de machinerie que nous utilisons.” Une dimension conceptuelle qui n'est pas sans étonner : pour qui a vu le groupe en concert, la musique de Lower Dens déborde d'énergie, même un brin larvée, et malgré des structures imaginées au millimètre, les morceaux dégagent une impression très instinctive, jusque dans le chant très expressif de Jana Hunter. “Nous sommes un groupe conceptuel. Au moment de l'écriture, la première étape est de parler de ce qu’on veut faire, de ce qu’on veut exprimer. Cela influe sur tout le reste. Cependant, il est très important de garder les pieds sur terre. Si notre musique ne se focalisait que sur le concept, on manquerait l'essentiel. Comme je l'ai dit, nos chansons sont extrêmement façonnées par la scène, et quand je suis face au public, rien ne me rend plus heureux que de le voir danser. Le voir littéralement remué par la musique. Après tout, la rencontre de l'esprit et du corps, c'est ce qui nous définit comme êtres humains conscients.”