- Tous
-
Chronique d'album
- Interviews
A lire
- Tous
- Chronique d'album
- Interviews
Nous aussi, on peut écouter des disques quatre mois avant leur sortie ! Tiens, par exemple, on a entendu Say It, le deuxième album de Born Ruffians, un groupe que l'on chérit depuis belle lurette dans ces colonnes virtuelles (l'une de nos toutes premières Sans Piles Session, même). Dès potron-minet, voilà ce qu'on en dit pour le moment.
[Par Jean-François Le Puil].
“Tu l’as iTuné le CD de Born Ruffians ?” Nan ! Je l’ai pas iTuné. Je l’ai fait craqueler entre mes dents, je l’ai réduit en bouillie, je l’ai ingurgité, et je l’ai remisé tranquillement entre mes tripes. Comme ça, personne d’autre que moi ne peut l’écouter. Surtout, comme ça, il se place exactement là où bouillonne depuis deux ans son prédécesseur, Red Yellow & Blue, ce disque idéal du faux adulte, cet essai parfait pour l’amoureux précoce qui se sent déjà au bout du rouleau.
Donc, je suis fraîchement enceint du nouvel album de Born Ruffians. C’est trop tôt pour le ressentir entièrement, mais c’est assez pour encaisser les premières vibrations. Celle qui lance le plus ? Say It, sans être une révolution de palais, est l’œuvre de Luke Lalonde. Viscéralement. Sa voix vampirise l’attention, catalyse l’intégralité des émotions, dicte le moindre remous instrumental. Ses riffs en ferraille cinglent la partition. Il est le professeur qui empoigne la règle. Ses deux acolytes tendent les doigts et deviennent de valeureux soldats, réduits au silence. Plus aucun chœur hérissé qui vaille. Steven Hamelin, le batteur autrefois tyrannique, est le plus touché par la production de Rusty Santos et l’omniprésence de son leader. Il doit largement aplanir l’ample sinusoïde et le sec tintamarre de son engin. L’équilibre rythmique s’organise alors de façon moins chaotique avec Mitch Derosier, le bassiste, qui poursuit son travail ondulant avec bonhomie.
Comme sur Oh Man, par exemple, qui ouvre Say It et que l’on connaissait grâce à une tentative en plein air. La version studio est mille fois plus grisante, avec son roulis de basse trépidant, donc, et Luke, qui impose d’emblée un ton plus catégorique, plus simple, et plus immédiat. Le Little Garçon a dépassé l’âge tendre, et vocalise dans le dur. S’ensuit Retard Canard, un titre marrant pour une chanson qui musarde sans cesse. Ici, une intonation d’homme viril à la Jon Spencer (Acme serait d’ailleurs un bel étalon pour étiqueter le carénage quiet et minimal de Say It), là, une mitraillade signée Mitch, là encore, des accords twang twang tirés en plein saloon. Le texte veut voir le "world on fire", comme quand Luke reprend Bruce Springsteen. Et un final formidable, où tout s’entremêle, où tout s’intensifie, où tout s’harmonise, où tout devient évident. C’est le cas sur presque chaque plage, sur Sole Brother par exemple, même si la monotonie gagne sacrément sur le reste de ce morceau, comme sur le suivant What To Say. On en connaît une version scénique, et sa tournure studio n’est pas beaucoup plus passionnante, malgré l’ajout sur le refrain d’une distorsion vaporeuse qui imprime une pointe de mélancolie hyper aigüe (comme Minus Story à la fin de I Was Hit).
Heureusement, la cavalerie débarque. The Ballad Of Moose Bruce. Première salve euphorisante de Say It. Comme This Sentence Will Ruin/Save Your Life sur le EP inaugural, comme I Need A Life ou Kurt Vonnegut sur le premier LP. Le diseur articule tel un cowboy impérial qui s’apprête à dégainer. Comme Bob Dylan sur Fixin’ To Die (1962). Le reste de l’attelage obtempère dans une retenue haletante, avant de partir au galop lorsque Lalonde décide de débrider l’histoire. À ce moment-là, Born Ruffians décroche la timbale. Ensuite, Higher & Higher , comme Blood, The Sun & Water (= Red, Yellow & Blue, tu piges ?), musarde à nouveau. Groove entrechoqué, riffs distillés à la pipette, paroles expressives assénées avec la force du partisan, diction yodelée : on écoute bien Born Ruffians. Cool ! Ceci étant dit, les similis chœurs (féminins ?) sur la fin de Higher & Higher ajoutent un élément inédit à la panoplie. L’inédit, voire le burlesque, surgit pleinement sur Come Back. Un saxophone, l’ami ! T’entends ça ?! Un sax qui commence par seconder un énième numéro vocal de Lalonde. C’est du rétro-doo wop, de la soul amenuisée. La suite est si apaisée que ça en devient parfait. Le type de composition qui ne paye pas de mine, mais à laquelle vous vous attachez comme à un ami aussi timide qu’épatant. L’illustration de ce que Born Ruffians cherche sur ces dix nouvelles créations. Enfanter un Red Yellow And Blue moins vaurien, plus consciencieux, plus solide.
Et boum ! Nova Leigh. Deuxième morceau euphorisant de Say It. Un bordel de tube. Encore une fois, l’absence des tics qui faisaient de RYB une aventure est criante, et en l’occurrence, parfait l’évidence de cet élan hyper pop. At Home Now conclut l’effort idéalement en l’inclinant sur une pente douce, mignonne et attachante.
Pour terminer en radotant, Say It, c’est Red, Yellow & Blue sans l’hystérie, avec des angles arrondis et une couche de vernis classiciste. À l’image de l’assagissement enduré par The Dodos sur Time To Die. Comme s’il s’agissait du premier essai solo de Luke Lalonde, qui renvoie directement son créateur à ses racines nord-américaines, au songwriting ancestral de son chic continent. Futur classique ou chronique d’une perte d’essence, il faudra attendre avant de savoir. À moins de se fier à cette déduction :
Say It est placée sous le joug de Luke Lalonde,
or, Luke Lalonde est muni d’une faconde incomparab’,
donc, Say It est une œuvre incomparab’.
Je vais écrire ça noir sur blanc, et je vais avaler le papier.
[Par Jean-François Le Puil].
“Tu l’as iTuné le CD de Born Ruffians ?” Nan ! Je l’ai pas iTuné. Je l’ai fait craqueler entre mes dents, je l’ai réduit en bouillie, je l’ai ingurgité, et je l’ai remisé tranquillement entre mes tripes. Comme ça, personne d’autre que moi ne peut l’écouter. Surtout, comme ça, il se place exactement là où bouillonne depuis deux ans son prédécesseur, Red Yellow & Blue, ce disque idéal du faux adulte, cet essai parfait pour l’amoureux précoce qui se sent déjà au bout du rouleau.
Donc, je suis fraîchement enceint du nouvel album de Born Ruffians. C’est trop tôt pour le ressentir entièrement, mais c’est assez pour encaisser les premières vibrations. Celle qui lance le plus ? Say It, sans être une révolution de palais, est l’œuvre de Luke Lalonde. Viscéralement. Sa voix vampirise l’attention, catalyse l’intégralité des émotions, dicte le moindre remous instrumental. Ses riffs en ferraille cinglent la partition. Il est le professeur qui empoigne la règle. Ses deux acolytes tendent les doigts et deviennent de valeureux soldats, réduits au silence. Plus aucun chœur hérissé qui vaille. Steven Hamelin, le batteur autrefois tyrannique, est le plus touché par la production de Rusty Santos et l’omniprésence de son leader. Il doit largement aplanir l’ample sinusoïde et le sec tintamarre de son engin. L’équilibre rythmique s’organise alors de façon moins chaotique avec Mitch Derosier, le bassiste, qui poursuit son travail ondulant avec bonhomie.
Comme sur Oh Man, par exemple, qui ouvre Say It et que l’on connaissait grâce à une tentative en plein air. La version studio est mille fois plus grisante, avec son roulis de basse trépidant, donc, et Luke, qui impose d’emblée un ton plus catégorique, plus simple, et plus immédiat. Le Little Garçon a dépassé l’âge tendre, et vocalise dans le dur. S’ensuit Retard Canard, un titre marrant pour une chanson qui musarde sans cesse. Ici, une intonation d’homme viril à la Jon Spencer (Acme serait d’ailleurs un bel étalon pour étiqueter le carénage quiet et minimal de Say It), là, une mitraillade signée Mitch, là encore, des accords twang twang tirés en plein saloon. Le texte veut voir le "world on fire", comme quand Luke reprend Bruce Springsteen. Et un final formidable, où tout s’entremêle, où tout s’intensifie, où tout s’harmonise, où tout devient évident. C’est le cas sur presque chaque plage, sur Sole Brother par exemple, même si la monotonie gagne sacrément sur le reste de ce morceau, comme sur le suivant What To Say. On en connaît une version scénique, et sa tournure studio n’est pas beaucoup plus passionnante, malgré l’ajout sur le refrain d’une distorsion vaporeuse qui imprime une pointe de mélancolie hyper aigüe (comme Minus Story à la fin de I Was Hit).
Heureusement, la cavalerie débarque. The Ballad Of Moose Bruce. Première salve euphorisante de Say It. Comme This Sentence Will Ruin/Save Your Life sur le EP inaugural, comme I Need A Life ou Kurt Vonnegut sur le premier LP. Le diseur articule tel un cowboy impérial qui s’apprête à dégainer. Comme Bob Dylan sur Fixin’ To Die (1962). Le reste de l’attelage obtempère dans une retenue haletante, avant de partir au galop lorsque Lalonde décide de débrider l’histoire. À ce moment-là, Born Ruffians décroche la timbale. Ensuite, Higher & Higher , comme Blood, The Sun & Water (= Red, Yellow & Blue, tu piges ?), musarde à nouveau. Groove entrechoqué, riffs distillés à la pipette, paroles expressives assénées avec la force du partisan, diction yodelée : on écoute bien Born Ruffians. Cool ! Ceci étant dit, les similis chœurs (féminins ?) sur la fin de Higher & Higher ajoutent un élément inédit à la panoplie. L’inédit, voire le burlesque, surgit pleinement sur Come Back. Un saxophone, l’ami ! T’entends ça ?! Un sax qui commence par seconder un énième numéro vocal de Lalonde. C’est du rétro-doo wop, de la soul amenuisée. La suite est si apaisée que ça en devient parfait. Le type de composition qui ne paye pas de mine, mais à laquelle vous vous attachez comme à un ami aussi timide qu’épatant. L’illustration de ce que Born Ruffians cherche sur ces dix nouvelles créations. Enfanter un Red Yellow And Blue moins vaurien, plus consciencieux, plus solide.
Et boum ! Nova Leigh. Deuxième morceau euphorisant de Say It. Un bordel de tube. Encore une fois, l’absence des tics qui faisaient de RYB une aventure est criante, et en l’occurrence, parfait l’évidence de cet élan hyper pop. At Home Now conclut l’effort idéalement en l’inclinant sur une pente douce, mignonne et attachante.
Pour terminer en radotant, Say It, c’est Red, Yellow & Blue sans l’hystérie, avec des angles arrondis et une couche de vernis classiciste. À l’image de l’assagissement enduré par The Dodos sur Time To Die. Comme s’il s’agissait du premier essai solo de Luke Lalonde, qui renvoie directement son créateur à ses racines nord-américaines, au songwriting ancestral de son chic continent. Futur classique ou chronique d’une perte d’essence, il faudra attendre avant de savoir. À moins de se fier à cette déduction :
Say It est placée sous le joug de Luke Lalonde,
or, Luke Lalonde est muni d’une faconde incomparab’,
donc, Say It est une œuvre incomparab’.
Je vais écrire ça noir sur blanc, et je vais avaler le papier.