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Né d'une rencontre heureuse entre trois gaillards ayant déjà fait leurs armes dans la musique (Geoff Barrow de Portishead, Matt Williams de Team Brick, et Billy Fuller, de Fuzz Against Junk), Beak> ressuscite le krautrock en lui donnant un accent british et des allures de post-rock noisy. Le passage de ces trois Anglais à Paris a été l'occasion pour Magicrpm.com de s'entretenir avec eux de leur premier effort, à paraître le 9 novembre prochain. Et de s'initier aux concepts de base de la musique régressive. [Interview Catherine Guesde].
Magicrpm.com : Vous jouez à la Maroquinerie demain, comment est-ce que vous envisagez ce concert ?
Geoff Barrow : Ce sera un petit showcase, à l'étage. Juste une demi-heure, du brut ; on jouera des morceaux de l'album.
Comment est né ce projet de Beak > ?
Matt : C'était surtout une idée de Geoff. Mais on avait déjà joué ensemble de la musique improvisée et addictive un an avant de commencer ce projet.
Billy : Et nous voilà ici. Ça s'est fait de façon assez naturelle. On n'avait qu'une idée vague de ce qu'on voulait faire. On est entrés dans le studio et on a commencé à enregistrer. Et le premier titre de l'album est aussi la première chose qu'on a jouée en studio. On n'avait pas répété, et ce morceau nous est venu comme ça.
Geoff : Oui, on avait fait ces jams sessions, et on avait aimé jouer ensemble. Billy a dit que ce serait bien de faire d'autres trucs ensemble. Je savais ce qu'il faisait, par ses disques chez Invada, et pareil pour Matt. Quand on est entrés dans le studio, on a joué le premier morceau, et on s'est dit "c'est foutrement bien".
D'où vient ce nom, Beak, et pourquoi ce signe > ?
Billy : Beak est un bon nom, et dans ma famille on a des nez romains qu'on appelle des "becs". Et ce symbole, >, signifie "plus grand que", "plus que", mais ressemble à un bec. Et puis on avait besoin d'un nom...
Vous aviez tous déjà des projets musicaux avant de jouer dans Beak. Avez-vous le sentiment d'apporter chacun quelque chose de vos groupes respectifs ? Ou est-ce quand vous jouez pour Beak, vous vous coupez de tout le reste ?
Billy : Pour moi, ce n'est pas important. Ce qui est bien dans le fait de jouer dans différents groupes, c'est qu'on se retrouve avec d'autres personnes, et la présence de ces individus infléchit ce qu'on fait. Mais on vient toujours avec ce qu'on est, ce qu'on a fait dans le passé et ce qu'on fera à l'avenir.
Geoff : Je crois qu'on apporte tous des éléments extérieurs à Beak. On reste nous-mêmes et donc on apporte des aspects de nous-mêmes.
Matt : Pour une bonne partie, Beak est le résultat de la communication qui s'effectue entre vous deux. Je suis un instrument pour Beak, je suis surtout concentré sur les claviers. Mais je ne suis pas habitué à jouer du clavier dans un groupe, donc c'est une situation nouvelle à laquelle je dois m'habituer.
Vous avez enregistré ce disque en douze jours. Dans quelle mesure aviez-vous prévu ce que vous alliez jouer et enregistrer ?
Billy : Tout a été écrit pendant les sessions d'enregistrement. On jouait des choses, puis on en parlait, et on modifiait en fonction de ce qu'on s'était dit.
Geoff : C'était des jam sessions, et certains jams sont devenus des morceaux, mais on a aussi écrit certains titres. On avait vingt-cinq titres à la fin des douze jours. Certains morceaux n'étaient que des esquisses ; d'autres étaient plus aboutis. On jouait quelque chose trois fois, puis on revenait à la version qui nous satisfaisait le plus. Les paroles n'étaient jamais écrites à l'avance, c'était une sorte de flot de paroles selon ce qui me venait à l'esprit : une sorte de stream of consciousness... Et selon les fois où on jouait, les paroles variaient.
Et qu'est-ce que vous pensez de vos textes avec le recul ?
Geoff : Certains des textes sont plutôt étranges, d'autres sont assez corrects. Et il y a des textes dont je ne sais même pas de quoi ils parlent. Parfois c'est seulement des sons. Mais très vite, on est parvenus à jouer de la musique qui nous plaisait. Les règles du jeu se sont établies rapidement. Aucun d'entre nous ne souhaitait passer des mois à faire un disque. On a oublié ce critère de "bon" ou de "mauvais" morceau : si ça nous semblait bien, alors ça l'était.
Vous n'aviez donc pas décidé à l'avance de vous contraindre à enregistrer le disque en douze jours ?
Geoff : Non, mais très vite on s'est dit que ce serait bien de le faire comme ça. Puis c'est devenu une bonne règle à s'imposer.
Ce n'était pas une volonté de revenir aux méthodes de composition du krautrock, genre musical qui imprègne clairement le disque ?
Geoff : On est des grands fans de Neu! et de Can. On a fait des jams, un peu comme ils le faisaient. Et si cette façon de faire était suffisamment bonne pour eux, alors elle l'est pour nous aussi ! Puis, dans la musique actuelle, les gens n'en finissent pas de tout remanier à l'ordinateur. Quand ce genre de musique passe à la radio, on n'entend aucun état émotionnel...
Billy :On n'entend aucune musique, en fait !
Donc vous vouliez vous couper de la façon actuelle de faire de la musique, et revenir aux années 70 ?
Geoff : Oui. Matt parle de "rock régressif", ce qui est un peu le contraire du rock progressif. On fait du rock régressif, non ?
Matt : Oui.
Geoff : Malgré tout, j'aime bien certains groupes actuels. Comme Sunn O))), Ohm... Mais eux aussi font un peu du rock régressif.
Matt : J'adore Harvey Milk, ils sont géniaux.
En matière de musique actuelle, votre disque m'a rappelé le dernier Oneida...
Geoff : Oui, c'est une bonne référence. Apparemment il y a un nouveau mouvement : Kling Klang, Ohm, Oneida et nous. Tous des monstres de musique régressive.
Invada pourrait organiser un festival de musique régressive...
Tous : Oui ! (rires)
Geoff : Et il aurait lieu... aux Pays-Bas ! (rires) Je ne sais pas pourquoi...
Et vous avez aimé enregistrer de manière "régressive" ? A voir la vidéo d'Iron Acton, on se dit que vous étiez vraiment absorbés dans ce que vous faisiez...
Geoff : C'était des moments de liberté, pour chacun d'entre nous.
Matt : J'étais de très mauvaise humeur pendant tout l'enregistrement. J'ai bien aimé jouer, mais j'étais de mauvaise humeur.
Geoff : Cette vidéo a vraiment un côté bon marché. Mon micro n'était pas à la bonne hauteur, donc je devais me pencher pour chanter, et j'avais du mal à jouer. Je n'ai même pas pris le temps de le régler correctement ! J'avais demandé à John de couper toutes les images où on me voit chanter, et quand il nous a apporté la vidéo, il n'y avait que des plans où l'on me voit en train de chanter ! (rires) Je lui ai dit "ne t'inquiète pas, c'est bon", mais j'étais vraiment gêné...
Le noir et blanc de la vidéo, c'est toujours dans cette perspective régressive ?
Geoff : C'est régressif, mais pas rétro. Ceux qui font du rétro se replongent complètement dans le passé ; pour notre part, on a joué dans un studio moderne, avec du matériel moderne. Le son n'est pas rétro. On a des influences rétro, mais on reste dans notre époque.
Matt : Quand on fait du rock régressif, on a le droit de faire des trucs nuls. On fait de la daube très spirituelle. Beaucoup d'esprit, et peu de qualité. Comme The Shaggs, ou ESG, même si eux étaient vraiment bons. Portsmouth Sinfonia ... C'est le pire orchestre au monde, mais ils sont très enthousiastes et plein d'esprit.
Demain, à la Maroquinerie, vous pensez improviser ?
Geoff : On est encore à la recherche de notre propre façon de faire. Mais pour l'instant, ce qu'on joue en concert reproduit l'album. Matt est habitué à jouer librement, et Billy aussi, avec Fuzz Against Junk, mais je ne le suis pas encore. Je ne serais pas à l'aise pour improviser à la batterie.
Billy : Je pense que Matt pourrait ajouter de nouvelles touches ici et là.
Geoff : Mais c'est la première fois qu'on va présenter ce qu'on fait devant tout le monde.
Et comment vous sentez-vous par rapport à ça ?
Geoff : On va jouer sur des instruments qui ne sont pas les nôtres... (rires) Pourquoi est-ce qu'on a fait ça ?!
Billy : De la daube pleine d'esprit !
Geoff : On ne va pas jouer sur scène. Je n'ai pas envie de jouer sur une scène.
Votre musique a quelque chose d'hypnotisant, de presque primitif, comme si elle faisait taire la pensée pour s'adresser à quelque chose de plus instinctif. Est-ce que c'est comme ça que vous vous la représentez ?
Geoff : Oui.
Matt : Je trouve que toute musique devrait faire ça, anéantir la pensée. Il faudrait que les gens ne réussissent pas à réfléchir lorsqu'ils écoutent de la musique.
Geoff : Si ta musique ne provoque pas de réaction, c'est que tu ne fais pas ton boulot.
Billy : Mais l'effet désiré est bien celui-là.
Geoff : Dans notre monde, tout est calculé de façon stratégique, et c'est sympa d'avoir quelque chose de très spontané. Mais si les gens réfléchissent en nous écoutant, c'est cool, s'ils ne pensent pas, c'est cool aussi.
Il y a d'autres groupes qui produisent ce type d'effet : Lightning Bolt, Fuck Buttons...
Geoff : Oui, il y a des similitudes avec ces groupes. C'est un truc sonore je pense.
Puisque votre musique a un côté addictif, quelle est la meilleure situation pour l'écouter d'après vous ?
Matt : Il faut l'écouter à vélo.
Geoff : Ou en voiture. C'est la seule musique que je réussisse à écouter en voiture. Sur l'autoroute, en roulant à toute vitesse. (rires) Il faut l'écouter à la maison, quand tu sais que quelqu'un est dans les parages et que cette musique ne lui plaira pas.
Billy : Je pense que Beak, c'est un peu comme le Marmite, une pâte à tartiner très salée : soit on adore, soit on déteste.
Geoff : On fait du Marmite sonique...
Il y a un aspect très narratif dans vos morceaux ; avez-vous déjà envisagé de les accompagner d'images ?
Geoff : Non, mais je pense que ce serait super de faire la musique d'un film.
Et quel serait le film parfait pour aller avec votre musique ?
Geoff : Cavemen. Des hommes préhistoriques...
Billy : Une fleur qui évolue et s'ouvre très lentement, pendant des heures.
Geoff : Des ballons qui montent dans le ciel et qui explosent. A Stockholm. Ou une société de fabricants de ballons qui fait faillite parce que tout le monde achète ses ballons en Chine.
Matt :Ou quelqu'un qui pêche. Du speed-fishing minimaliste. Ce serait un documentaire.
Geoff :Donc comme tu vois, on a là trois méga films, qui mériteraient des Oscars. Des Golden Globe.
Matt : Peut-être qu'on aurait pu faire quelque chose pour Audition, un film japonais extrêmement lent. La première heure est très lente, et pendant les dernières minutes le type se fait tuer très lentement par sa femme qui lui enfonce des aiguilles dans les jambes.
Billy : Je ne veux pas être impliqué dans ce genre d'affaires.
On compare parfois votre musique à celle de Constellation Records (Godspeed You!Black Emperor, par exemple). Quel rapport entre Invada et Constellation Records ?
Geoff : Vraiment ? Je ne les connais pas si bien que ça.
Matt : J'adore Constellation Records. Par exemple, Set Fire To Flames. Et Godspeed aussi. Mais ils ont une esthétique plus soutenue.
Geoff : Oui, alors que sur Invada on a juste un tas de trucs bizarres et très variés. On aime beaucoup de choses différentes. Le seul lien entre nos groupes est... qu'on ne peut pas les trouver ailleurs ! (rires) J'espère en tous cas qu'Invada va se développer et qu'on pourra faire une nouvelle invasion Invada. J'espère qu'on pourra de nouveau organiser un festival l'année prochaine.
Geoff, vous vous intéressez aux arts de rue. Vous n'avez jamais pensé à lier ce goût pour les arts visuels à celui pour la musique ?
Geoff : J'ai une galerie à Bristol. Les artistes que j'expose portent un peu le même genre de regard que moi sur la vie et la comédie. Globalement, c'est de l'art régressif. Je ne m'intéresse pas trop aux graffitis en tant que tels, mais à des choses plus évoluées. Comme le Space Invader, que vous avez ici... On va bientôt ouvrir une nouvelle galerie à Bristol, et Beak va y jouer !
Et comme fond visuel, vous choisirez des oeuvres qui vont bien avec votre musique ?
Billy : Ce serait une bonne idée !
Geoff : En fait, ce serait bien de ne jouer que dans des galeries, plutôt que dans des salles de concert traditionnelles. Je crois que ça conviendrait mieux à Beak. Il faudrait qu'il y ait plus d'endroits qui permettent de jouer dans le cadre d'une exposition. Peut-être qu'on fera notre deuxième tournée en emmenant des artistes avec nous.
Matt : Sinon, on pourrait jouer dans les catacombes...
Billy : On voulait jouer chez un disquaire mais à Paris ce n'était pas possible. On va faire ça à Berlin, cela dit.
Geoff, pouvez-vous nous parlez de votre travail avec The Horrors, dont vous avez produit Primary Colours ?
Geoff : J'ai travaillé avec eux en rentrant d'une tournée, donc j'étais épuisé. Ils en attendaient plus de ma part, mais ils avaient déjà tout fait ! Je crois que j'étais surtout là pour les rassurer en fait. Ils m'ont fait découvrir pas mal de musique aussi, parce que ce sont de grands collectionneurs. Et ils m'ont montré des trucs au niveau vocal, le fait de ne pas vraiment chanter, et toute cette reverb... Des trucs à la Suicide, très krautrock.
Et là vous travaillez avec The Quakers en ce moment, qui versent plutôt dans le hip hop. C'est important, pour vous, de travailler avec des groupes qui font des choses très différentes ?
Geoff : Je pense que leur album sera fini en décembre ; il sortira sur Invada. Mais je ne pense pas que leur musique soit si différente de celle de The Horrors. Les gens voient une grande différence, mais par exemple Tom de The Horrors fait du hip hop bien méchant, vraiment très bon. Les disques qu'écoutent The Horrors sont les mêmes que ceux que samplent les gamins du hip hop. Le rock et le rap ont toujours été liés, c'est ce qui se situe entre les deux qui n'a rien à voir. Quoique, même la dance et la pop ont un lien avec le rock : Blue Monday, c'est un peu de la dance. Quand on compare ce que faisaient Can et les J.B's en 1971, je trouve qu'il y a des ressemblances. C'est le même esprit. Les gens s'arrêtent trop aux genres. Mais beaucoup de groupes de rock écoutent du hip hop : ces genres ont la même méchanceté en commun. Les Wu-Tang Clan et Black Sabbath, c'est un peu la même chose. L'exemple parfait de ces similitudes, c'est Public Enemy, qui a un esprit très hardcore.
Il y a eu des rumeurs au sujet d'un nouvel album de Portishead ; qu'en est-il ?
Geoff : On va commencer à le composer en novembre.
Est-ce que le fait d'avoir travaillé si rapidement avec Beak vous a donné envie de passer moins de temps sur le prochain Portishead que vous n'en avez passé sur Third ?
Geoff : Beak et Portishead participent d'un même mouvement ; j'importe des techniques d'un groupe à l'autre. Mais pour ce qui est du temps que ça prendra, je n'en ai aucune idée.
Comment faites-vous pour gérer tous ces différents projets ?
Geoff : Je prends des médicaments (rires). Non, c'est surtout de l'organisation. Je crois que le fait d'être impliqué avec des personnes différentes aide beaucoup à faire la séparation. Et puis je ne fais pas tout le boulot à chaque fois ; il s'agit toujours de contributions.
Magicrpm.com : Vous jouez à la Maroquinerie demain, comment est-ce que vous envisagez ce concert ?
Geoff Barrow : Ce sera un petit showcase, à l'étage. Juste une demi-heure, du brut ; on jouera des morceaux de l'album.
Comment est né ce projet de Beak > ?
Matt : C'était surtout une idée de Geoff. Mais on avait déjà joué ensemble de la musique improvisée et addictive un an avant de commencer ce projet.
Billy : Et nous voilà ici. Ça s'est fait de façon assez naturelle. On n'avait qu'une idée vague de ce qu'on voulait faire. On est entrés dans le studio et on a commencé à enregistrer. Et le premier titre de l'album est aussi la première chose qu'on a jouée en studio. On n'avait pas répété, et ce morceau nous est venu comme ça.
Geoff : Oui, on avait fait ces jams sessions, et on avait aimé jouer ensemble. Billy a dit que ce serait bien de faire d'autres trucs ensemble. Je savais ce qu'il faisait, par ses disques chez Invada, et pareil pour Matt. Quand on est entrés dans le studio, on a joué le premier morceau, et on s'est dit "c'est foutrement bien".
D'où vient ce nom, Beak, et pourquoi ce signe > ?
Billy : Beak est un bon nom, et dans ma famille on a des nez romains qu'on appelle des "becs". Et ce symbole, >, signifie "plus grand que", "plus que", mais ressemble à un bec. Et puis on avait besoin d'un nom...
Vous aviez tous déjà des projets musicaux avant de jouer dans Beak. Avez-vous le sentiment d'apporter chacun quelque chose de vos groupes respectifs ? Ou est-ce quand vous jouez pour Beak, vous vous coupez de tout le reste ?
Billy : Pour moi, ce n'est pas important. Ce qui est bien dans le fait de jouer dans différents groupes, c'est qu'on se retrouve avec d'autres personnes, et la présence de ces individus infléchit ce qu'on fait. Mais on vient toujours avec ce qu'on est, ce qu'on a fait dans le passé et ce qu'on fera à l'avenir.
Geoff : Je crois qu'on apporte tous des éléments extérieurs à Beak. On reste nous-mêmes et donc on apporte des aspects de nous-mêmes.
Matt : Pour une bonne partie, Beak est le résultat de la communication qui s'effectue entre vous deux. Je suis un instrument pour Beak, je suis surtout concentré sur les claviers. Mais je ne suis pas habitué à jouer du clavier dans un groupe, donc c'est une situation nouvelle à laquelle je dois m'habituer.
Vous avez enregistré ce disque en douze jours. Dans quelle mesure aviez-vous prévu ce que vous alliez jouer et enregistrer ?
Billy : Tout a été écrit pendant les sessions d'enregistrement. On jouait des choses, puis on en parlait, et on modifiait en fonction de ce qu'on s'était dit.
Geoff : C'était des jam sessions, et certains jams sont devenus des morceaux, mais on a aussi écrit certains titres. On avait vingt-cinq titres à la fin des douze jours. Certains morceaux n'étaient que des esquisses ; d'autres étaient plus aboutis. On jouait quelque chose trois fois, puis on revenait à la version qui nous satisfaisait le plus. Les paroles n'étaient jamais écrites à l'avance, c'était une sorte de flot de paroles selon ce qui me venait à l'esprit : une sorte de stream of consciousness... Et selon les fois où on jouait, les paroles variaient.
Et qu'est-ce que vous pensez de vos textes avec le recul ?
Geoff : Certains des textes sont plutôt étranges, d'autres sont assez corrects. Et il y a des textes dont je ne sais même pas de quoi ils parlent. Parfois c'est seulement des sons. Mais très vite, on est parvenus à jouer de la musique qui nous plaisait. Les règles du jeu se sont établies rapidement. Aucun d'entre nous ne souhaitait passer des mois à faire un disque. On a oublié ce critère de "bon" ou de "mauvais" morceau : si ça nous semblait bien, alors ça l'était.
Vous n'aviez donc pas décidé à l'avance de vous contraindre à enregistrer le disque en douze jours ?
Geoff : Non, mais très vite on s'est dit que ce serait bien de le faire comme ça. Puis c'est devenu une bonne règle à s'imposer.
Ce n'était pas une volonté de revenir aux méthodes de composition du krautrock, genre musical qui imprègne clairement le disque ?
Geoff : On est des grands fans de Neu! et de Can. On a fait des jams, un peu comme ils le faisaient. Et si cette façon de faire était suffisamment bonne pour eux, alors elle l'est pour nous aussi ! Puis, dans la musique actuelle, les gens n'en finissent pas de tout remanier à l'ordinateur. Quand ce genre de musique passe à la radio, on n'entend aucun état émotionnel...
Billy :On n'entend aucune musique, en fait !
Donc vous vouliez vous couper de la façon actuelle de faire de la musique, et revenir aux années 70 ?
Geoff : Oui. Matt parle de "rock régressif", ce qui est un peu le contraire du rock progressif. On fait du rock régressif, non ?
Matt : Oui.
Geoff : Malgré tout, j'aime bien certains groupes actuels. Comme Sunn O))), Ohm... Mais eux aussi font un peu du rock régressif.
Matt : J'adore Harvey Milk, ils sont géniaux.
En matière de musique actuelle, votre disque m'a rappelé le dernier Oneida...
Geoff : Oui, c'est une bonne référence. Apparemment il y a un nouveau mouvement : Kling Klang, Ohm, Oneida et nous. Tous des monstres de musique régressive.
Invada pourrait organiser un festival de musique régressive...
Tous : Oui ! (rires)
Geoff : Et il aurait lieu... aux Pays-Bas ! (rires) Je ne sais pas pourquoi...
Et vous avez aimé enregistrer de manière "régressive" ? A voir la vidéo d'Iron Acton, on se dit que vous étiez vraiment absorbés dans ce que vous faisiez...
Geoff : C'était des moments de liberté, pour chacun d'entre nous.
Matt : J'étais de très mauvaise humeur pendant tout l'enregistrement. J'ai bien aimé jouer, mais j'étais de mauvaise humeur.
Geoff : Cette vidéo a vraiment un côté bon marché. Mon micro n'était pas à la bonne hauteur, donc je devais me pencher pour chanter, et j'avais du mal à jouer. Je n'ai même pas pris le temps de le régler correctement ! J'avais demandé à John de couper toutes les images où on me voit chanter, et quand il nous a apporté la vidéo, il n'y avait que des plans où l'on me voit en train de chanter ! (rires) Je lui ai dit "ne t'inquiète pas, c'est bon", mais j'étais vraiment gêné...
Le noir et blanc de la vidéo, c'est toujours dans cette perspective régressive ?
Geoff : C'est régressif, mais pas rétro. Ceux qui font du rétro se replongent complètement dans le passé ; pour notre part, on a joué dans un studio moderne, avec du matériel moderne. Le son n'est pas rétro. On a des influences rétro, mais on reste dans notre époque.
Matt : Quand on fait du rock régressif, on a le droit de faire des trucs nuls. On fait de la daube très spirituelle. Beaucoup d'esprit, et peu de qualité. Comme The Shaggs, ou ESG, même si eux étaient vraiment bons. Portsmouth Sinfonia ... C'est le pire orchestre au monde, mais ils sont très enthousiastes et plein d'esprit.
Demain, à la Maroquinerie, vous pensez improviser ?
Geoff : On est encore à la recherche de notre propre façon de faire. Mais pour l'instant, ce qu'on joue en concert reproduit l'album. Matt est habitué à jouer librement, et Billy aussi, avec Fuzz Against Junk, mais je ne le suis pas encore. Je ne serais pas à l'aise pour improviser à la batterie.
Billy : Je pense que Matt pourrait ajouter de nouvelles touches ici et là.
Geoff : Mais c'est la première fois qu'on va présenter ce qu'on fait devant tout le monde.
Et comment vous sentez-vous par rapport à ça ?
Geoff : On va jouer sur des instruments qui ne sont pas les nôtres... (rires) Pourquoi est-ce qu'on a fait ça ?!
Billy : De la daube pleine d'esprit !
Geoff : On ne va pas jouer sur scène. Je n'ai pas envie de jouer sur une scène.
Votre musique a quelque chose d'hypnotisant, de presque primitif, comme si elle faisait taire la pensée pour s'adresser à quelque chose de plus instinctif. Est-ce que c'est comme ça que vous vous la représentez ?
Geoff : Oui.
Matt : Je trouve que toute musique devrait faire ça, anéantir la pensée. Il faudrait que les gens ne réussissent pas à réfléchir lorsqu'ils écoutent de la musique.
Geoff : Si ta musique ne provoque pas de réaction, c'est que tu ne fais pas ton boulot.
Billy : Mais l'effet désiré est bien celui-là.
Geoff : Dans notre monde, tout est calculé de façon stratégique, et c'est sympa d'avoir quelque chose de très spontané. Mais si les gens réfléchissent en nous écoutant, c'est cool, s'ils ne pensent pas, c'est cool aussi.
Il y a d'autres groupes qui produisent ce type d'effet : Lightning Bolt, Fuck Buttons...
Geoff : Oui, il y a des similitudes avec ces groupes. C'est un truc sonore je pense.
Puisque votre musique a un côté addictif, quelle est la meilleure situation pour l'écouter d'après vous ?
Matt : Il faut l'écouter à vélo.
Geoff : Ou en voiture. C'est la seule musique que je réussisse à écouter en voiture. Sur l'autoroute, en roulant à toute vitesse. (rires) Il faut l'écouter à la maison, quand tu sais que quelqu'un est dans les parages et que cette musique ne lui plaira pas.
Billy : Je pense que Beak, c'est un peu comme le Marmite, une pâte à tartiner très salée : soit on adore, soit on déteste.
Geoff : On fait du Marmite sonique...
Il y a un aspect très narratif dans vos morceaux ; avez-vous déjà envisagé de les accompagner d'images ?
Geoff : Non, mais je pense que ce serait super de faire la musique d'un film.
Et quel serait le film parfait pour aller avec votre musique ?
Geoff : Cavemen. Des hommes préhistoriques...
Billy : Une fleur qui évolue et s'ouvre très lentement, pendant des heures.
Geoff : Des ballons qui montent dans le ciel et qui explosent. A Stockholm. Ou une société de fabricants de ballons qui fait faillite parce que tout le monde achète ses ballons en Chine.
Matt :Ou quelqu'un qui pêche. Du speed-fishing minimaliste. Ce serait un documentaire.
Geoff :Donc comme tu vois, on a là trois méga films, qui mériteraient des Oscars. Des Golden Globe.
Matt : Peut-être qu'on aurait pu faire quelque chose pour Audition, un film japonais extrêmement lent. La première heure est très lente, et pendant les dernières minutes le type se fait tuer très lentement par sa femme qui lui enfonce des aiguilles dans les jambes.
Billy : Je ne veux pas être impliqué dans ce genre d'affaires.
On compare parfois votre musique à celle de Constellation Records (Godspeed You!Black Emperor, par exemple). Quel rapport entre Invada et Constellation Records ?
Geoff : Vraiment ? Je ne les connais pas si bien que ça.
Matt : J'adore Constellation Records. Par exemple, Set Fire To Flames. Et Godspeed aussi. Mais ils ont une esthétique plus soutenue.
Geoff : Oui, alors que sur Invada on a juste un tas de trucs bizarres et très variés. On aime beaucoup de choses différentes. Le seul lien entre nos groupes est... qu'on ne peut pas les trouver ailleurs ! (rires) J'espère en tous cas qu'Invada va se développer et qu'on pourra faire une nouvelle invasion Invada. J'espère qu'on pourra de nouveau organiser un festival l'année prochaine.
Geoff, vous vous intéressez aux arts de rue. Vous n'avez jamais pensé à lier ce goût pour les arts visuels à celui pour la musique ?
Geoff : J'ai une galerie à Bristol. Les artistes que j'expose portent un peu le même genre de regard que moi sur la vie et la comédie. Globalement, c'est de l'art régressif. Je ne m'intéresse pas trop aux graffitis en tant que tels, mais à des choses plus évoluées. Comme le Space Invader, que vous avez ici... On va bientôt ouvrir une nouvelle galerie à Bristol, et Beak va y jouer !
Et comme fond visuel, vous choisirez des oeuvres qui vont bien avec votre musique ?
Billy : Ce serait une bonne idée !
Geoff : En fait, ce serait bien de ne jouer que dans des galeries, plutôt que dans des salles de concert traditionnelles. Je crois que ça conviendrait mieux à Beak. Il faudrait qu'il y ait plus d'endroits qui permettent de jouer dans le cadre d'une exposition. Peut-être qu'on fera notre deuxième tournée en emmenant des artistes avec nous.
Matt : Sinon, on pourrait jouer dans les catacombes...
Billy : On voulait jouer chez un disquaire mais à Paris ce n'était pas possible. On va faire ça à Berlin, cela dit.
Geoff, pouvez-vous nous parlez de votre travail avec The Horrors, dont vous avez produit Primary Colours ?
Geoff : J'ai travaillé avec eux en rentrant d'une tournée, donc j'étais épuisé. Ils en attendaient plus de ma part, mais ils avaient déjà tout fait ! Je crois que j'étais surtout là pour les rassurer en fait. Ils m'ont fait découvrir pas mal de musique aussi, parce que ce sont de grands collectionneurs. Et ils m'ont montré des trucs au niveau vocal, le fait de ne pas vraiment chanter, et toute cette reverb... Des trucs à la Suicide, très krautrock.
Et là vous travaillez avec The Quakers en ce moment, qui versent plutôt dans le hip hop. C'est important, pour vous, de travailler avec des groupes qui font des choses très différentes ?
Geoff : Je pense que leur album sera fini en décembre ; il sortira sur Invada. Mais je ne pense pas que leur musique soit si différente de celle de The Horrors. Les gens voient une grande différence, mais par exemple Tom de The Horrors fait du hip hop bien méchant, vraiment très bon. Les disques qu'écoutent The Horrors sont les mêmes que ceux que samplent les gamins du hip hop. Le rock et le rap ont toujours été liés, c'est ce qui se situe entre les deux qui n'a rien à voir. Quoique, même la dance et la pop ont un lien avec le rock : Blue Monday, c'est un peu de la dance. Quand on compare ce que faisaient Can et les J.B's en 1971, je trouve qu'il y a des ressemblances. C'est le même esprit. Les gens s'arrêtent trop aux genres. Mais beaucoup de groupes de rock écoutent du hip hop : ces genres ont la même méchanceté en commun. Les Wu-Tang Clan et Black Sabbath, c'est un peu la même chose. L'exemple parfait de ces similitudes, c'est Public Enemy, qui a un esprit très hardcore.
Il y a eu des rumeurs au sujet d'un nouvel album de Portishead ; qu'en est-il ?
Geoff : On va commencer à le composer en novembre.
Est-ce que le fait d'avoir travaillé si rapidement avec Beak vous a donné envie de passer moins de temps sur le prochain Portishead que vous n'en avez passé sur Third ?
Geoff : Beak et Portishead participent d'un même mouvement ; j'importe des techniques d'un groupe à l'autre. Mais pour ce qui est du temps que ça prendra, je n'en ai aucune idée.
Comment faites-vous pour gérer tous ces différents projets ?
Geoff : Je prends des médicaments (rires). Non, c'est surtout de l'organisation. Je crois que le fait d'être impliqué avec des personnes différentes aide beaucoup à faire la séparation. Et puis je ne fais pas tout le boulot à chaque fois ; il s'agit toujours de contributions.