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Article - 16/02/11 de Avey Tare

interviews
Depuis la sortie de Young Prayer (2004) de Panda Bear, on sait que lorsqu'un membre d'Animal Collective s'échappe en solo en invoquant la catharsis, il faut tendre l'oreille. Avec l'incomparable Down There (2010), Avey Tare nourrit brillamment la rumeur. En sa compagnie, récit d'un conte horrifique dont tout le monde sort indemne, même le revenant Deakin. [Article Jean-François Le Puil].



En 1960, le compositeur expérimental John Cage faisait son petit effet à la télévision américaine dans l'émission I've Got A Secret en présentant Water Walk, une performance sonore qui voyait le “génie ingénu” orchestrer autour d'une baignoire remplie d'eau, chronomètre à la main et de multiples ustensiles incongrus à disposition, un inédit chahut musical fait d'ondes et de chocs, un petit théâtre sonique des plus réjouissants, un ballet de clapotis entrecoupé par des bruits du quotidien et les notes d'un piano maltraité. La preuve rigolarde et naïve qu'en matière de musique savante, la flotte a souvent été un élément chéri par les sculpteurs sonores, une matière à jubilation incomparable, une texture bruyante aux variations infinies. S'ils n'ont jamais nié leur intérêt pour ces artistes concrets aux neurones frétillants mais à l'audience riquiqui – tel Luc Ferrari –, et après avoir plutôt donné dans l'agitation spatiale ou forestière au mitan de leur carrière, les membres d'Animal Collective se sont approprié l'élément liquide comme personne ces dernières années, parvenant à en faire le terreau coulant de leur incroyable renommée. Des grosses baleines qui geignent sur Baleen Sample (EP Prospect Hummer, 2005) aux éléphants de mer qui stridulent sur Cuckoo Cuckoo (album Strawberry Jam, 2007), en passant par la sensation d'abysses bouillonnantes qui engloutit les dernières sorties en date Merriweather Post Pavilion (2009) et Fall Be Kind (2009) : Animal Collective n'a pas eu son pareil pour noyer toutes les réticences à son égard.

Avey Tare - 3 Umbrellas


C'est vrai que nous sommes obsédés par ce que nous avons baptisé les sons humides”, nous confirme sans ambages David Portner, alias Avey Tare. “C'est d'ailleurs quelque chose dont j'aimerais m'éloigner maintenant, parce que comme tu le dis, nos derniers disques reproduisent la même impression aquatique. Mais c'est quelque chose qui nous vient tellement naturellement, ça va être compliqué de faire une croix dessus. Autant demander de nous disloquer un bras, tu vois…” Aïe ! On comprend alors pourquoi Avey Tare n'a pu s'empêcher de replonger dans le même bain créatif à l'heure de réaliser son premier essai solo, Down There (2010). “J'ai toujours été un grand amoureux de l'océan et des vastes étendues d'eau, j'adore nager. Dans le genre, je n'oublierai jamais ce que j'ai vu en Islande. Quand tu y penses, c'est tellement dingue comme élément, la façon dont il nous submerge, dont il permet à la planète de carburer”, clame David avant de remercier son ami Brian Weitz – alias Geologist, l'inventeur machiniste d'Animal Collective – pour avoir su traduire en musique cet amour cristallin. “Brian a joué un grand rôle dans la création de cet univers. Il a un talent fou pour dénicher des sonorités accrocheuses en rapport avec la mer. Et puis c'est aussi une chouette façon d'ouvrir les gens à ce monde du silence, et au chant de la nature en général”. Sauf que là où l'interprétation d'Animal Collective est souvent lumineuse, fruit d'une décennie passée à cultiver une pop de moins en moins autiste, celle d'Avey Tare en solo s'avère pour le moins… polluée.

Comme une version zombiesque de Black Sea (2008) de Fennesz, Down There fait osciller ses ectoplasmes électroniques avec une densité charbonneuse, amarrant l’auditeur à une embarcation de fortune qui chavire dans le grain de marais maléfiques. Une dimension horrifique – cf. les portraits d’alligator et la parution du disque au moment d’Halloween – qu’Avey Tare a toujours cultivé, depuis son amour pour les films d'horreur (la scène des jumelles ensanglantées dans Shining ou les bruitages crées par Tobe Hooper et Wayne Bell dans Massacre À La Tronçonneuse), jusqu'aux souvenirs des contes pour enfants qui lui foutaient les jetons (TailyPo ou le recueil Scary Stories To Tell In The Dark). “Oui, on peut envisager mon disque comme une réinterprétation obscure du travail d'Animal Collective”, appuie l'artiste. “Concrètement, j'ai encore utilisé beaucoup de samples d'eau, plus qu'Animal Collective ne l'a jamais fait probablement. C'était le moyen le plus simple pour recréer cette ambiance marécageuse que je souhaitais explorer, après une dernière année qui fut plutôt sombre pour moi. Les morceaux de Down There ont permis de purger cela, telle une catharsis”. Les paroles de l'album, très explicites, laissent peu de doutes quant à la période trouble vécue lors de la conception. “And it brings me down/Machines of modern magic keeping folks above the ground/A nurse's scribbling pad, a shadow shape, a mother going down/It brings me down”, fredonne une voix magistralement vrillée sur Heather In The Hospital. L'Américain a déballé dans quelque interview le caractère autobiographique de ce morceau, sa sœur ayant contracté une forme rare de cancer des glandes lacrymales qui obligea le frangin à passer du temps dans les établissements de soins, attendant la guérison dans une sourde inquiétude (Cemeteries) avant la rémission heureuse (“Fly off from harder days/Today feel like the lucky one/Die in a bed of shade/Today you like the lucky one/There have been days you feel so sad” sur Lucky 1).


MAGIC RPM  #149

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