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Du quidam fatigué par le mammouthisme fatal du FIB au vieux routier du
milieu qui retrouve pendant trois jours un brin de la grandeur décadente de ses jeunes
années, le festival Primavera Sound parvient peu à peu à réunir un public
massif, aussi hétéroclite que pointu. Après les deux premiers jours, notre reporter spécial Arnaud Aubry et sa
photographe attitrée Elvire Camus nous content
aujourd'hui le dernier épisode d'une manifestation
devenue, au fil des années et des programmations sensées,
incontournable. Avec Atlas Sound en guise de totem intouchable.
Le dernier jour débute sur les chapeaux de roues. À peine le temps de déguster les crêpes préparées avec amour par nos voisins de chambrée qu’il faut courir sur le site. On pique quelques estrellas au passage car la journée va être longue, et à ce stade de la compétition, la différence se fait aussi au niveau physique. Direction El Auditori, qui, comme son nom l’indique, est un auditorium, mais alors un truc gigantesque, genre grand et tout. Trop peut-être car la salle est quelque peu désertée. C’est vrai qu’à 16h, le festivalier est à peine levé. Les plus courageux, les plus endurants, ou ceux qui n’ont pas réussi à s’endormir se retrouvent pour découvrir le film d’Animal Collective et Danny Perez : ODDSAC. Sans surprise, le moyen-métrage d’une petite heure est un condensé d’images d’inspiration psychédélique – avec de longues minutes kaléidoscopiques – mais aussi lynchéene – avec ce subwoofer lancinant, ces personnages énigmatiques, cette « histoire » décousue. L’inspiration des séries Z, si chères à Avey Tare et Geologist, surgit aussi en même temps que les monstres en carton-pâte et les effets spéciaux dignes du petit chimiste. La musique alterne les passages ambiant, décoratifs et franchement abstraits, et les instants où l’on retrouve les dérives pop d’Animal Collective, étiquetées Merriweather Post Pavilion. Pendant que certains membres de l’assemblée s’endorment, Avey Tare et Panda Bear sont là, bel et bien réveillés, avec un Noah qui semble s’être remis du show médiocre de la veille.

Comme depuis deux jours déjà, célacourse. À peine le temps de flâner au soleil qu’il faut déjà repartir au boulot. Quatre petits mecs du New Jersey montent sur la scène Pitchfork alors que le soleil est encore haut sur Barcelone. Après un vendredi franchement maussade, la chaleur envahit les esprits déjà sacrément émoussés. Real Estate, donc, baigné d’une cool attitude inexplicable. Leur musique fourmille de riffs, de petits sons de guitares « twang ». Parfois, on se rappelle les 90’s, parfois les 60’s. On se rappelle des Ventures de Hawaii Five-O, des Shadows d’Apache pour le côté surf instrumental, voire de Sonic Youth, en particulier au moment des nouvelles chansons. Mais un Sonic Youth purgé de ses penchants noise, un Sonic Youth tout doux, tout calinou. Le batteur, avec ses cheveux longs et son visage d’enfant, ressemble à une marionnette mise en marche par des fils invisibles. Il n’en reste pas moins impeccable.

Dans la série classe innée, les quatre Américains déguerpissent pour laisser la place à un (actif) représentant de la (très active) scène d’Athens, Géorgie : Bradford Cox, leader de Deerhunter et meneur en solitaire d’Atlas Sound. Seul sur scène, armé d’une simple guitare folk, d’un harmonica, et d’une pelletée de pédales d’effets, le grand bonhomme au sternum inversé évolue avec une sobriété incroyable.

La présence d’une batterie en arrière-plan pourrait laisser craindre qu’il nous refasse le coup du Point Éphémère cet hiver, mais il n’en est rien : pas de fioritures excessives, pas de « oh dis donc, si j’allais mal jouer de la batterie pendant dix minutes alors que mes boucles se décalent et que mon boui-boui ne ressemble plus à rien ». Non, le garçon est concentré, et le public, complètement abasourdi. Scotché par le talent, la beauté, l’enchantement de la singulière musique provoquée par cet homme. Il dit : "give it up for the sea", et la foule se marre, mais personne ne bouge car personne ne veut quitter ce concert, même pour toutes les bronzettes du monde sur le sable blanc de la Costa Brava.

Plus tard, alors que le soleil se couche tranquillement, Florence And The Machine nous tente une imitation de Mylène Farmer et The Slits ont toujours une énorme pêche. Les mamies se la donnent, prenant un plaisir évident à jouer devant un tel public. Elles envoient le bois reggae qui fait bouger leurs dreads et celles des p’tits jeunes du public, et alternent avec des morceaux "from 1976", du punk à l’ancienne rempli de la fougue et de la simplicité des bons vieux jours.

Après The xx, Cocorosie ou Marc Almond, au tour de Grizzly Bear de fouler la grande scène où sont entassés vaches, veaux et cochons pour l’un des concerts les plus attendus de la journée. Hormis Knife, extrait du deuxième album Yellow House, le quatuor s’applique surtout à retranscrire en live Veckatimest, leur disque unanimement acclamé. Two Weeks, While You Wait For The Others, Southern Point sont ainsi retranscrites avec une fidélité maniaque, usant aussi bien de leur basse, guitares et batterie que de flûte traversière, xylophone et mini harpe. Les morceaux sont d’une écriture dense et complexe.

Les musiciens sont incroyablement doués, le bassiste et le batteur en particulier. Et le public de faire un triomphe à cette musique unique, à cette façon incomparable d’utiliser les voix, à ces chœurs aériens tellement justes que ça frise l’incroyable, à ces morceaux à étages multiples, comme des dédales d’harmonies. On reconnaît parfois Love de Forever Changes, ou la guitare de John McLaughlin sur Extrapolation pour le son et les accords jazz dissonants. Le seul reproche réside dans ce manque de folie qui ne laisse quasiment aucune place à l’improvisation, rendant donc la musique indéniablement rigide.

On fait moins dans la dentelle à quelques mètres de là. Énorme pogo, crowd surfing de dingo : la fatigue s’évapore sous les coups de boutoir de No Age, le duo californien qui déballe sa rage et balance son punk supersonique avec le troisième membre William Kai Strangeland Menchaca qui semble agir de manière assez mystérieuse sur des bitoniaux. Dean et Randy ne sont pas les seuls représentants de la scène The Smell, puisque un peu plus tard dans la soirée on retrouvera HEALTH au même endroit. HEALTH, dont le bassiste assiste forcément au concert de Gary Numan, icône de la new wave qui se refait une santé et un compte en banque depuis un an ou deux en jouant ici ou là les chansons du temps où ses amis étaient électriques. Sont aussi présents dans le public le batteur et le chanteur guitariste fou de Thee Oh Sees, qui n’a pas l’air si fou que ça une fois sorti de scène. Le dandy 80’s déboule avec vingt minutes de retard.

Et là, c’est la catastrophe : on dirait qu’il a chipé ses musiciens à Indochine. Les chansons sont passées à la moulinette métal. La préciosité et la précision du son originel sont englouties dans un magma dégoulinant de grosses guitares vulgaires. Quand Gary sourit, on croirait voir Frédéric François. Les mecs de Thee Oh Sees se marrent, puis se barrent au bout de deux chansons. On tient un peu le coup, mais après le massacre de Cars, on décide qu’il vaut mieux prendre la fuite.

Sur la route, on croise deux amoureux emmitouflés sous des serviettes dérobées dans la zone presse. La nuit est encore longue pour ceux qui ne peuvent se résoudre à aller se coucher. Les drogués vont danser, les amoureux rentrent chez eux. Fin du festival Primavera 2010.
Le dernier jour débute sur les chapeaux de roues. À peine le temps de déguster les crêpes préparées avec amour par nos voisins de chambrée qu’il faut courir sur le site. On pique quelques estrellas au passage car la journée va être longue, et à ce stade de la compétition, la différence se fait aussi au niveau physique. Direction El Auditori, qui, comme son nom l’indique, est un auditorium, mais alors un truc gigantesque, genre grand et tout. Trop peut-être car la salle est quelque peu désertée. C’est vrai qu’à 16h, le festivalier est à peine levé. Les plus courageux, les plus endurants, ou ceux qui n’ont pas réussi à s’endormir se retrouvent pour découvrir le film d’Animal Collective et Danny Perez : ODDSAC. Sans surprise, le moyen-métrage d’une petite heure est un condensé d’images d’inspiration psychédélique – avec de longues minutes kaléidoscopiques – mais aussi lynchéene – avec ce subwoofer lancinant, ces personnages énigmatiques, cette « histoire » décousue. L’inspiration des séries Z, si chères à Avey Tare et Geologist, surgit aussi en même temps que les monstres en carton-pâte et les effets spéciaux dignes du petit chimiste. La musique alterne les passages ambiant, décoratifs et franchement abstraits, et les instants où l’on retrouve les dérives pop d’Animal Collective, étiquetées Merriweather Post Pavilion. Pendant que certains membres de l’assemblée s’endorment, Avey Tare et Panda Bear sont là, bel et bien réveillés, avec un Noah qui semble s’être remis du show médiocre de la veille.

Comme depuis deux jours déjà, célacourse. À peine le temps de flâner au soleil qu’il faut déjà repartir au boulot. Quatre petits mecs du New Jersey montent sur la scène Pitchfork alors que le soleil est encore haut sur Barcelone. Après un vendredi franchement maussade, la chaleur envahit les esprits déjà sacrément émoussés. Real Estate, donc, baigné d’une cool attitude inexplicable. Leur musique fourmille de riffs, de petits sons de guitares « twang ». Parfois, on se rappelle les 90’s, parfois les 60’s. On se rappelle des Ventures de Hawaii Five-O, des Shadows d’Apache pour le côté surf instrumental, voire de Sonic Youth, en particulier au moment des nouvelles chansons. Mais un Sonic Youth purgé de ses penchants noise, un Sonic Youth tout doux, tout calinou. Le batteur, avec ses cheveux longs et son visage d’enfant, ressemble à une marionnette mise en marche par des fils invisibles. Il n’en reste pas moins impeccable.

Dans la série classe innée, les quatre Américains déguerpissent pour laisser la place à un (actif) représentant de la (très active) scène d’Athens, Géorgie : Bradford Cox, leader de Deerhunter et meneur en solitaire d’Atlas Sound. Seul sur scène, armé d’une simple guitare folk, d’un harmonica, et d’une pelletée de pédales d’effets, le grand bonhomme au sternum inversé évolue avec une sobriété incroyable.

La présence d’une batterie en arrière-plan pourrait laisser craindre qu’il nous refasse le coup du Point Éphémère cet hiver, mais il n’en est rien : pas de fioritures excessives, pas de « oh dis donc, si j’allais mal jouer de la batterie pendant dix minutes alors que mes boucles se décalent et que mon boui-boui ne ressemble plus à rien ». Non, le garçon est concentré, et le public, complètement abasourdi. Scotché par le talent, la beauté, l’enchantement de la singulière musique provoquée par cet homme. Il dit : "give it up for the sea", et la foule se marre, mais personne ne bouge car personne ne veut quitter ce concert, même pour toutes les bronzettes du monde sur le sable blanc de la Costa Brava.

Plus tard, alors que le soleil se couche tranquillement, Florence And The Machine nous tente une imitation de Mylène Farmer et The Slits ont toujours une énorme pêche. Les mamies se la donnent, prenant un plaisir évident à jouer devant un tel public. Elles envoient le bois reggae qui fait bouger leurs dreads et celles des p’tits jeunes du public, et alternent avec des morceaux "from 1976", du punk à l’ancienne rempli de la fougue et de la simplicité des bons vieux jours.

Après The xx, Cocorosie ou Marc Almond, au tour de Grizzly Bear de fouler la grande scène où sont entassés vaches, veaux et cochons pour l’un des concerts les plus attendus de la journée. Hormis Knife, extrait du deuxième album Yellow House, le quatuor s’applique surtout à retranscrire en live Veckatimest, leur disque unanimement acclamé. Two Weeks, While You Wait For The Others, Southern Point sont ainsi retranscrites avec une fidélité maniaque, usant aussi bien de leur basse, guitares et batterie que de flûte traversière, xylophone et mini harpe. Les morceaux sont d’une écriture dense et complexe.

Les musiciens sont incroyablement doués, le bassiste et le batteur en particulier. Et le public de faire un triomphe à cette musique unique, à cette façon incomparable d’utiliser les voix, à ces chœurs aériens tellement justes que ça frise l’incroyable, à ces morceaux à étages multiples, comme des dédales d’harmonies. On reconnaît parfois Love de Forever Changes, ou la guitare de John McLaughlin sur Extrapolation pour le son et les accords jazz dissonants. Le seul reproche réside dans ce manque de folie qui ne laisse quasiment aucune place à l’improvisation, rendant donc la musique indéniablement rigide.

On fait moins dans la dentelle à quelques mètres de là. Énorme pogo, crowd surfing de dingo : la fatigue s’évapore sous les coups de boutoir de No Age, le duo californien qui déballe sa rage et balance son punk supersonique avec le troisième membre William Kai Strangeland Menchaca qui semble agir de manière assez mystérieuse sur des bitoniaux. Dean et Randy ne sont pas les seuls représentants de la scène The Smell, puisque un peu plus tard dans la soirée on retrouvera HEALTH au même endroit. HEALTH, dont le bassiste assiste forcément au concert de Gary Numan, icône de la new wave qui se refait une santé et un compte en banque depuis un an ou deux en jouant ici ou là les chansons du temps où ses amis étaient électriques. Sont aussi présents dans le public le batteur et le chanteur guitariste fou de Thee Oh Sees, qui n’a pas l’air si fou que ça une fois sorti de scène. Le dandy 80’s déboule avec vingt minutes de retard.

Et là, c’est la catastrophe : on dirait qu’il a chipé ses musiciens à Indochine. Les chansons sont passées à la moulinette métal. La préciosité et la précision du son originel sont englouties dans un magma dégoulinant de grosses guitares vulgaires. Quand Gary sourit, on croirait voir Frédéric François. Les mecs de Thee Oh Sees se marrent, puis se barrent au bout de deux chansons. On tient un peu le coup, mais après le massacre de Cars, on décide qu’il vaut mieux prendre la fuite.

Sur la route, on croise deux amoureux emmitouflés sous des serviettes dérobées dans la zone presse. La nuit est encore longue pour ceux qui ne peuvent se résoudre à aller se coucher. Les drogués vont danser, les amoureux rentrent chez eux. Fin du festival Primavera 2010.