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Millions Now Living Will Never Die (Réédition) de Tortoise

chronique d'album

À la croisée du jazz, du punk rock, de l’ambient et du krautrock, c’est un post-rock encore balbutiant qui s’esquisse sur le séminal Spiderland, second et ultime album de Slint paru en 1991. Un classique instantané, le genre de miracle isolé dont on peine encore à mesurer les nombreuses répercussions, plus de vingt ans après les faits. Il faudra patienter cinq longues années avant de découvrir, en 1996, le véritable acte de naissance du genre avec Millions Now Living Will Never Die, le deuxième LP de Tortoise qui prend dès sa sortie la forme d’une pierre angulaire… Celle d’une musique libre et inédite, instinctive et pourtant complexe, qui fait voler en éclat les dogmes du passé comme jadis The Velvet Underground. Successeur d’un premier album éponyme paru en 1994 alors que le groupe de Chicago est encore en pleine maturation, Millions Now Living Will Never Die synthétise en six titres fleuves les obsessions de cinq musiciens hors du commun : le bassiste Doug McCombs, John Herndon et ses claviers magiques, Dan Bitney aux percussions, le batteur surdoué John McEntire et enfin David Pajo, transfuge de Slint venu remplacer au pied levé Bundy K. Brown à la guitare électrique.



La formule instrumentale du groupe (à ce jour inchangée) repose sur d’accrocheuses mélodies de quelques notes – on peut, tel un enfant, les jouer avec un seul doigt sur un piano – enrichies d’arrangements inventifs et de rythmes complexes. Djed, le morceau de bravoure de vingt minutes qui ouvre l’album, en est la plus magistrale démonstration : alors que David Pajo installe sereinement le thème principal de ses notes en spirales électriques, une ligne de basse échappée des heures froides de la new-wave (on songe à Wire, Joy Division, P.I.L.) lui insuffle une énergie punk et une batterie inspirée à la fois du jazz, du dub et du krautrock achève son travail de délocalisation. Planant bien au-dessus, des claviers volages structurent l’ensemble de petites touches impressionnistes. En à peine plus de vingt minutes, John McEntire et les siens négocient leur plus belle embardée et déterminent rien de moins que le son et l’attitude qui collent à leur époque : on retrouve dans Djed autant d’impertinence et de trouvailles que dans l’illustre Tago Mago (1971) de Can. Nourrie d’influences pourtant écrasantes, cette musique inédite les surpasse et invente son propre vocabulaire. Avec Glass Museum, Tortoise fait fructifier l’héritage de Slint en empilant, à la façon d’un mille-feuille, les couches de guitares et de vibraphone, liant le tout de cymbales légères et de claviers vaporeux.



Peut-être le seul à pouvoir se réclamer de Brian Eno sans rougir, John McEntire n’est alors pas encore le producteur accompli que l’on sait. Mieux, il le devient sous nos yeux, au fil des compositions, tour à tour sur le qui-vive avec A Survey et dévergondé sur The Taut And Tame, qui deviendra vite le prétexte à de longues et passionnantes extrapolations lors de leurs futurs concerts. Avec Dear Grandma And Grandpa, une brève éloge funèbre mâtinée d’electronica, la bande de Chicago pousse l’abstraction dans ses derniers retranchements. Titre le plus bref du disque, on ne saurait énumérer les groupes l’ayant par la suite pris pour maître étalon. Afin de conclure son chef-d’œuvre de la plus belle des façons – autrement dit à la manière de Robert Wyatt sur Rock Bottom (1974) –, Tortoise tente finalement de nous rejouer Djed à l’envers sur le grandiose Along The Banks Of Rivers. Long blues industriel en état d’apesanteur, son thème se développe selon ses règles propres, sur la base d’un pas de deux enlevé entre guitare et clavier. Quiconque aura la bonne idée d’entrer dans cette danse n’en sortira plus. À la vie, à la mort : Millions Now Living Will Never Die.
Renaud Paulik
MAGIC RPM  #163

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