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“Dangereux, parce que trop beau”. C’est ainsi que le fanzine anglais Vinyl définit Filigree & Shadow (1986), le second album de This Mortal Coil,
conseillant à ses acquéreurs de l’écouter par bribes, afin d’éviter une
overdose d’émotions mélancoliques qui pourrait s’avérer destructrice. Certes, le propos doit en partie à une naïveté romantique, mais
pas seulement. Car en pleine période cold-wave, This Mortal Coil flirte avec le
Spleen And Ideal de Baudelaire
(slogan qui sera repris par Dead Can Dance pour le titre de son second LP, en
1986), mais peut aller jusqu’à une attirance pour le nœud coulant de la corde
du pendu, comme le nom de ce super-groupe l’indique métaphoriquement. David Lynch
dira plus tard que Twin Peaks
n’aurait jamais vu le jour sans This Mortal Coil. À l’époque, le collectif
propose une musique inouïe, difficilement classable et extrêmement originale.
Elle est cohérente avec l’obsession d’Ivo Watts-Russell, le fondateur de 4AD,
de proposer des sonorités provenant du rock indépendant mais émancipées de ce genre musical. Ce point de vue précurseur passe dans un
premier temps, à l’aube des années 80, par la signature de groupes au potentiel
énorme qui lui échappent rapidement (Bauhaus, The Birthday Party) étant donné
les moyens réduits du label. Il passe aussi par la signature en licence de
chocs culturels tels que Le Mystère Des Voix Bulgares, des enregistrements
quasi ethnographiques à base de voix féminines réalisés dans les années 60 par Marcel
Cellier. À compter de 1983, 4AD trouve un équilibre autour d’une poignée de collaborateurs
qui contribueront à sa mythologie. On les retrouve dans This Mortal Coil, un
concept qui naît suite à une sollicitation d’Ivo auprès de Modern English.
Il apprécie particulièrement deux morceaux retravaillés en live, Sixteen Days et Gathering Dust, et propose au groupe de Robbie Grey de les réenregistrer sous cette forme nouvelle. Mais ce dernier n’est pas intéressé, au contraire du bassiste Mick Conroy et du guitariste Gary McDowell. Le cerveau de 4AD décide donc de superviser l’enregistrement, faisant interpréter ces deux compositions par des musiciens du label disponibles et volontaires, avant de les réarranger lui-même. Ainsi naît une face du EP inaugural de This Mortal Coil. Pour le concrétiser, Watts-Russell cherche une face B. Il propose alors à Elizabeth Fraser et Robin Guthrie de Cocteau Twins, l’une des formations phares du label, de reprendre Song To The Siren, une chanson, tirée de Starsailor (1970) de Tim Buckley. La reprise est un chef-d’œuvre de spiritualité new-wave capable de briser le cœur du plus équilibré des hommes. Éditée en 45 tours, elle devient vite un succès. Ce qui conforte Ivo dans l’idée de réaliser un long format de This Mortal Coil. Le casting impressionne. Au son, l’ingénieur maison, John Fryer, responsable de la quasi intégralité des grands albums de 4AD édités dans les années 80. L’homme est un adepte des voix éthérées et réverbérées ainsi que du travail sur synthétiseurs, un précurseur des premiers samples. L’élaboration des visuels (pochettes, affiches, calligraphie) est partagée entre le designer Vaughan Oliver et son collègue photographe Nigel Grierson, particulièrement inspiré par le projet. À partir des images, l’auditeur est happé dans un univers Acid, Bitter And Sad (selon un titre de la luxueuse compilation Lonely Is An Eyesore, 1987). This Mortal Coil s’illustre enfin par son répertoire, composé d’une alternance de rêveries atmosphériques et des covers de morceaux que Ivo porte en estime. Ces dernières sont souvent des perles folk du début des années 70, signées par des musiciens cultes et souvent dépressifs que l’histoire redécouvrira progressivement. On peut citer – entre autres – Tim Buckley, donc, Alex Chilton, Chris Bell, Syd Barrett, Gene Clark, Spirit, Emmylou Harris ou Pearls Before Swine, complétés dans cette Boxset par une reprise inédite de Neil Young (We Never Danced).
La liberté artistique est totale pour Ivo Watts-Russell, qui n’hésite pas à proposer parfois un morceau à contre-courant. On retrouve aussi dans le répertoire de This Mortal Coil quelques compositions de groupes “maison” (Rema-Rema, Pieter Nooten, Modern English), notamment lorsque le leader du label considère qu’elles ont été sous-estimées. Avec un tel socle, le projet ne pouvait que faire mouche. En 1984, le premier LP, It’ll End In Tears, comprend un nombre impressionnant d’interprètes, et l’alchimie entre ses différents acteurs est incroyable. Pour transformer le miracle Song To The Siren, This Mortal Coil propose en triplé d’introduction deux reprises d’Alex Chilton, Kangaroo et Holocaust, chantés successivement par Gordon Sharp (Cindytalk) et Howard Devoto (Buzzcocks, Magazine). Le premier, magistral, est accompagné par Simon Raymonde (Cocteau Twins), et le second par Steven Young (Colourbox). Durant la conception du disque, Ivo garde avec lui une cassette de ses morceaux préférés, toujours prêt à les soumettre pour une reprise au débotté. Il possède aussi deux inédits de Lisa Gerrard (Dead Can Dance), dont il connaît la qualité. Il convie également des musiciens de Colourbox, Xmal Deutschland et The Wolfgang Press. Deux ans plus tard, pour Filigree & Shadow, Ivo resserre volontairement son équipe autour de John Fryer et du binôme de graphistes.
Il ne conserve comme musiciens que le duo de cordes (Martin McCarrick et Gini Ball) et les services de Simon Raymonde, omniprésent aux arrangements. Il fait appel à d’autres interprètes tout aussi magnifiques comme les musiciens de Dif Juz ou Dominique Appleton (Breathless) et Alison Limerick. Le résultat, plus ambiant, est encore suffoquant. Il faudra attendre cinq ans pour que Blood, troisième et dernier chapitre, moins sombre mais tout aussi beau, voie le jour. L’épisode final d’une incroyable trilogie. Visuellement, les mutations des rapports design/photographie suivent l’histoire du collectif. Ils en disent long sur le travail de la paire Vaughan Oliver/Nigel Grierson et les choix esthétiques du label. Aux côtés de Caroline Crawley (Shelleyan Orphan) et de Tim Freeman (Frazier Chorus), la critique retiendra la présence remarquée, décalée et pourtant si appropriée des Américaines Kim Deal (Pixies) et Tanya Donelly (Throwing Muses), alors impliquées dans le premier album de The Breeders. Sur Blood, le rôle d'Ivo s’affirme à la composition musicale. Il collabore avec les sœurs Rutkowski au chant qui le suivront, au tournant du siècle, dans The Hope Blister. Ce nouveau projet – contemporain de la fin de la période dorée du label duquel Ivo se désengage alors – sera surnommé “the idiot bastard son of TMC”. Mais ceci est une autre histoire.
Il apprécie particulièrement deux morceaux retravaillés en live, Sixteen Days et Gathering Dust, et propose au groupe de Robbie Grey de les réenregistrer sous cette forme nouvelle. Mais ce dernier n’est pas intéressé, au contraire du bassiste Mick Conroy et du guitariste Gary McDowell. Le cerveau de 4AD décide donc de superviser l’enregistrement, faisant interpréter ces deux compositions par des musiciens du label disponibles et volontaires, avant de les réarranger lui-même. Ainsi naît une face du EP inaugural de This Mortal Coil. Pour le concrétiser, Watts-Russell cherche une face B. Il propose alors à Elizabeth Fraser et Robin Guthrie de Cocteau Twins, l’une des formations phares du label, de reprendre Song To The Siren, une chanson, tirée de Starsailor (1970) de Tim Buckley. La reprise est un chef-d’œuvre de spiritualité new-wave capable de briser le cœur du plus équilibré des hommes. Éditée en 45 tours, elle devient vite un succès. Ce qui conforte Ivo dans l’idée de réaliser un long format de This Mortal Coil. Le casting impressionne. Au son, l’ingénieur maison, John Fryer, responsable de la quasi intégralité des grands albums de 4AD édités dans les années 80. L’homme est un adepte des voix éthérées et réverbérées ainsi que du travail sur synthétiseurs, un précurseur des premiers samples. L’élaboration des visuels (pochettes, affiches, calligraphie) est partagée entre le designer Vaughan Oliver et son collègue photographe Nigel Grierson, particulièrement inspiré par le projet. À partir des images, l’auditeur est happé dans un univers Acid, Bitter And Sad (selon un titre de la luxueuse compilation Lonely Is An Eyesore, 1987). This Mortal Coil s’illustre enfin par son répertoire, composé d’une alternance de rêveries atmosphériques et des covers de morceaux que Ivo porte en estime. Ces dernières sont souvent des perles folk du début des années 70, signées par des musiciens cultes et souvent dépressifs que l’histoire redécouvrira progressivement. On peut citer – entre autres – Tim Buckley, donc, Alex Chilton, Chris Bell, Syd Barrett, Gene Clark, Spirit, Emmylou Harris ou Pearls Before Swine, complétés dans cette Boxset par une reprise inédite de Neil Young (We Never Danced).
La liberté artistique est totale pour Ivo Watts-Russell, qui n’hésite pas à proposer parfois un morceau à contre-courant. On retrouve aussi dans le répertoire de This Mortal Coil quelques compositions de groupes “maison” (Rema-Rema, Pieter Nooten, Modern English), notamment lorsque le leader du label considère qu’elles ont été sous-estimées. Avec un tel socle, le projet ne pouvait que faire mouche. En 1984, le premier LP, It’ll End In Tears, comprend un nombre impressionnant d’interprètes, et l’alchimie entre ses différents acteurs est incroyable. Pour transformer le miracle Song To The Siren, This Mortal Coil propose en triplé d’introduction deux reprises d’Alex Chilton, Kangaroo et Holocaust, chantés successivement par Gordon Sharp (Cindytalk) et Howard Devoto (Buzzcocks, Magazine). Le premier, magistral, est accompagné par Simon Raymonde (Cocteau Twins), et le second par Steven Young (Colourbox). Durant la conception du disque, Ivo garde avec lui une cassette de ses morceaux préférés, toujours prêt à les soumettre pour une reprise au débotté. Il possède aussi deux inédits de Lisa Gerrard (Dead Can Dance), dont il connaît la qualité. Il convie également des musiciens de Colourbox, Xmal Deutschland et The Wolfgang Press. Deux ans plus tard, pour Filigree & Shadow, Ivo resserre volontairement son équipe autour de John Fryer et du binôme de graphistes.
Il ne conserve comme musiciens que le duo de cordes (Martin McCarrick et Gini Ball) et les services de Simon Raymonde, omniprésent aux arrangements. Il fait appel à d’autres interprètes tout aussi magnifiques comme les musiciens de Dif Juz ou Dominique Appleton (Breathless) et Alison Limerick. Le résultat, plus ambiant, est encore suffoquant. Il faudra attendre cinq ans pour que Blood, troisième et dernier chapitre, moins sombre mais tout aussi beau, voie le jour. L’épisode final d’une incroyable trilogie. Visuellement, les mutations des rapports design/photographie suivent l’histoire du collectif. Ils en disent long sur le travail de la paire Vaughan Oliver/Nigel Grierson et les choix esthétiques du label. Aux côtés de Caroline Crawley (Shelleyan Orphan) et de Tim Freeman (Frazier Chorus), la critique retiendra la présence remarquée, décalée et pourtant si appropriée des Américaines Kim Deal (Pixies) et Tanya Donelly (Throwing Muses), alors impliquées dans le premier album de The Breeders. Sur Blood, le rôle d'Ivo s’affirme à la composition musicale. Il collabore avec les sœurs Rutkowski au chant qui le suivront, au tournant du siècle, dans The Hope Blister. Ce nouveau projet – contemporain de la fin de la période dorée du label duquel Ivo se désengage alors – sera surnommé “the idiot bastard son of TMC”. Mais ceci est une autre histoire.
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