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Herbal Tonic (The Best Of) de The Herbaliser

chronique d'album
Natifs de la banlieue sud de Londres – le “mauvais côté du fleuve”, comme disent les autochtones –, Ollie “Teeba” Trattles, Jake Wherry et Patrick Carpenter (DJ Food, puis Cinematic Orchestra) usèrent quelque temps leurs fonds de culottes sur les bancs de la même école. Mais ce n'est que des années plus tard que le parcours croisé de ces trois-là allait conduire à l'avènement de l'une des formations de hip hop king size parmi les plus intéressantes et originales de sa génération : The Herbaliser. Quand en 1993, Ollie Teeba (désormais Dj et scratcheur) retrouvait Jake Wherry, bassiste et propriétaire de son propre studio (Traintrax), la reconnexion de leurs atomes crochus fut immédiate. Quoi de plus agréable que de retrouver un camarade de classe, œuvrant au cœur d'une scène hip hop alternative, cherchant à s'affranchir de ces maudits clichés bling-bling et gangsta d'outre-Atlantique qui ont littéralement vampirisé le genre, le vidant de toute sa substance originelle.

Instrumentales par manque de moyens, les premières démos de The Herbaliser tombaient naturellement dans les oreilles de Patrick Carpenter (désormais PC, au sein de DJ Food), que Wherry n'avait jamais perdu de vue, qui s'empressa de les passer à son label, Ninja Tune. “The rest is history”, dit-on là-bas, car ce partenariat – basé sur la confiance dans la durée – s'étendra sur quinze ans. Abstract, jazzy et laid-back, l'introductif Remedies (1995) livre quelques indices révélateurs : l'amour de ce tandem d'herboristes pour les bandes originales des films Hammer House et Blaxploitation, le groove oldschool qui fait hocher bêtement la tête et les arrangements cuivrés, créant une zone d'échanges où se côtoieraient James Barry et DJ Shadow, Curtis Mayfield et Earthling, Kraftwerk et Troublefunk, la basse de Bill Laswell et la section de cuivres de Chicago, à condition que ce soit dans un compartiment fumeur, bien sûr !

Très intelligemment, The Herbaliser refusera de rejoindre le gros des troupes trip hop britanniques et autrichiennes, dont les efforts respectifs commencent (d'ailleurs et déjà) à tournicoter en rond, conscient qu'en terme de prestation scénique, le public lui-même était lassé des spectacles nébuleux offerts par des types tripotant des boutons dans la pénombre ou en silhouette sur fond de vidéos “expérimentales”… le plus souvent ineptes ! Dès la sortie du deuxième LP, le bien nommé Blow Your Headphones (1997), la métamorphose était complète : The Herbaliser était devenu un authentique Big Band, qui, sans s'éloigner radicalement du côté sombre du hip hop, l'avait élargi de rasades de funk vintage, d'un soupçon de prog-rock et de breakbeats hypnotiques, mais surtout enrichi en accordant une place conséquente au verbe, incarné une première fois par le phrasé décapant, gouailleur et poétique de la NewYorkaise Jean Grae, un fait plutôt rare au siècle dernier (The Blend). Mieux encore, et c'est l'une des incontestables raisons de son succès, The Herbaliser sur scène avait dorénavant muté en une impressionnante et irrésistible machine à danser, planer ou onduler en rythme. L'essentiel du corpus de cet Best Of est extrait de la superlative brochette d'albums qui allait suivre : Very Mercenary (1999), Session One (2000), Something Wicked This Way Comes (2002) et l'imparable Take London (2005), un choix qui en dit long sur la lucidité du binôme au sujet de son œuvre.

Une période de grâce où nous seront présentés les rimes citadines et acides d'un certain Roots Manuva (des lustres avant qu'il ne serve de caution cool) et de MF Doom (itou), ainsi que l'irrésistible voix de Seaming To, une sirène cinématique empruntée à Homelife. Alternant contes urbains (Nah' Mean Nah'm Sayin', Starlight, It Ain't Nuttin), ballades spectrales (A Song For Mary, Something Wicked, l'énorme The Sensual Woman), accélérations dansantes (Gadget Funk) et scènes de poursuites filmiques (The Missing Suitcase, Mr Chombee Has The Flaw, Ginger Jumps The Face), les soixante-dix minutes de Herbal Tonic montrent un ensemble au sommet de son art, maîtrisant le fond et la forme, dont le parcours se révèle avec le recul, plus proche du travail orchestral de Duke Ellington, Quincy Jones et Isaac Hayes que de Snoop Doggy Dog, Dr Dre ou même The Roots, et donc, infiniment plus atypique que consensuel. Un pur artiste Ninja, quoi.
Marc Gourdon
MAGIC RPM  #144

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