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“Music is something that makes you stop thinking for a moment”. Voilà une sentence qui a fortement inspiré Matt Mehlan, une phrase assénée par son professeur de musicologie à Oberlin. Le cerveau carnavalesque de Skeleton$ rajoute : “All art is to make you stop thinking in your rational mind. I want my music to do that”. Ce programme essentiel, celui de rendre une création désintéressée des contingences esthétiques et économiques d’un temps donné, Mehlan le réalise – magnifiquement – le long de cet album monde qu’est People. Voilà une musique libérée de l’inquiétude d’un désir redoutablement formaté. C’est un appel aux sens, à la liberté, au chaos et à la lumière. Cette exigence et ce sens de la composition sans ornières, nous les avons déjà croisés chez Animal Collective. Et plus anciennement, chez Gastr Del Sol, le temps d’un somptueux Camoufleur (1998). D’ailleurs, l’actuelle scène new-yorkaise (Animal Collective, Black Dice) rappelle la scène chicagoane des années 90 (The Sea And Cake, Tortoise). Des artistes et des œuvres qui ne se soucient que d’eux-mêmes et qui, paradoxalement, étonnent et donnent à rêver. People est une beauté sans perfection. C’est pour cela que ce disque est un chef-d’œuvre. Il rend la charge du quotidien supportable – la poétise, la révèle à son insondable beauté. L’album débute avec L’Il Rich, magistral mouvement d’ouverture, composé de boucles douces parfois nerveuses et de changements de rythmes bruts. Les guitares acoustiques semblent des fragments tirés de l’inusable Sung Tongs (2004) d’Animal Collective, des cordes à résonnances émotionnelles, magnifiques et magnifiées par Rusty Santos, décorateur sonore croisé, entre autres, sur Person Pitch (2007) de Panda Bear. Dans cette chanson, un chœur de policiers chante le carnage durant un intermède calme et majestueux digne des plus belles divagations d’un Robert Wyatt. Matt Mehlan y diffuse sa thématique principale : “I still believe in people”. Un appel lancé au cœur de la paranoïa et de la détestation de l’autre.
Musicalement, Mehlan explore avec inventivité tout un monde, défricheur comme Miles Davis l’avait été durant les sessions de Bitches Brew (1970), People impose un magma sonore puissant et déjà séminal – on retrouve la dissonance de Schönberg, les passions rythmiques d’un Fela Kuti, l’empreinte de Can, l’introspection acoustique d’un John Fahey et, souvent, Animal Collective. Les deux formations partagent une même intuition du monde. Cette demande émouvante de liberté, de vitalité. “Oh no here we go again/Putting all our faith into one human”, chante Matt Mehlan durant un Barack Obama Blues, superbement chargé de paradoxes et de variations mélodiques. Souvent les chansons de People s’apparentent à des excursions mystérieuses, nous menant dans un endroit inconnu et pourtant familier. Ces compositions nous laissent le choix de les aimer ou pas, souvent de ne pas choisir aussi franchement. Liberté et refus. L’une des plus importantes émancipations dans la vie d’une personne est cet apprentissage du non. Skeleton$ déroule une superbe prière, rayonnante et printanière (No, où l’on entend ces jeunes gens nous dire : “I’m learning how to say no/(…)I was always out waiting on the sun to rise”. Un refus menant à la lumière. C’est également ce qui hante cet album : cette résistance, ce refus de plier aux facilités, aux jugements définitifs. Tania Head et ses douces répétitions orchestrées comme des transes évoque cette exigence. Cette composition parle d’une probable mythomane, rescapée du World Trade Center, muse effarée de l’actuelle Amérique.
Le discours fantasmé, la manipulation des masses, le bien, le fric, la rédemption, le mal, la vérité et le mensonge sans cesse entremêlés sont les thèmes qui forment ce polaroid incandescent de l’Amérique qu’est People. Splendide patchwork qui convoque la rythmique de Born Ruffians, l’intimité crasseuse d’un R. Stevie Moore et le piano de Ravel, Walmart And The Ghost Of Jimmy Damour s’avère être une bourrasque illustrant parfaitement la réversibilité des êtres et des choses : “The most formal the most pious/The most faithful and honest become/So ugly in the face of such savings”. Humain trop humain. Assurément, on ne peut pas écouter People comme tous ces supports virtuels que l’on consomme avec plaisir, rapidement, accompagné d’un désir bien déterminé. People est une expérience : la durée variable des chansons, la complexité et la richesse des registres musicaux font de cet opus un passage délicat, un effort de maturation. Cela n’en fait aucunement un mille-feuille indigeste. Ce disque possède la présence imposante de la vie. Il s’offre à nous avec évidence. Une simplicité apparente qui ne cesse de s’enrichir après plusieurs écoutes. Cet album est d’ailleurs aussi évident que les prestations scéniques de Skeleton$. Le MIDI Festival se souvient encore de leur fabuleux petit incendie, en 2009. C’est un des autres points communs avec Animal Collective, cette présence scénique, cette représentation passionnelle de la musique durant les concerts. Des groupes qui ne font pas appel à notre raison mais qui, plutôt, la transcendent, l’explorent et l’explosent.
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