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Time Flies… 1994-2009 de Oasis

chronique d'album
La scène se déroule le 7 avril 1994. Le cadavre de Kurt Cobain gît encore dans la véranda. Le premier single d’Oasis, Supersonic, ne sera publié que dans quatre jours et clouera définitivement le cercueil grunge : finis le mal de vivre et les chemises de flanelle, place à l’optimisme arrogant et aux parkas M-51. Pour l’heure, Noel et Liam Gallagher sont enfermés au Forte Crest Hotel de Glasgow. Passablement éméchés, les frangins livrent une interview devenue légendaire (et éditée par Fierce Panda sous le nom de Wibbling Rivalry), formidable engueulade au cours de laquelle Liam, une fois n’est pas coutume, se révèle visionnaire : “Un jour, ça va péter entre Noel et moi, et j’espère que je pourrais lui défoncer la gueule avec une putain de Rickenbacker. Puis il me fera la même chose. C’est exactement vers ça qu'on va”. Ben voilà. Quinze ans plus tard, on y était. Et ça fait tout drôle de se dire que ce groupe, autrefois important, n’est plus. On n’attendait plus de chef-d’œuvre de la part des Gallagher. Mais chaque disque – dont on se fichait souvent – donnait l’occasion d’interviews sacrément mémorables, de concerts salement morgueux, et d’une ou deux chansons plutôt pas mal : le je-m’en-foutisme de Let It Out ou le forceps de Lord Don’t Slow Me Down (jusqu’alors uniquement disponible en digital, ou sur de très rares 45 tours), pour n’en nommer que deux.

On pourrait citer le patron, déclarer qu’Oasis “a réussi l'exploit de sortir un album à chaque fois pire que le précédent”. S’arrêter là. Et passer à côté de cette compilation regroupant (attention, prise de risque !) toutes les faces A du groupe de Burnage. Dans le désordre. Pas bête : l’ordre chronologique aurait été cruel car dès 1997, l’album Be Here Now et le pénible single D’You Know What I Mean?, l’affaire était pliée (ou presque, on y reviendra). Or, ce tracklisting éclaté offre de belles surprises et pourrait, pourquoi pas, donner envie de (re)découvrir les œuvres mal aimées. Nous sommes d’accord, pas la peine de s’étaler sur la classe hautaine de Live Forever, l’optimisme crâneur de Rock’N’Roll Star, la scie mélodieuse Wonderwall ou le foudroyant Supersonic, dont les paroles spiritueuses (“I’m feelin’ supersonic, give me Gin and Tonic”) ne furent peut-être pas l’hymne d’une génération, mais celui de nombreux comptoirs passés trois heures du mat’. Les singles légendaires de Definitely Maybe (1994) et (What’s The Story) Morning Glory? (1995) sont bien là. Mais vous les possédez déjà. Sinon, il n’est jamais trop tard pour rattraper les années 90, fichue décennie durant laquelle les poulains d’Alan McGee ont calé leurs chansons dans la mémoire collective et Tony Blair au 10, Downing Street. Que s’est-il passé ensuite ? Pas grand-chose, finalement. Quelques défauts jamais vraiment combattus : mégalomanie et immobilisme. L’amour des stades, Oasis l’affichait depuis ses débuts au minuscule Boardwalk de Manchester dès 1991. D’où cette propension au rock lourdaud (The Hindu Times, fatigante) et aux ballades à briquet : Stand By Me convoquait le London Session Orchestra, Let There Be Love, un mellotron rêveur, et Stop Crying Your Heart tentait le hold-up de Don’t Look Back In Anger.

L’immobilisme, donc. Les frères pétards de Manchester ont aperçu d’autres horizons que celui du classic rock. Traîné à l’Haçienda, haut lieu de métissage musical. Écouté The Beatles ou The Jam, qui ont su se réinventer à chaque album. Mais ces fils de prolos vont au studio comme leurs ancêtres à l’usine. La coke et le champagne (supernova) en plus. Ici, on respecte les traditions, on ne joue que du fookin’ rock’n’roll. L’expérimentation, on laisse ça à Radiohead. Ou à Blur. Il aurait suffi de presque rien, pourtant : la rythmique motorik de l’excellent The Shock Of The Lightning (et la participation à un tribute à Neu! l’an passé) entrouvraient des portes. On se souvient que Death In Vegas avait produit une première mouture de Don’t Believe The Truth (2005), qui finira à la poubelle. Qu’aurait-il pu se passer, si… ? On ne le saura jamais. Cela dit, en dépit de ses sourcils brejnéviens, l’aîné Gallagher finit par instaurer une (petite) Pérestroïka, autorisant une (légère) fluidité des rôles. Pas plus mal : signée Liam, Songbird, lumineuse pop folk désarmante de simplicité, soutient la comparaison avec le songwriting de l’aîné. Qui n’est pas en reste avec She Is Love, tout près de Paul Weller. Noel le reconnaît aisément, il ne fut pas chanteur faute de charisme. Mais sa voix, moins forcée que celle de Liam, fait toujours mouche ; et The Importance Of Being Idle de se poser tout près des La’s ou de The Coral, ces enfants gâtés par le père Noel. Et puis, ces titres sont concis – denrée rare et hautement appréciable : Oasis a le chic pour gâcher des chansons évidentes en ne sachant les finir (les neuf minutes de All Around The World, quand même…).

Alors, à part solder les comptes avec leur label, cette collection n’a qu’une ambition : présenter une pile de 45 tours imaginaires dans laquelle on fouillerait au hasard. Pas de quoi se relever la nuit, mais l’occasion de réviser (un peu) son jugement. N’empêche, c’est souvent en face B que Noel Gallagher et ses sbires planquaient leurs plus belles réussites. En témoigne The Masterplan, florilège de faces B paru en 1998. Que l’on considèrera, sans autre forme de procès, comme le troisième (et dernier) très grand disque des Mancuniens. On y trouve les rageuses Acquiesce, Headshrinker et surtout le chef-d’œuvre définitif d’Oasis, la merveilleuse Half The World Away. C’est également la favorite de Paul Weller, qui l’écoute sûrement en attendant, pas dupe, l’inévitable reformation…
Thibaut Allemand
MAGIC RPM  #144

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