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Oublions un instant ce qui est arrivé après 1991, le raz-de-marée Nevermindet les vingt-six millions de copies vendues qui remettront totalement en cause les catégories existantes de la culture rock. Focalisons-nous sur ces racines corrosives, Bleachdonc, jetées à la face de la communauté punk. En 1989, ce premier album de Nirvana paraît chez Sub Pop. En deux ans, le label va en écouler quarante mille exemplaires – un chiffre déjà inestimable pour la structure, qui a alors le vent en poupe, et un beau succès alternatif qui fera du groupe de Kurt Cobain l’un des chefs de file de l’écurie de Seattle (Washington).
Bleachest un disque compact et cohérent, qui synthétise la dynamique collective construite dans le Nord-Ouest des États-Unis depuis 1986. La montée en puissance d'une scène locale a déjà commencé à favoriser une poignée de formations, dont une bonne partie figure sur les compilations Sub Pop 100 (1986) ou Sub Pop 200 (1988). On pense notamment à Soundgarden, Mudhoney et Screaming Trees. L'œuvre inaugurale de Nirvana n’échappe pas à la charte radicale de Sub Pop, qui lui permet alors de séduire une génération de kids violemment accrochés au punk mais ayant été bercés dans leur enfance par la contre-culture hippie, le hard-rock psychédélique et le glam-rock américain de Kiss.

Il y a d’abord les pochettes du photographe maison, Charles Peterson, qui conjugue son style noir et blanc et capture la dimension sauvage et utopique des musiciens en live, alors qu’ils apparaissent détachés de toute contingence matérielle. Il y a ensuite les studios Reciprocal de Jack Endino, “producteur” qui confère ce son lourdingue et baveux, à base de distorsions fuzz et de toms, avec des chœurs et des voix mixés distinctement, comme en 1976. Il y a enfin le package proposé par Bruce Pavitt, hémisphère gauche et directeur artistique de la maison de disques, et Jonathan Poneman, hémisphère droit et manageur-gestionnaire de la structure. Ils sont portés sur les cheveux longs et les chemises dites de bûcherons, puisque les petites villes trop éloignées de l’axe New York-San Francisco sont moquées et décriées, puisque la norme est aux coupes courtes chez les golden boys de la spéculation comme au sein de la mode hardcore. “On fait de l’anti-Talking Heads”, déclare Pavitt à qui veut l’entendre. En 1989, les contacts avec l’Europe vont s’intensifier, en particulier par le truchement du journaliste du Melody Maker Everett True, qui va clamer que la nouvelle authenticité provient de Seattle. C’est à ce moment-là que Nirvana tourne en Europe en première partie de Tad. Le concert au Fahrenheit d'Issy-les-Moulineaux attirera deux cent cinquante personnes le 1er décembre 1989.

Comme les Angevins de Thugs ont signé avec Sub Pop l'année précédente, c’est leur manageur qui cherche à placer les groupes de la structure de Seattle pour des dates en France alors que Bleachest (un peu) distribué par Danceteria. Si à cette période, les fleurons du label avancent encore en rangs serrés à la conquête du monde, il serait néanmoins hâtif de ne pas remarquer un certain nombre d’éléments qui singularisent déjà Nirvana de ses collègues, à commencer par une furie scénique proche du chaos se manifestant par les plongeons irraisonnés de Kurt Cobain sur la batterie à la fin des concerts. Au-delà de cette mise en scène, métaphore d’une position difficile du leader dans la société américaine au tournant des années 90, il faut noter que les compositions du groupe, bien que proposant leur part de larsens et de doubles grosses caisses (Negative Creep), de riffs hardcore (School) et de tempos rampants à la Black Sabbath (Paper Cuts, Sifting), ne négligent pas les mélodies pop bien placées (About A Girl, Love Buzz). Force est de constater que Kurt Cobain, natif d’Aberdeen (Washington), a bien été depuis son enfance fan des Beatles.

Après avoir longtemps traîné avec les Melvins, les mentors du rock sans concession de sa ville (il participera d’ailleurs à l’album Houdini, 1993), il découvre le Velvet Underground, les Wipers, mais aussi la scène proche d’Olympia, où sont implantés les labels Kill Rock Stars et K Records, dont il admire Beat Happening et la tête pensante Calvin Johnson. Puis, sa curiosité le conduira jusqu’à la scène de Glasgow et son alter ego Stephen McRobbie (The Pastels), se prenant d’affection pour un groupe pop lo-fi du coin, The Vaselines. Dans une démarche qui tient autant de la performance surréaliste que de la posture anarchiste, Nirvana imaginera trois reprises de ce tandem mixte récemment reformé, dont Molly’s Lips figurant ici dans une version live. D'ailleurs, c'est un concert, celui du 9 février 1990 à Portland (Oregon), qui est proposé en sus de du disque originel dans cette Deluxe Edition… Une expression d’ailleurs un brin décalée en regard de la philosophie de toute cette histoire.
Gérôme Guibert
MAGIC RPM  #137

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