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Black On Both Sides de Mos Def

chronique d'album
Nombreux ont été les artistes de hip hop qui se sont fait doubler dans la dernière ligne droite qui mène au titre d'album du mois de votre revue pop moderne. De Dr Octagon à Latyrx en passant par les Beastie Boys, All Natural, Jurassic 5 et Quannum Mc's, il leur manquait toujours ce petit rien qui fait la différence et que possédait, seul rescapé du lot, le brillant Northern Sulphuric Soul du duo mancunien Rae & Christian. Associés à d'autres noms moins évidents (Peanut Butter Wolf, Dj Vadim, Rasco), les récents albums de ces artistes nous avaient convaincu qu'un vent nouveau souffle sur le hip hop, genre abandonné il y a encore peu aux apôtres de la frime, du fric et des filles faciles. Toute une nouvelle génération (Encore, Dilated People, Sir Menelik) pousse pour récolter le bénéfice de ce travail de déblayage, avec Mos Def dans un rôle de leader et ce, malgré lui. Il est probable que le nom de Mos Def ne dira rien à la grande majorité et, pourtant, il est, dans l'univers du hip hop, une entité à part, de par son parcours, son attitude et son style. Et ce n'est pas un hasard si cette nouvelle star est signée sur Rawkus, le jeune label new-yorkais qui incarne à la fois l'indépendance et l'intégrité d'un certain hip hop underground américain, avec des artistes tels que les purs et durs de Company Flow, The High & Mighty, Talib Kweli... Repéré il y a quelques années au détour de ses collaborations avec De La Soul ou Q-Tip — le temps d'un tubesque Body Rock —, Mos Def s'était surtout signalé par son prometteur album sous le nom de Black Star avec son compère Talib. La qualité des textes et du phrasé décelée alors chez cet artiste, au physique aussi sévère que Tricky, n'annonçait pourtant pas une telle surprise à l'écoute de son premier essai en solo. En effet, peu d'albums hip hop de la seconde moitié des années 90 ont aussi bien su marier accessibilité, richesse mélodique, inventivité et consistance sur la durée. Black On Both Sides s'inscrit dans la grande tradition des disques phare du genre, de la trempe de ceux qui suscitent des vocations : Eric B & Rakim avec Paid In Full, Ultramagnetic Mc's et Critical Breakdown, Dj Shadow et Endtroducing..., Wu-Tang Clan et Return To The 36 Chambers, A Tribe Called Quest et The Low End Theory, Gangstarr et Step In The Arena, ou plus près de nous, NTM et Authentik. Donc, loin d'être réservé à un public averti, cet album devrait servir de passeport à une large audience afin d'accéder aux délices d'un mélange subtil, mêlant les influences les plus diverses : soul, jazz, rock, blues et... hip hop. Outre son éclectisme, l'originalité de ce disque réside dans la rencontre et la complémentarité entre vieille et nouvelle génération de producteurs. La qualité exceptionnelle des morceaux offerts à Mos Def laisse croire qu'ils avaient tous conscience de participer à l'élaboration d'une oeuvre intemporelle, capable de redonner un sens aux mots racines et âme, aujourd'hui employés à tort et à travers comme de simples arguments de vente. En témoignent la production de Diamond D, membre du collectif Diggin' In The Crates, sur Hip Hop, et celle de Psycho Les des Beatnuts sur New World Water, où le classicisme de la vieille école apporte toute la preuve de son efficacité. Autre exemple, sur Got, Ali Shaheed Muhammed, figure emblématique de A Tribe Called Quest, se montre fidèle au style qui a fait son succès. Plus loin, l'impérial Brooklyn, construit en trois mouvements et produit par un nouveau surdoué, Ge-Ology, réussit à reprendre à bon escient un couplet du... Under The Bridge des Red Hot Chili Peppers, sans tomber dans les travers putassiers de Puff Daddy. Hommage vivant et vibrant à la culture afro-américaine, le bien nommé Black On Both Sides se permet ainsi quelques incartades aux règles du hip hop : le sublime et sensuel Umi Says aurait tout autant pu figurer, au hasard, sur un album de Gil Scott-Heron, avec son Fender Rhodes et son orgue Hammond, respectivement joués par Will I Am des Black Eyed Peas et la légende du jazz Weldon Irvine. Dans le même registre, deux inconnus qui ne devraient pas le rester bien longtemps : Ayatollah, qui s'illustre à travers le magnifique Ms Fat Booty, empreint d'une soul moderne qui n'aurait pas dépareillé au catalogue Motown, et l'impeccable Know That, ou Etch-A-Sketch, responsable d'un des meilleurs morceaux de l'album, Habitat. Mais l'un des événements réside dans Mathematics, morceau produit par un Dj Premier foisonnant d'idées et sur lequel il tente une nouvelle technique de sampling (!), annonçant le début d'une nouvelle direction pour lui et la fin d'un style amorcé avec le premier Lp de Jeru The Damaja. Citons, enfin, pour l'anecdote, le final de Rock'N'Roll, probable clin d'oeil aux morceaux hardcore des Beastie Boys. Véritable bol d'oxygène dans le paysage musical actuel, Mos Def ouvre une nouvelle voie avec son phrasé chaleureux, à mi-chemin entre chant et rap, aussi souple que percutant. L'essence même du hip hop est concentrée dans Black On Both Sides, un chef-d'oeuvre qui trouvera assurément sa place dans la discothèque des mélomanes avertis de tous horizons.
Robert Alves
MAGIC RPM  #35
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